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Moeurs et usages Chinois

Moeurs et usages Chinois
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    Moeurs et usages Chinois

    On m'a parfois demandé s'il est exact que les Chinois font tout à l'envers des Européens. Je répondrai que si en effet leurs gestes et réflexes diffèrent souvent des nôtres, il n'est pas prouvé que ce soit nous qui ayons raison. Il faudrait bien déterminer, avant d'incriminer telle ou telle manière d'agir, s'il est sûr que, pour un cas particulier, il n'y ait qu'une seule manière normale de se comporter. Les Européens jugent les coutumes chinoises contraires aux leurs, donc à l'envers, or les Chinois, eux aussi, trouvent les nôtres différentes des leurs et, à leur avis, à l'envers également. Qui, d'eux ou de nous, est dans le vrai ?
    Il leur plaît, par exemple, d'écrire perpendiculairement et de droite à gauche, tandis que nous préférons l'écriture horizontale et de gauche à droite parce que nous la croyons plus naturelle et plus facile. Qui pourrait dire lequel, d'eux ou de nous, a raison ?

    Ils mettent la place d'honneur à gauche, nous la mettons à droite. Qui a raison, qui agit à l'envers ? Sur quoi basons-nous notre façon de procéder ? Eux basent la leur sur le fait que, le coeur étant dans le corps de l'homme la partie la plus noble et se trouvant placé à gauche, c'est de ce côté qu'il convient de mettre la place d'honneur, explication qui en vaut une autre.
    Leur langage est resté monosyllabique, et il est chanté. Alors que nous varions l'intonation des mots quand nous parlons sans que ces variations changent le sens des mots, en Chine l'intonation n'a rien à voir avec l'euphonie, c'est elle qui donne aux sons le sens fixé pour chaque mot : génie différent de deux langues trop dissemblables pour pouvoir être comparées.
    En parlant, en écrivant, les Chinois, contrairement à nous, vont du général au particulier, de l'imprécis au précis. Lisez une adresse sur une enveloppe chinoise, vous serez édifié : « Asie, Chine, Shanghai, Nankin rue, 118e numéro, directeur Dupont Pierre Monsieur ». Voilà, direz-vous, une adresse parfaitement à l'envers, un contraire chinois dans toute sa splendeur! Entendu, mais cela enlève-t-il quelque chose à sa clarté ?
    De même pour les dates : « Chine République, 29e année, 60 mois, 14e jour ». Nous dirions simplement : « Le 14 juin de la 29e année de la République », ou mieux, à l'européenne, « le 14 juin 1940 ». C'est clair avec les deux systèmes.

    ***

    On rencontre cependant en Chine des usages tout à fait opposés à ceux de chez nous. Ainsi, en Occident, ce sont les ascendants, les ancêtres, qui ennoblissent les descendants en leur transmettant leurs titres de noblesse. Chez les Chinois, au contraire, les descendants ne partagent ni les titres ni la noblesse de leurs ascendants, ils n'y ont aucun droit ; ce sont les ascendants qui sont ennoblis par les actions d'éclat, par la gloire de leurs descendants : expression typique de la vénération vouée aux ancêtres et de l'attachement au passé; symbole aussi de deux mentalités différentes.
    Cette vénération n'est par ailleurs pas nécessairement tin signe d'affection des membres d'une même famille les uns à l'égard des autres, et en ceci encore nous constatons tin contraste frappant entre Chinois et Occidentaux.
    Ceux-ci, très expansifs et sentimentaux à l'excès, expriment leur affection par de chaleureuses démonstrations, souvent exagérées, dont les Chinois sont choqués, eux qui, apparemment du moins, sont d'une froideur qui' nous déconcerte. Je n'hésite pas à dire que les étrangers en général ignorent la nature du sentiment familial des Chinois et que, par suite de cette ignorance, ils se trompent sur sa valeur morale. Chez les Chinois en effet le' lien familial est très étendu et très fort, mais c'est avant tout une question de cérémonies, de rites, de coutumes qui conditionnent les sentiments de respect qu'ils doivent avoir les uns pour les autres : le respect prime l'affection, Confucius l'a ordonné ainsi. Les membres d'une famille sont donc liés entre eux, ils le sont probablement même davantage qu'on ne l'est dans unie famille occidentale, mais ce n'est pas de la même façon.
    Autre contraste concernant la famille : le Chinois est très désireux d'avoir de nombreux enfants, surtout des enfants mâles, leur nombre étant fonction du bonheur des parents. Le grand philosophe Mencius déclare qu'il y a trois cas où l'an pèche contre la piété filiale envers les ancêtres, mais que le plus grave est celui de ne pas avoir de postérité, parce qu'il n'y 'aura plus de descendants pour faire les sacrifices rituels auxquels ils ont droit.
    Je pourrais continuer sur ce sujet en disant par exemple que si, en Occident, le mariage est principalement une affaire d'amour, il en va tout autrement en Chine. Le coeur n'y joue généralement qu'un rôle très secondaire, le bonheur des futurs époux étant subordonné aux calculs des parents ; c'est à ceux-ci qu'appartient en définitive le dernier mot lors des fiançailles, malgré l'évolution qui à l'heure actuelle tend à le leur enlever.

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    Quelques contrastes moins importants :
    Si vous avez vu un Chinois monter à bicyclette, vous avez remarqué qu'il a une méthode identique à la nôtre. Mais regardez-le descendre : il se penche en arrière et passe sa jambe pardessus le cadre, c'est plus commode pour lui. De même pour descendre de cheval, il trouve plus naturel de passer la jambe sur l'encolure de la bête avant de sauter à terre. Affaire d'habitudes !
    Le cavalier chinois place ses talons dans l'étrier alors que nous y mettons le bout des pieds. Si le Chinois européanisé des villes a adopté depuis peu notre manière de faire, il n'en reste pas moins vrai que celui qui est resté vraiment Chinois, et c'est la généralité, fera comme cela se fait depuis des milliers d'années.
    Faites plier un objet dans du papier ou une étoffe, vous constaterez que la méthode pour envelopper cet objet est diamétralement opposée à la nôtre, elle est cependant très rationnelle, préférable même. Affaire de goûts, mais coutume contraire !
    Considérez la boussole chinoise, elle indique le sud alors que la nôtre marque le nord. Et puisque nous abordons les points cardinaux, prenez le premier Chinois venu, un enfant ou un lettré, un paysan ou un fonctionnaire, dites-lui de vous nommer les quatre points cardinaux, il vous les énoncera dans le sens des aiguilles d'une montre, en commençant par l'est, côté où le se lève : Est, Sud, Ouest, Nord. Cette méthode n'est pas plus mauvaise que la nôtre.
    En Europe, tout le monde mange en famille à la même table : en Chine, les hommes mangent ensemble, et les femmes sont à part. De plus on commence le repas par des desserts et on le termine par la soupe; en guise de fourchettes on se sert de petites baguettes pour prendre à même le plat légumes et viandes coupés d'avance en menus morceaux, et on boit le vin (qui est de l'alcool de riz) dans de minuscules tasses. Cela va à l'encontre de nos manières de faire, est-ce à dire pour autant que ce soit mal combiné ? Non, mais cela nous surprend.
    Contrairement à nos habitudes, les Chinois, pendant les chaleurs caniculaires de l'été, boivent du thé bouillant pour se désaltérer, or expérience faite, ils ont raison. De même une douche rapide et bien chaude leur est tout indiquée après une journée tropicale, et ici encore ce sont eux qui ont raison.
    Si vous les faites compter sur les doigts, vous constaterez qu'à la différence de nous qui fermons d'abord la main avant de la rouvrir ensuite doigt par doigt, eux l'ouvrent au contraire largement et replient ensuite leurs doigts l'un après l'autre. De même ils font l'addition, la soustraction, la multiplication en commençant par les gros chiffres, et cela ne nuit aucunement à l'exactitude ni à la rapidité de leurs calculs.
    Chez nous la couleur du deuil est le noir ; chez eux, c'est le blanc. Toujours affaire de coutume!
    Et voici, pour finir, quelques exemples rapides de la manière de parler chez eux et chez nous :
    Nous disons : vous et moi ; ils disent : moi et vous. Les Latins n'étaient-ils pas aussi de cet avis ?
    Nous disons : l'ancien et le nouveau ; eux disent : le nouveau et l'ancien.
    Nous disons : monter en bateau ; eux au contraire : descendre en bateau.
    Nous disons : entrer et sortir; et eux : sortir et entrer.
    Nous disons : mettez-vous dans la tête que...; et ils disent : mettez-vous bien dans le ventre que...
    Arrêtons-nous ici, il serait facile de continuer en ajoutant encore d'autres nombreux exemples. Ceux-ci auront suffi pour l'instruction, et peut-être l'amusement des lecteurs.
    Qu'ils se gardent cependant de la raillerie ! Les Chinois sont convaincus de la parfaite légitimité de leurs us et coutumes, ils trouvent de leur côté bien des sujets d'étonnement dans nos manières et, comme je l'ai fait remarquer, rien ne prouve, dans la majorité des cas, que ce soit notre façon d'agir qui est la meilleure.
    Quant à nous, missionnaires, nous nous faisons tout à tous pour les gagner à Jésus Christ, nous appliquons donc à la lettre les conseils que la Sacrée Congrégation de la Propogande donnait à nos fondateurs en 1659 : « N'essayez jamais, ne demandez d'aucune façon à ces peuples de changer leurs usages, leurs rites et leurs moeurs, à moins qu'ils ne soient de toute évidence contraires à la religion et à l'honnêteté. Qu'y aurait-il de plus absurde que de transmettre en Chine, la France, l'Espagne, l'Italie ou quelqu'autre partie de l'Europe ? Ce n'est pas cela que vous avez à apporter, mais la foi, cette foi qui ne rejette ni ne détériore les coutumes et les usages d'aucun peuple dès qu'ils ne sont pas pervers ».

    Georges CAYSAC,
    Missionnaire de Nanning (Chine).

    1941/8-11b
    8-11b
    Chine
    1941
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