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Mission de Swatow : En tournée de confirmation

Mission de Swatow : En tournée de confirmation Il y a quelques mois mon Vicaire apostolique, Mgr Vogel, partant en tournée de confirmation, jugea bon, pour ma formation apostolique, de me prendre avec lui en vue de me faire connaître un peu ma nouvelle patrie : trois semaines pendant lesquelles nous allons parcourir une pittoresque région du pays « hakka ».
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    Mission de Swatow :

    En tournée de confirmation

    Il y a quelques mois mon Vicaire apostolique, Mgr Vogel, partant en tournée de confirmation, jugea bon, pour ma formation apostolique, de me prendre avec lui en vue de me faire connaître un peu ma nouvelle patrie : trois semaines pendant lesquelles nous allons parcourir une pittoresque région du pays « hakka ».
    La Mission de Swatow comprend deux régions bien distinctes. Au bord de la mer s'étend la plaine, fertile, sillonnée de fleuves et d'arroyos ; les rizières n'y laissent pas un pouce de terrain inoccupé. Une population trop dense s'entasse dans de nombreux villages et dans quelques villes : Swatow est un port de 175.000 habitants ; à 50 km de là, Chaochow en compte autant.
    La région montagneuse me rappelle notre Vivarais. Entre des massifs au relief tourmenté circulent des vallées profondes et compliquées ; de nombreux villages au maisons basses et uniformes, murs de terre coiffés de tuiles, blotties dans des nids de bambous géants, sont dispersées le long des vallées ou dans les replis de quelques hauts vallons. Des champs bien cultivés s'étalent dans les bas-fonds ou escaladent en terrasses les pentes escarpées.
    Les Hakkas sont un peuple d'agriculteurs : simples, hospitaliers, ils vivent de peu, s'entre aident dans la mauvaise fortune ; superstitieux, ils gardent avec un soin jaloux le culte des ancêtres. Venus, dit-on, du nord de la Chine, ils ont dû lutter pour se frayer un chemin puis pour se maintenir en pays conquis ; aussi ont-ils conservé un grand attrait pour la boxe et le bâton. Chicaneurs, procéduriers, ils ne reculent pas devant la perte même de leurs biens pour engager un procès et « sauver la face ». Ils n'ont jamais accepté la mode des petits pieds.
    Evangélisés dès le milieu du siècle dernier, ils ont maintenant bon nombre de chrétientés florissantes. Celle de Pakchak, où, sous la direction d'un missionnaire expérimenté, je prends mes premières leçons d'apostolat, groupe 500 chrétiens autour de son église et près d'un millier sont dispersés dans les postes secondaires du district.
    Nous sommes aux premiers jours de septembre, le soleil est encore très chaud, mais la période des violents orages et des pluies torrentielles prend fin. C'est l'époque idéale pour une tournée apostolique. Mgr Vogel va commencer la sienne dans une chrétienté à queiques lieues de Pakchak, et c'est là que je vais le rejoindre. Avant d'y arriver on aperçoit de loin de vastes bâtiments en bordure des rizières et des champs de cannes à sucre : c'est le couvent des Ursulines, qui recueillent, soignent, élèvent un grand nombre d'enfants abandonnés.
    Quand j'arrive à la résidence du P. Veaux, Monseigneur est déjà là, présidant aux examens. Les candidats sont de tous les âges, depuis les jeunes écoliers, qui répondent imperturbablement aux questions posées, jusqu'aux vieilles grand'mères, dont la tête, disent-elles, n'est plus bonne à rien, et qui font appel à l'indulgence de l'examinateur. Le jour de la cérémonie. Léglise est trop petite : les chrétiens sont venus de tous les coins du district pour prendre part à la fête, saluer leur évêque et recevoir sa bénédiction. Une bonne vieille, arrivée en retard, ne veut pas manquer à la politesse ni surtout être privée d'une précieuse bénédiction : elle s'avance jusque dans le sanctuaire, se prosterne à deux genoux devant le Pontife et ne se relève qu'après avoir été bénie paternellement.
    Nous devions repartir le lendemain, mais un gros orage ramène la pluie, que l'on croyait bien loin. Deux jours se passent dans l'attente d'une éclaircie : impossible de se mettre en route avec les chaises à porteurs, les chemins sont inondés et il serait imprudent de s'y aventurer.
    La pluie cesse enfin, mais les routes étant encore impraticables, nous partons en barque. La rivière coule à deux pas du presbytère ; l'appareillage n'est pas long : les voyageurs s'accroupissent sur une natte abritée du soleil ou de la pluie par une bâche de feuillage. Les parquiers sont à leur poste, armés de longues gaffes ; au signal du départ ils lancent l'embarcation dans le courant. Sur la berge, les chrétiens s'agenouillent ; debout à l'arrière, Monseigneur les bénit une dernière fois, tandis qu'une salve de pétards ébranle les échos d'alentour.
    Le paysage que nous traversons est vraiment intéressant. Dans le lointain, devant nous, ce sont les monts bleus que nous allons parcourir les jours suivants. Le long des rives lentement défilent les villages dans leur léger rideau de bambous. De grandes barques, chargées de voyageurs et de denrées, descendent la rivière. Piquées de parasols bleus, jaunes, rouges, verts, on les prendrait de loin pour des bouquets de pavots, fleur si répandue en Chine. Nous traversons un gros bourg flanqué de hautes tours de garde : nos rameurs s'y ravitaillent en combustible et, dans un coin de la barque, sur un minuscule brasero, ils préparent leur frugal repas : quelques bols de riz et une tasse de thé.
    Peu à peu les rives se resserrent, les montagnes se rapprochent ; notre barque avance lentement dans les nombreux méandres. A un détour de la rivière on aperçoit sur la berge un attroupement : ce sont les chrétiens d'un village en amont qui, au son de la musique, viennent au devant de leur évêque ; du chemin de halage ils font escorte à la barque épiscopale, qui s'arrête à l'entrée du village : nous faisons le reste du chemin en chaise à porteurs. Le cortège pénètre dans le bourg ; toute la population se presse au passage du « Grand Homme » ; les bombes éclatent, les pétards crépitent, la musique fait rage ; des enfants païens se bousculent pour marcher tout près du « noble étranger ».
    Nous arrivons à l'oratoire, aussitôt envahi par la foule. Dans une pièce voisine un goûter nous attend : thé, fruits, rafraîchissements, rien ne manque. C'est le moment des présentations et des requêtes. Un notable demande un missionnaire en résidence dans le bourg ; une mère supplie qu'une léproserie catholique recueille sa fille atteinte de la terrible maladie, etc. L'évêque écoute avec patience et donne à tous un mot d'espoir, d'encouragement ou de consolation.
    Pendant ce temps, à l'extérieur on a préparé nos palanquins, genre de locomotion encore très répandu en Chine, mais qui manque de confortable : une espèce de cage en bois suspendue à deux longs bambous faisant ressort, à peu près supportable en chemin plat, mais pénible, sinon dangereuse aux montées et aux descentes. A la tombée du jour nous arrivons : missionnaires et chrétiens, notables en tête, accueillent leur Pasteur avec le cérémonial bruyant des grandes réceptions. Le temps de se rendre à l'oratoire, et l'examen commence : à 11 heures de la nuit Monseigneur interroge les derniers candidats. Pour moi, sans me faire prier, j'ai gagné la chambre qui m'était préparée dans une famille chrétienne. Aux murs de terre deux « saintes images » sont accrochées ; sur la table une lampe veilleuse est posée près de la longue pipe que les hôtes se passent de main en main. Dans un coin, des instruments aratoires ; dans un autre, une jarre discrètement placée. Sous le lit, d'autres jarres, dans lesquelles on conserve les légumes salés. Au-dessus, deux longs fusils modèle ancestral. Je ne m'attarde pas à considérer ce pittoresque ameublement, et, malgré la sarabande des moustiques autour de la moustiquaire, je m'endors promptement.
    Le lendemain, avant l'aurore, les chrétiens remplissent l'oratoire et assistent pieusement aux quatre messes qui se succèdent à l'unique autel. Ensuite a lieu la cérémonie de confirmation et au lever du soleil on est en route pour une autre station.
    C'est une vraie caravane qui maintenant s'étire au milieu des rizières. Au ciel de gros nuages s'amoncellent ; l'orage se prépare. Nous arrivons devant une large rivière, qu'il faut passer sans pont, les hommes enfoncés dans l'eau jusqu'aux épaules. A peine l'obstacle est-il franchi que l'orage éclate soudain : une trombe s'abat sur les voyageurs ; l'eau ruisselle sur le dos hâlé des porteurs, inonde les chaises et leurs occupants. En un instant le sentier est devenu torrent ; nos gens ont de l'eau jusqu'à mi-jambes, aussi se hâtent-ils vers les maisons les plus proches. Il y a là précisément une famille chrétienne qui, doit bénir ce déluge, sans lequel elle n'aurait pas eu « l'honneur de voir le noble évêque s'abriter dans sa misérable chaumière ». En un clin d'oeil, thé, gâteaux de riz, arachides grillées, affluent devant les « honorables hôtes ».
    L'orage passé, nous repartons. Le sentier longe la rivière, qui roule maintenant une eau boueuse et grondante. Dans l'après-midi nous faisons halte au marché de Taipa, chez un chrétien, dont la boutique est aussitôt assiégée par une foule de curieux. Nous apprenons là que le pont d'en haut est submergé, peut-être même emporté : impossible de passer. On envoie en reconnaissance un éclaireur, qui revient au bout d'une heure, annonçant que l'eau a baissé, le pont est dégagé. Nous repartons musique en tète ; la grosse caisse va devant, portée par deux hommes, tandis qu'un troisième la frappe à bras raccourcis. Nous voici au pont : quelques planches jetées sur des chevalets branlants. La fanfare s'engage sur cette passerelle ; soudain un craquement suivi d'une clameur : le pont a cédé, la fanfare est à l'eau. Les musiciens repêchent leurs instruments que le courant emporte et regagnent piteusement la rive. Pas de noyés ; le mal est réparable. Après un long détour pour passer à gué, cortège et fanfare se rejoignent ; le soleil, qui reparaît, a bientôt séché tambours et clarinettes ; la marche interrompue reprend.
    Tout à coup une salve de détonations ébranle la paisible vallée : nous approchons du but. Les notables de la chrétienté, vêtus de longues robes de cérémonie, viennent au devant du palanquin épiscopal avec des banderoles et des inscriptions honorifiques. Quand le cortège entre dans le village, la nuit est venue ; des ombres se faufilent entre les maisons et s'empressent vers l'église tout illuminée : malgré l'heure tardive et la longue étape, l'évêque va bénir l'assemblée. Nous sommes à Taihaitsia : c'est là que, en 1930, le P. Waguette fut arrêté, maltraité par les Rouges et emmené en captivité : ce n'est qu'après 5 mois qu'il put être libéré à demi-mort. Revenu à la santé, il est revenu aussi au milieu de ses chrétiens, dont il avait et au delà partagé toutes les épreuves.

    Une journée de voyage nous conduit à une autre station. En chemin on nous montre un étang dans lequel deux cents villageois furent jetés, tués, mourants, blessés, vivants, pêle-mêle. Le village, d'ailleurs, est encore couvert de ruines.
    La tournée se poursuit, toujours selon un programme semblable, et le jeune missionnaire se réjouit en voyant l'oeuvre accomplie par ses intrépides devanciers et en constatant que, malgré les obstacles séculaires, le royaume de Dieu s'étend peu à peu, créant de nombreuses oasis dans le désert païen.

    G. François,
    Missionnaire de Swatow.

    1937/206-210
    206-210
    Chine
    1937
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