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Miao Tse et Autres 2 (Suite)

Miao Tse et Autres PAR M. PAUL VIAL Missionnaire apostolique. (Suite1). CHAPITRE VI Aperçu général. Arrivée des premiers fermiers. Mong pee et mong teou. Emménagement. Première déception. Chez nous, c'est mieux. Imprudences. 1. Voir Annales de la Soc, des M.-E. Janvier-Février 1908, n° 61, p. 15. Singulière race que celle des Miao-tse ! Je vais vous la présenter telle que je la connaissais alors, car je l'avais déjà assez fréquentée, beaucoup aimée et un peu admirée.
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    Miao Tse et Autres

    PAR M. PAUL VIAL
    Missionnaire apostolique.

    (Suite1).

    CHAPITRE VI

    Aperçu général. Arrivée des premiers fermiers. Mong pee et mong teou.
    Emménagement. Première déception. Chez nous, c'est mieux.
    Imprudences.

    1. Voir Annales de la Soc, des M.-E. Janvier-Février 1908, n° 61, p. 15.

    Singulière race que celle des Miao-tse ! Je vais vous la présenter telle que je la connaissais alors, car je l'avais déjà assez fréquentée, beaucoup aimée et un peu admirée.
    Cette race semble n'avoir rien de ce qu'il faut pour résister au puissant courant des peuples supérieurs, et cependant partout où ce faible ruisseau coule, il maintient, sans mélange, la couleur de son eau.
    Telle elle fut, telle elle est, ce semble, et je ne sais quoi me dit maintenant que cette cellule de peuple résistera à toutes les cultures, sauf à la culture chrétienne.
    Le Lolo, tant qu'il fait bloc, est invincible ; mais s'il se désagrège, il disparaît.
    Enlevez au Lolo cet esprit de corps qui est sa force de cohésion ; enlevez au Chinois cette morgue qui le neutralise, et les deux races n'en feront bientôt qu'une. Le Miao-tse, au contraire, malgré son apparente faiblesse, reste isolé partout en dehors des siens et irréductible à tout rapprochement.
    Un Miao-tse trouvera toujours l'hospitalité chez un Miao-tse ; il suffit qu'il parle, et n'eût-on rien à manger qu'on chercherait encore quelque chose pour lui.
    Le Miao-tse est l'homme de la sympathie naturelle ; celle-ci est sa pierre de touche et la base de sa conduite ; tout ce qui ne lui est pas sympathique lui est étranger, et tout ce qui lui est étranger lui est odieux.
    Le Miao-tse est faible, doux, placide, il glisse de vos doigts comme une argile détrempée, il travaille parce qu'il faut vivre, mais il se repose autant qu'il le peut.
    Ah ! Sil était riche ! Dans quel doux farniente il passerait sa vie, entre sa flûte de Pan et son broc d'eau de-vie !
    Et la femme Miao-tse ! Quelle amoureuse de la société, de la conversation, de la papotterie, et même de la cachotterie !
    Elle est douce dans sa démarche, sa voix, son geste, son rire, et jusque dans ses pleurs.
    Je ne puis comprendre comment une pareille nature a été amenée à se réfugier dans l'âpreté et l'aridité des montagnes ! Elle était faite pour vivre au milieu des fleurs des fêtes et du soleil.
    Je ne donne ici qu'une vue d'ensemble du caractère de ce petit peuple ; j'entrerai dans les détails à mesure que j'avancerai dans mon récit.
    Le 4 avril 1905 mes nouveaux fermiers commencent à arriver. Ce sont deux familles mong pee1 c'est à-dire des montagnards par opposition à la tribu mong-teou, qui sont des soi-disant habitants de la plaine.
    Cette distinction est purement historique, car mes mong pee viennent de la plaine de Tien-sin, aux environs de Kai-hoa, tandis que toutes les autres familles qui doivent venir sont des mong teou, descendues des montagnes limitrophes entre le Yun-nan, et le Tonkin.
    Et cependant, il n'y a pas à s'y tromper, les mong pee sont bien les montagnards : leurs habits plus sobres, leur teint plus foncé, leurs membres plus raides, leurs traits plus prononcés, tout dénote l'homme des froides altitudes.
    A l'annonce de leur arrivée, je me hâte daller saluer ces prémisses. Je les trouve déjà installés dans une maison, faisant chauffe de l'eau pour se laver. Le Miao-tse est essentiellement propre, même sous ses haillons, et il n'est pas de jour où je ne trouve une Nausicaa, à genoux, au bord de l'étang ou de la rivière, en train de frotter ses habits. De temps en temps tous les buissons des alentours disparaissent sous le bariolage des vestons et des jupes séchant au soleil.

    1. Pee signifie en haut ; teou signifie en bas.

    A partir du 4 avril, chaque jour m'arrive quelque nouvelle famille.
    Pour cette première entrée on sort tous les beaux habits, et il est clair qu'on s'est lavé dans le dernier torrent. Seul le sang qui afflue aux joues indique qu'on vient de faire une longue route.
    Sauf les deux premières familles, toutes les autres appartiennent à la tribu mong teou, la tribu bourgeoise ; le teint est plus blanc, les habits plus voyants, la jupe plus courte, et tout l'ensemble plus délicat.
    Notre première entrevue ne peut pas être bien familière.
    Qui sait ce que ces pauvres enfants pensent de moi? Sortis des griffes de leur propriétaire, peuvent-ils supposer que ma domination sera moins lourde ? Je ne le sais pas, et il est inutile, j'en ai l'expérience de vouloir leur prouver mes bonnes intentions ; et, plus tard, j'appris que d'infâmes calomnies, recueillies en cours de route, en avaient fait reculer plusieurs.
    C'est étonnant comment l'âme païenne est inapte à préjuger le bien en autrui, meilleures sont vos intentions et pires seront ses suppositions.
    C'est chez moi, bien entendu, que mange tout ce petit monde, du beau riz blanc, chaud et fumant.
    Puis, après deux jours de repos, je distribue des marmites, des bols, du riz cru et chacun commence à faire sa popotte.
    Comme assaisonnement je leur abandonne mes fèves et mes pois. La récolte ne traîna pas.
    Ces montagnards, amis des sommets et des bois, transplantés en quelques jours dans un pays de plaine et de douces cultures, se trouvent tellement désorientés qu'ils ne savent que faire de leurs bras.
    C'était le moment où l'on doit piocher les rizières pour les assécher. Mais ils n'avaient pas de pioches. Je leur en achète. Personne ne les invite. J'engage les Chinois de Tsin-chan-keou à les employer Puis au bout de quelques jours je remarque que mes Miao-tse restent tranquillement chez eux.
    Je m'informe : « Père, me répondent les Chinois, vos Miao-tse sont de bons enfants, mais sans résistance et sans vigueur, ils ne font, dans le même temps que la moitié du travail d'un de nous. Ce n'est pas tout, il paraît que chez eux, quand on invite le chef de famille à la journée, il est entendu que toute la famille dîne avec lui, aux frais du patron. C'est bon pour une fois, mais nous ne les inviterons plus ».
    Et c'était vrai ! Rien qu'à voir cette petite taille, ces membres grêles, cette démarche nonchalante, on pouvait déjà douter de leur force et de leur amour du travail.
    Mais j'étais alors sous l'impression poétique que ce petit peuple m'avait fait à Lotokee, pays dur, où le travail est forcé ; et la réputation de fière indépendance et même de férocité, que leur supposait la hautaine ignorance chinoise, s'était inconsciemment glissée dans mon esprit.
    Cherchons donc autre chose.
    Puisque tout le monde fait la cuisine, tout le monde brûle du bois ; or, la montagne n'est pas loin ; il est vrai qu'il est interdit de couper les arbres, mais le bois mort est abondant ; c'est donc de ce côté que je dirige mon peuple.
    Les fagots, artistement ficelés furent vite très prisés des habitants, surtout des ménagères qui trouvaient très commode de brûler ce petit bois qui se brisait sans le secours de la hache. Les commandes arrivèrent de tous côtés et, jusqu'à la fin cette facile industrie restera le suprême gagne-pain de toutes ces familles.
    Le temps était venu de préparer les rizières pour le repiquage du riz.
    Ah ! Seigneur... j'ai appris ce qu'il coûte d'enseigner un métier que l'on ne connaît pas! Et encore si mes pauvres fermiers avaient admis leur ignorance ! Mais les Miao-tse sont vantards comme des enfants.
    Les pioches de leur pays (de simples grattoirs) étaient, d'après eux, la perfection même! Ils ne pouvaient pas comprendre qu'autres sont les terres, autres les instruments.
    Et les buffles ? Combien ils trouvaient drôles d'en accoupler deux pour tirer une charrue ou une herse !
    Chez nous un buffle suffit, répétaient-ils.
    Eh bien ! Leur dis-je, je vous prends au mot, je vous avance l'argent voulez-vous aller en acheter deux ?
    Oui, oui.
    Soixante piastres suffiront-ils ?
    Ils suffiront.
    Aussitôt dit, aussitôt fait ; car les Miao-tse, hommes et femmes, sont des voyageurs intrépides. Ils partent avec une petite provision de farine ou de sarrazin et ils marchent pendant une semaine avec l'aise et la désinvolture d'un homme qui passe d'une chambre dans une autre.
    Ils sont partout et nulle part chez eux ; d'une étourdissante imprévoyance ils demeurent toute leur vie dans un provisoire perpétuel.
    Mon vantard est parti et revenu, affaire de vingt jours, et que me ramène-il? Un buffle borgne et un cheval pied bot ?
    Le malheureux ! Muni de mes soixante piastres s'était amusé à marchander un cheval pour le seul plaisir de faire résonner sa bourse ; mais il était tombé sur un Chinois malin qui, acceptants on prix, l'avait forcé à conclure le marché ; il le paya 18 piastres et le revendit tout juste la moitié.
    Pour le buffle ce fut encore mieux ; sauf qu'il était borgne, il avait belle apparence, mais, venu de la montagne, il n'avait jamais mis le pied dans une rizière.
    La première fois qu'il y descendit, il se coucha voluptueusement et ne voulut plus bouger.
    Il fallut aussi le revendre à perte.
    Mes Miao-tse ne pouvaient pas se faire aux petites règles de prévoyance et de bonne tenue que je cherchais à leur inculquer.
    En allant aux champs ils s'amusaient gentiment à dégrader mes allées et à couper mes arbustes pour se faire la main.
    Un matin, en me levant, j'aperçois une fumée intense sortie de dessous bois tout près de la maison. Je cours et je tombe sur deux bonnes femmes en train de ramasser les feuilles mortes, de les entasser et d'y mettre le feu!
    Le saisissement me prend et je me fâche dur contre ces imprudentes, car déjà les branches vives craquaient sous la chaleur.
    Elles, toutes souriantes, me répondent que c'est pour bonifier leurs rizières avec la cendre !
    Mais, malheureuses, allez donc ramasser du crottin sur la route, et ne venez pas mettre le feu à ma maison !
    Plus tard, à neuf heures du soir, de ma véranda, je vois deux immenses brasiers élever leurs flammes tout à côté d'une maison en chaume, et les gens gaiement se chauffaient tout autour !
    Cette naïve imprudence, ils la portent en tout : ils jouent avec le feu, ils se couchent sous une poutre branlante ou un mur qui s'écroule ; ils vivent et dorment en plein courant d'air ; leurs misérables huttes ne sont, jamais terminées ; et les deux pignons, béants, forment un appel pour l'air qui s'y précipite à plaisir.

    CHAPITRE VII

    Propreté relative. Espièglerie. Jacasserie et broderie. La jupe. Buffle volé, famille chassée. Flagrant délit. Préservation.

    J'ai dit que les Miao-tse étaient propres, c'est très vrai. Ils usent autant leurs habits à les frotter qu'à les porter. Mais pour compenser cette qualité ils estiment que tout ce qui entre fait ventre.
    Rien ne leur répugne... inutile d'entrer dans les détails.
    Entre les Chinois, les Lotos, et les Miao-tse on pourrait établir une différence ethnologique rien qu'en s'appuyant sur la propreté extérieure et intérieure.
    Le Chinois est propre intérieurement et extérieurement.
    Le Lolo est sale extérieurement, propre intérieurement.
    Le Miao-tse est propre extérieurement et sale intérieurement.
    Il s'agit bien entendu d'une propreté relative pour les trois races ; autrement...
    Encore un trait.
    J'avais fait, de mon bois de chêne, un refuge pour tous les oiseaux et surtout les tourterelles, et il était absolument défendu d'en tuer une, aussi y venaient-elles nombreuses et elles y nichaient leur aise.
    Or, peu à peu je m'aperçus que leur gentil bataillon diminuait sensiblement.
    A force de recherches je finis par découvrir un grand nombre de fins lacets en crin suspendus aux branches des arbres !
    Mes poules également disparaissaient.
    Que dis-je ? Les poissons de mon étang s'envolaient que c'était un plaisir !
    Etait-ce méchanceté de la part de mes Miao-tse ?
    Nullement, mais pur instinct atavique ; c'est une espèce de kleptomanie qui les pousse à capter tout ce qui paraît libre et vivant.
    J'eus beau gronder, menacer, punir même, jamais je ne pus échauffer ou secouer ces paisibles natures.
    Toujours calmes, soumis, ils m écoutaient en silence, et me donnaient raison. Ils promettaient tout, mais le souvenir de leur promesse s'évanouissait avec ma présence.
    Pauvres enfants, je ne vous accuse pas, vous êtes l'âme païenne dans toute sa nudité, vous n'avez jamais vu, vous n'avez jamais su ; vous n'avez ni amour, ni haine ; combien je vous préfère à ces âmes chrétiennes qui ont vu, qui ont su et qui ont volontairement rejeté l'amour pour se donner à la haine !
    Le Miao-tse ne s'offusque pas d'un refus rondement exprimé, et il sait fort bien jouer de sa petite politique pour vous toucher, s'il ne peut vous persuader. I1 ment, mais sans aplomb ; et si vous dites résolument : non, il se taira sans se fâcher. Par contre il s'offusque d'une marque d'inattention. Vaniteux comme un paon, il ne se reconnaît pas de défaut, et il ne lui vient pas même à l'idée de se comparer à autrui.
    Il s'en tient à la bonté de sa nature, et il est tout à fait à son aise dans cette heureuse ignorance.
    Le Miao-tse est toujours gai, non de gaîté bruyante, mais de cette humeur placide et élastique qui plie mais ne rompt pas.
    La femme raffole de la société de ses semblables ; dès qu'elles sont libres, elles se réunissent dans une maison, une cour, un coin de bois, et, munies de leur canevas à tapisserie, elles jacassent, elles brodent, elles rient ; puis elles rient, elles brodent, elles jacassent.
    Dès sa plus tendre enfance la petite Miao-tse porte sur elle son petit canevas, sa petite aiguille, son menu fil de soie et son petit patron.
    C'est un plaisir de la voir de sa petite main fluette pousser l'aiguille, regarder son modèle, tourner et retourner son canevas ; puis rire, puis jouer, puis sauter, puis subitement s'asseoir dans un coin, sortir son canevas et recommencer son geste.
    Jamais la petite Miao-tse ne se sépare de sa tapisserie ; qu'elle veille, qu'elle marche, qu'elle aille au champ ou au pâturage, sa tapisserie la suit, bien enroulée et cachée dans son sein ; c'est sa compagne, sa consolation et son repos.
    Qu'est ce canevas? Un vulgaire morceau de cotonnade blanche de 0m, 10 de large et de deux mètres de long environ. On n'y dessine pas de fleurs, mais uniquement des figures géométriques : carrés, croix, losanges, méandres, souastikas, etc.
    La jeune fille brode d'abord tout ce qui est en fil noir, ensuite elle lave la toile qui s'est salie au contact de la main, puis elle commence la broderie en fils de couleurs (toujours de la soie).
    Il est telle de ses tapisseries qui ont demandé des années pour être terminées.
    Et à quoi servent-elles ? Tout simplement à être cousues et plaquées sur les habits, c'est à-dire sur la longue et la petite veste, au poignet, au bras (en forme de galon), au cou, en bordure, et même en plastron. La broderie est le signe de la richesse, parce qu'elle prouve qu'on a beaucoup de temps libre et partant peu de travail à faire.
    Puisque j'en suis à l'habillement, disons un mot de la jupe, dans laquelle se trouve un des signes distinctifs de chaque tribu.
    La jupe est formée de deux pièces d'étoffes superposées l'une à l'autre et cousues ensemble dans leur longueur.
    La partie supérieure est en toile de chanvre écrue, la partie inférieure est également en toile de chanvre, mais dessinée en blanc sur fond bleu et c'est d'après ce dessin qu'on distingue la tribu.
    Le dessin est d'abord tracé à la cire fondue.
    La jeune fille tend la toile sur un bâti ; à côté d'elle sur un faible feu est posé un bol plein de cire tenue à peu près liquide ; elle plonge son bâtonnet pointu dans la cire et trace ses figures sur l'étoffe.
    Quand tout est terminé, on teint l'étoffe entière dans un bain d'indigo qui imprègne les parties de la toile libre de cire. Celle-ci, une fois enlevée, laisse voir les figures blanches sur fond bleu.
    J'étais, un soir, tranquillement assis dans ma chambre, à bavarder avec quelques chrétiens, lorsqu'un Miao-tse entre en coup de vent et me dit à brûle-pourpoint :
    Père, que faut-il faire du buffle ?
    Quel buffle ?
    De celui qui est chez moi ?
    Parles-tu de ton buffle?
    Non, de l'autre.
    Mais quel autre ?
    C'est la famille d'en haut qui l'a attaché à ma porte, et les Chinois le gardent.
    Mais enfin de quel buffle et de quels Chinois parles-tu ? Le bon vieux reste sans parole, essoufflé, éperdu.
    Quelqu'un me souffle : « On dit que c'est un buffle volé.
    Allons voir de quoi il est question, répondis-je en me levant.
    De fait, je trouve un beau buffle attaché à la porte du vieux et trois Chinois assis à ses côtés.
    Qu'est-ce que cela ? Leur dis-je.
    Nous sommes, répliquent-ils, des habitants de Che-pa-tchai, ce buffle nous appartient ; il a été volé par des Miao-tse de Che-mo, et confié à un Miao-tse d'ici pour le vendre et s'en partager le prix.
    Et comment avez vous pu découvrir la piste du voleur?
    Ce buffle a d'abord été conduit dans un village à cinq lis dici, habités par un parent, c'est lui qui nous a mis sur la piste.
    Et quel est le voleur.
    Celui qui demeure là-haut, dans la dernière maison.
    Certainement ce buffle n'appartenait pas au village ; pour en avoir le coeur net, je me rends à la maison indiquée, habitée par deux familles.
    Où est un tel ? Dis-je en entrant.
    Je ne sais pas.
    Et sa femme ?
    Je ne sais pas.
    Je ne fais ni une ni deux, je ramasse toutes leurs nippes et les jette dehors avec défense d'y toucher ; puis me tournant vers les Chinois
    Vous pouvez emmener votre buffle.
    A onze heures, au moment où j'allais me coucher, j'entends un bruit de pas monter dans l'escalier, c'était mon voleur conduit par le village. Les autres, honteux du coup manqué, avaient tenu à dégager leur responsabilité ; ils avaient trouvé et cherché le voleur, caché dans les environs. Un Chinois aurait tout nié, un Lolo se serait excusé, mais mon pauvre Miao-tse avoua tout et tout de suite.
    Je répondis donc aux autres : « Pour moi, j'ai jugé, j'ai puni, cette famille partira demain, si vous trouvez que vous avez quelque chose à faire pour sauver votre face, je ne m'y oppose pas ».
    On décide de ligoter l'homme pendant la nuit et de le fustiger le lendemain.
    Le lendemain homme et femme avaient disparu ; je m'y attendais, mais la face était sauvée. Quelques jours plus tard, un Chinois vient se plaindre de ce que trois Miao-tse lui avaient coupé son blé sur pied.
    La veille il avait plu et l'on avait pu suivre la trace des voleurs jusque chez eux,
    Malgré toute ma tendresse pour ces pauvres gens, je fus inexorable, et j'avertis nommément ces trois familles qu'elles eussent à déguerpir.
    Et, pendant que je les sermonnais, savez-vous ce qu'elles faisaient? Elles battaient tranquillement le blé volé en m'écoutant plus tranquillement encore !
    Dirai-je que le Miao-tse est voleur ? Pas précisément ; il a faim, la hutte est vide, le champ du voisin n'est pas loin, on se fournit chez lui.
    Les boeufs et les chevaux sont tout particulièrement le but de leurs nocturnes expéditions, parce que ce sont des butins qui marchent et même qui portent.
    Pendant que le Lolo ne se repose que pur travailler, le Miao-tse, lui, ne travaille que pour se reposer. Il n'est pas paresseux, mais il n'aime pas le travail ; il n'est pas voleur, mais il maraude avec facilité ; il n'est pas menteur, mais il ne dit pas souvent la vérité.
    A-t-il quelque argent ? Il fait bombance jusqu'à l'indigestion ; il boit jusqu'à l'abrutissement et le lendemain il ira péniblement couper du bois pour acheter son déjeuner. Le Miao-tse est éminemment sociable avec les siens, éminemment hospitalier pour les siens ; mais il n'est pas secourable, même pour les siens. Il recherche la compagnie, il n'y a là ni amitié, ni dévouement, mais tout simplement l'horreur de la solitude.
    De son côté, la femme (je l'ai dit) semble née pour jouir de la lumière, des fleurs, de la joie et de la gaîté de la vie. Par quel mystère de sa destinée ce peuple est-il condamné à ne vivre que sur les crêtes des montagnes et dans de sordides taudis ?
    Ne serait-ce pas là le secret de son étonnante conservation à travers les longs âges et les grandes misères ? Plus heureux, ces faibles enfants se seraient gâtés puis pervertis ; malheureux, ils se conservent, malgré leurs défauts, pour le jour et l'heure où la grâce de Dieu les transformera.

    CHAPITRE VIII

    Trop de hâte. Dure nécessité. Funérailles. Banc funèbre. Pleurs et joies. Permis d'enlever. Patience et longueur de temps.

    Maintenant, revenons un peu en arrière.
    J'ai dit que, le 4 avril 1905, les deux premières familles Miao-tse m'étaient arrivées ; le 3 mai j'en possédais seize logées dans huit maisons. Plusieurs autres avaient été obligées de s'installer ailleurs, faute de place.
    Une bonne vieille m'avait prié de lui construire une petite porcherie, où elle serait tout à fait à son aise, disait-elle.
    Les rizières étaient prêtes, mais la pluie ne venait pas.
    Tout à-coup, le 9 juin, les cataractes s'ouvrent et en moins de rien la rivière déborde et s'étend sur toute la vallée.
    Vite mes Miao-tse de sauter sur les semis et de les arracher à la hâte pour les repiquer.
    Je fus obligé de les chasser les uns après les autres, et de leur expliquer qu'il ne faut arracher les semis qu'au fur et à mesure du repiquage.
    Ce sont les hommes qui arrachent et les femmes qui repiquent. Comme il faut entrer dans l'eau, chacun relève son pantalon aussi haut que possible, mais les femmes chinoises gardent leurs pieds enveloppés pour sauver la modestie.
    Du reste, en ce temps de pluie et de boue, il est admis dans la coutume chinoise que les femmes peuvent se promener impunément les jambes à Tair... et elles n'y manquent pas.
    Les femmes Miao-tse n'ont pas de culotte ! Comment faire? C'est là que je m'aperçus que la forme du costume n'est pas toujours un effet du caprice, mais qu'elle est aussi nécessitée par les conditions de la vie.
    Pour repiquer le riz, relever la jupe était peu convenable ; coûte que coûte, il fallut descendre dans l'eau toute habillée et laisser la jupe pomper la fange.
    Quelle piteuse mine au retour ! Et quel lavage à grande eau sous les feuillages de la rivière.
    L'acclimatation de ces enfants de la montagne avait commencé dès leur arrivée ; il y eut quelques cas de fièvres et surtout de la dysenterie ; mais je fus assez heureux pour sauver tout le monde, sauf une vieille qui mourut subitement pendant la nuit, au retour d'un voyage dans la montagne où elle était allée couper du bois. Je suis persuadé qu'elle a succombé à une morsure de serpent. Comme elle n'était pas baptisée, je laissai les Miao-tse libres de l'enterrer selon leurs coutumes, les superstitions exceptées.
    J'étais curieux de connaître leurs usages, et pour les examiner, je me rendis à la maison mortuaire.
    En arrivant, je cherche des yeux le cercueil et je ne le trouve ni dehors ni dedans.
    Au dehors, la cour était vide et même balayée ; au dedans, sauf le milieu, tout était plein de monde.
    Mais, dis-je à ma voisine, où est donc le cercueil ?
    Il est là-bas, me répond-elle, en indiquant le fond.
    Là-bas !... je ne vois que des filles !
    Précisément, elles sont assises dessus.
    Sur le cercueil ?
    Oui, Père.
    Est-ce la coutume ?
    Oui, Père.
    Ah !... » Et je m'avance vers le fond. En effet je découvre le cercueil rangé le long du mur, et servant de siège à ces demoiselles.
    Entre la porte et le cercueil, c'est-à-dire au milieu de la maison, on a planté une perche ; à la perche on a accroché un tambour ; au tambour on a suspendu deux baguettes retenues par une ficelle.
    Le péma ou sorcier, muni de son Kheng (flûte de Pan) danse autour de cette perche, non en cercle, mais en allant et revenant comme un balancier, le visage tourné vers la morte.
    Un aide, planté de l'autre côté de la perche, face vers la porte, se balance également en suivant les mouvements du danseur et en frappant sur le tambour avec une baguette dans chaque main.
    Personne ne pleure, mais tout le monde est sérieux. Les deux danseurs se cherchant sans se rencontrer, me faisaient l'effet, pardonnez moi de deux polichinelles jouant à cache-cache autour d'un arbre. En même temps j'étais ému de la simplicité de ces braves gens.....
    La morte est emportée et enterrée, le deuil est terminé.
    Deux mois après mon veuf se remariait avec une veuve de fraîche date, dont le mari, retourné au pays, venait de mourir sur les chantiers du chemin de fer.
    Coût du mariage : vingt piastres
    Ces vingt piastres vont faire deux mariages, voici comment :
    La veuve remariée avait un beau-frère, frère de son feu mari et qui était d'âge à vouloir se marier. C'était lui qui avait empoché les vingt piastres.
    Or, tout juste à côté dans une autre famille vivait une fille du nom de Po ntsong.
    Un soir en cachette une bonne vieille vint me dire.
    Père un tel (le beau-frère) veut se marier avec Po ntsong.
    Sont-ils d'accord ?
    Oui, Père.
    Mariez-les !
    Oui, mais le père demande cinquante piastres et un cochon de cent livres.
    C'est un peu cher... même pour elle.
    Pouvons-nous l'enlever ?
    Comme tu y vas !
    Elle se cachera dans le bouquet d'arbres qui est au-dessus du village, et nous irons la prendre à la nuit.
    Et si elle ne veut pas?
    Comment ! Mais c'est elle qui nous a indiqué ce moyen !
    Et ça se fait couramment chez vous ?
    Oui, quand les parents sont trop exigeants
    Et après?
    Après on débat le prix et on paie.
    Et combien veut-on donner pour la fille ?
    Les vingt piastres que vous savez !
    Tu m'assures que la fille est consentante?
    Je vous l'assure ; si vous voulez, elle vous le dira elle-même.
    Enlevez ! Demain nous paierons.
    Ainsi fut fait.
    Le lendemain j'entends un grabuge inaccoutumé dans le village ; c'était le père qui demandait sa fille, et.... la vieille qui m'avait développé son plan, faisait chorus avec lui ! Je me fais livrer les vingt piastres et me tournant vers le père :
    Tiens, lui dis-je, c'est à prendre ou à laisser, et si tu refuses tu n'auras rien.
    Il prend l'argent, je vois un sourire plisser ses lèvres, et il congédie sa fille.
    Que dirai-je des moeurs chez les Miao-tse ?
    Les infidélités conjugales sont assez nombreuses, je crois, et les maris jaloux et soupçonneux tout aussi nombreux ; cependant cela ne dépasse pas la moyenne de la faible humanité.
    Il existe bien quelques femmes coureuses de leur métier moins pour se vendre que pour goûter le plaisir de voir du pays et de voyager pour rien ; elles sont connues, employées, mais pas dis tout estimées.
    Je crois que, chez les jeunes filles, les moeurs sont bonnes, pourvu qu'on ne recule pas trop la date du mariage. Mariée, la femme Miao-tse est moins fidèle que la Lolotte ; par contre, celle-ci est plus libre avant son mariage.
    Si la femme Miao-tse, comme fille et comme femme, est gaie, sémillante, affable et sautillante, elle garde toujours, sous le plus charmant sourire, un esprit soupçonneux et un coeur froid, non par nature peut-être, mais par misère.
    La Lolotte, également gentille, accorte, mais parfois brusque et revêche, est de nature in soupçonneuse. Si vous êtes inconnu, elle vous fuit, mais si, une fois, elle a pris confiance en vous, loin de vous éviter, elle vient droit à vous, vous parle tout franc et vous croit tout simplement.
    Le fond de la nature Miao-tse est bon, sain, agréable ; mais la misère, l'abandon, le mépris d'un côté, et, de l'autre, une ignorance et une imprévoyance incurables ont couvert ce fond d'une couche aride qui ne laisse percer que de rares bourgeons.
    La conversion du Miao-tse ne ressemble pas à une lutte où il faut gagner la victoire ou se replier ; mais plutôt à un défrichement plus lent que pénible, plus minutieux que fatiguant, et qui paiera, plus tard, si le Ciel vous favorise, le prix, non de vos sueurs, mais de votre magnanime patience.
    Le Miao-tse n'est pas menteur, et cependant ne vous fiez pas à sa parole. Certainement quand il vous parle, il ne songe pas à vous tromper ; à ce moment il n'a qu'un souci qui est de sortir d'une impasse.
    Si vous le délivrez, il vous promettra tout, et plus tard s'il le peut, il tiendra à sa parole ; mais si, comme c'est l'ordinaire, il retombe dans une autre impasse tout ce qu'il a dit ou promis sera cordialement et totalement oublié.

    CHAPITRE IX

    Géologie terrestre et géologie humaine. Thai, Lolo, Miao-tse. Massif exotique. Miao-tse et Japonais.

    Jusqu'ici nous avons marché et décrit les différents points de vue à mesure qu'ils se présentaient à nous.
    Il nous faut maintenant, d'un coup d'aile, nous élever dans les airs, et d'un coup dil unir le passé au présent.
    Prenons donc les choses de haut.
    La simplicité de structure de cette partie de notre globe, occupée par la Chine, est très remarquable.
    Primitivement la mer occupe et submerge tout jusqu'aux montagnes du Thibet ; puis, soit qu'elle envahisse d'autres parties, soit qu'un mouvement d'oscillation relève le fond, la mer se retire. La terre, émergée, s'affaisse par gigantesques escaliers, comme les bords d'un lac qui glissent à mesure que l'eau diminue. Les fleuves du Thibet fouillent, entament et découpent ce fond d'argile.
    Ici, le courant emporte tout ; là, un obstacle l'arrête, il se détourne, s'apaise et dépose ce qu'il a entraîné ; plus loin, il y a lutte entre deux géants, remous, tourbillons et réunion des deux courants.
    Plus loin encore, le fleuve immense s'étale et arrive à la mer après s'être apaisé et avoir perdu sa force en une multitude de canaux.
    Les courants humains qui sont venus après, ont suivi la même voie et subi la même fortune. Partis d'un point central situé au-delà du Thibet, ils se sont d'abord buttés contre la gigantesque muraille du Pamir et divisés en deux.
    Le courant du nord a suivi la 'voix plus paisible du Tsaidam, du Koukounoor et du Kansou, tête de ligne de toutes les vallées aboutissant à l'immense plaine de la Chine centrale et orientale.
    Le courant du sud est forcé de se briser et de se subdiviser presque dès sa source, pour traverser les montagnes et les vallées du sud du Thibet.
    Chacun de ces courants, tout en emportant quelque chose de la source commune, s'est approprié les qualités et les défauts des terres qu'il était obligé de traverser.
    C'est ainsi que se sont formés les Lolo et les Thai, les deux grandes races du sud.
    La famille des Thai s'est répandue dans toute l'Indo Chine ; puis remontant par le Tonkin, elle a envahi une partie du Koang-tonq, du Koang-si et du Yun-nan.
    C'est tout ce que je dirai sur elle.
    Le flot Lolo parti du Thibet est venu mourir, d'un côté, au Kouy-tcheou, occupé dès lors je crois par les Iao et les Miao-tse, et de l'autre, au sud du Yun-nan, où il a rencontré les Thai.
    La route même qu'a suivi ce peuple fait comprendre pourquoi les Lolos n'ont jamais pu former une nation.
    Ce courant humain a été fatalement divisé en compartiments par les hautes chaînes qu'il a dû franchir depuis son point de départ jusqu'à son point d'arrivée.
    Son unité a été brisée par ces barrières naturelles et chaque groupe épars s'est installé entre les murailles de sa vallée comme une famille dans sa maison, à l'encontre de son propre caractère qui le poussait à l'unité et même à la centralisation.
    Maintenant arrivons aux Miao-tse.
    Leur problème est autrement difficile à résoudre. Pourquoi ? Parce que ce charmant petit peuple se trouve placé en Chine comme un îlot dans un Océan. Rien ne semble le rattacher ni ail courant du nord, ni au courant du sud.
    Il en est de lui comme de ces blocs erratiques qui jurent d'être assis au milieu d'un terrain étranger.
    Cette épave miaotique représente assez bien, dans la poussée des couches humaines, ces plis de terrains sur des plis plus récents et dont il faut aller chercher la provenance à des centaines de kilomètres, sans qu'on puisse les rattacher à aucune autre couche intermédiaire. Les Miao-tse sont, dans le système chinois, ce que sont les massifs exotiques dans le système géologique.
    Il est clair qu'actuellement le conglomérat Miao-tse qui se trouve situé entre le Koang-si et le Kouy-tcheou est un produit de refoulement et non d'épanouissement. Quant aux épaves que l'on rencontre au Yun-nan, au Tonkin, voir même au Laos, elles ont été poussées jusque-là par la marée chinoise. Beaucoup de ces épaves viennent du Su-tchuen. C'est déjà un indice.
    La langue Miao-tse, dont je parlerai plus loin, se rapproche plus du chinois que toute autre langue, j'entends pour le son et non pour le sens des mots.
    Les Miao-tse apprennent le chinois avec facilité, et ils le parlent clairement.
    Un Lolo ou un Long-jen, parlant chinois, se devine tout de suite! Le Lolo mange les diphtongues et le Long-jen les nasillarde. Mais il est impossible de distinguer un Chinois d'un Miao-tse, quand celui ci parle couramment la langue de l'autre. Vais je en conclure que ces deux races se ressemblent? Nullement, elles différent du tout au tout ; mais de la ressemblance phonétique des deux langues j'en déduirai la même direction dans la migration.
    Le langage Miao-tse doit venir du nord et par conséquent le Miao-tse aussi. Mais il en est venu bien avant les Chinois, et, peut-être a-t-il atteint le Kouy-tcheou à peu près au moment où le Lolo arrivait au Yun-nan.
    La stature des Miao-te est au-dessous de la moyenne ; 1m50 pour les hommes ; 1m40 ou 45 pour les femmes. C'est général.
    Les pieds et les mains sont d'une étonnante finesse et gracilité, surtout pour des gens de condition aussi misérable.
    La tête est tantôt d'un ovale fort régulier, et tantôt d'une carrure prononcée.
    Enfin, pour trouver un type voisin il faudrait aller jusqu au Japon.
    Y aurait-il quelque lien de parenté entre le Japonais et le Miao-tse? La langue s'y refuse et l'histoire se tait, mais placez la femme japonaise à côté de la femme miao-tse et dites moi ce que vous en pensez ?
    La sémillante mousméet la riante mi-ntsai seraient-elle surs ?
    (A suivre)
    1908/67-81
    67-81
    Chine
    1908
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