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Miao Tse et Autres 1

YUN NAN Miao Tse et Autres PAR PAUL VIAL Missionnaire apostolique. Ce n'est rien Rien que les petits faits d'un pauvre peuple, et les joies, les tourments, puis les déceptions de ma faible expérience que je vais vous raconter : voilà tout ce que je promets à la curiosité de mes amis.
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    YUN NAN

    Miao Tse et Autres

    PAR PAUL VIAL
    Missionnaire apostolique.

    Ce n'est rien

    Rien que les petits faits d'un pauvre peuple, et les joies, les tourments, puis les déceptions de ma faible expérience que je vais vous raconter : voilà tout ce que je promets à la curiosité de mes amis.
    Ma plume enregistrera ce que ma sincérité lui présentera ; et si, parfois, elle s'échappe en généralisations, qu'on veuille bien ne s'en prendre qu'à ce désir involontaire qui pousse chaque auteur à faire montre de la profondeur et de l'originalité de ses vues. Cette originalité est fort commune et je me ferais un scrupule de l'éviter.
    Presque toutes les photographies qui accompagnent ce récit sont dues à l'habilité et à l'amabilité de mon confrère et ami André Kir-cher. Il est inutile de l'en remercier, parce qu'en amitié tout est commun, et que, si l'un se doit tout à l'autre, il n'en est pas moins vrai qu'on ne se doit jamais rien.

    CHAPITRE I

    Les soucis d'un propriétaire en Chine. Agréable conversation. Le fermier idéal. Père et Maître. Missionnaire chinois. Missionnaire lolo.

    Il y a vingt-six ans, la mission du Yun-nan sortait à peine de ses langes : Mgr Ponsot, son premier Vicaire apostolique, venait de mourir1 à Long-ki dans son palais épiscopal, misérables masures enfouies dans un fond de vallée, loin de tout regard comme de toute communication.

    1. Mgr Ponsot, du diocèse de Besançon, d'abord missionnaire apostolique au Su-tchuen dont le Yun-nan n'était pas encore détaché, puis Vicaire apostolique du Yun-nan en 1843, mort à Long-ki, le 17 novembre 1880, à l'âge de 78 ans.

    Son successeur, Mgr Fenouil, (mort le 10 janvier 1907, âgé de 85 ans), avait décidé de transporter l'évêché à Yun-nan sen, capitale de la province.
    Le P. Bourgeois, provicaire, voulut ménager à la mission quelques rentes en vue de l'avenir. Acheter des terrains, nous en avions le droit, mais en fait c'était impossible. On se contenta de placer un peu d'argent sur de petites fermes pour en recevoir la rente.
    La première année, les fermiers fournirent quelques grains ; la deuxième année, on dut se contenter de recevoir de mauvaises raisons ; la troisième année plus rien, ni grain ni raison.
    Le P. Bourgeois, agacé de tant de mauvaise foi, voulut profiter de la visite du préfet de la ville pour l'interviewer.
    « Grand homme, lui dit-il, est-ce que votre gouvernement a des propriétés dans la plaine ?
    Mais... pas mal
    En recevez-vous fidèlement la rente ?
    Oh non!
    Que faites-vous alors ?
    Nous patientons.
    Et quand votre patience est à bout ?
    Ah ! Ah I vous avez donc, vous aussi, quelques ennuis ? Consolez-vous, vous n'êtes pas les seuls.
    Mais enfin que faites vous ? Car je ne pense pas trouver une meilleure direction qu'auprès de vous.
    Je veux bien vous le dire, mais ça ne vous avancera pas beaucoup.
    Que le frère aîné nous conseille. Ensuite on verra le possible.
    Eh bien ! Quand un fermier est tellement réfractaire qu'on ne peut rien en tirer...
    On le chasse ?
    Du tout, sa femme pourrait se pendre ; tout simplement nous enlevons le toit de sa maison et nous lui souhaitons un bon repos.
    Certes, le moyen est radical, mais vous êtes le pouvoir ; tandis que nous...
    Je vous entends ; que voulez vous ? Si on ne vous paie pas, soyez patients jusqu'au bout, ou passez vous de rentes ».
    Vais je conclure de là que la propriété chinoise n'est pas un bon placement ?
    Il y a Chinois et Chinois.
    Ceux venus naguère du Su-tchuen ou du Kouy-tcheou pour s'installer au Yun-nan sont de très mauvais fermiers. J'en dis à peu près autant des Yunnanais eux-mêmes, qui se déplacent d'une région dans une autre en quête d un meilleur coin.
    Ces gens là sont pauvres ; ils n'ont ni boeufs ni chevaux pour travailler et féconder la terre. Ils ont faim ; ils useront votre propriété, ne s'enrichiront pas et, à plus forte raison, ne vous paieront pas. Puis, un beau jour, ils disparaîtront en vous abandonnant généreusement votre terre en friche et votre maison en ruines. Mais le vrai Yunna-nais, celui qui, de père en fils, ne connaît pas d'autre horizon que la crête de ses montagnes, voilà le bon fermier. Il se plaindra, il geindra, si possible il vous trompera, mais enfin il paiera... parce qu'il ne peut pas faire autrement.
    Toutefois ce n'est pas encore le fermier idéal. Le roi des commerçants est celui qui possède le plus d'argent ou le plus de crédit, le roi des pasteurs est celui qui possède le plus de troupeaux et le plus de prairies.
    Le roi des agriculteurs est celui qui possède le plus de terre, le plus de bétail et le plus de bras. C'est le Lolo !
    Pour lui, la terre est tout et le reste n'est rien. Il n'aime que la terre et n'obéit qu'à la terre. Qui possède la terre est son père, sa mère et son maître. Toute autre influence passe, celle-là reste, et il l'accepte avec plaisir.
    Pas n'est besoin de presser le Lolo pour payer la rente, chaque année il vous la mesurera avec la fidélité d'un compteur ; et si vous faites mine de ne pas l'accepter, il s'efforcera de vous adoucir par des présents, tant il a peur d'être trouvé en faute, et d'être chassé !
    La religion catholique, en s'implantant chez eux, a pu modifier leur âme, mais non pas leurs coutumes et encore moins les nécessités de leur vie.

    JANVIER FÉVRIER 1908, N° 61.

    Mais pour ouvrir ces âmes et gagner tout à fait ces coeurs, il faut que le missionnaire ait sur eux la plus grande influence.
    N'est-ce pas ainsi qu'on agit auprès des Chinois? Nest-ce pas pour cette raison qu'on se fait grand homme? Quon porte de beaux habits? Quon habite de belles maisons? Quon ne sort qu'en chaise ou à cheval ? Et qu'on se soumet à toutes les raffineries de la politesse chinoise ?
    C'est que la Chine est un pays régi et gouverné par les dehors ; et il faut se couvrir de ces dehors pour arriver à pénétrer le dedans. Si ce protocole était introduit chez les peuples in civilisés, on parviendrait bien à leur faire peur, mais non à les gagner ; à les effrayer, mais non à les attirer.
    Êtes-vous leur père? Devenez encore leur maître, et vous pourrez tout ou presque tout sur eux, quand même vous ne porteriez que des habits de chanvre.
    Un simple Père. Quoi qu'il fasse, restera toujours étranger à ses enfants par quelque côté ; car il ne connaîtra que théoriquement leurs peines, leurs déboires, leurs soucis et leurs joies.
    Mais si le Père est en même temps le Maître, si après avoir élevé les âmes jusqu'à Dieu, il doit avec ces pauvres gens « marcher sur terre » c'est-à-dire si son devoir de propriétaire l'oblige à s'occuper d'irrigation et de dessèchement, s'il doit s'inquiéter de la maladie des boeufs, prévoir la pluie et le beau temps ; alors le Père ne sera plus un étranger chez son peuple. D'un mot il calmera les disputes, rétablira le droit et même il fera la loi ; et là où le simple missionnaire trouvait encore du temps libre, le missionnaire propriétaire sera obligé de prendre sur ses nuits pour satisfaire tout son monde.

    CHAPITRE II

    Lotokee. Miao-tse. A qui la propriété? La fée du missionnaire.
    Rêve ou réalité ? Vive la liberté !

    Sur le papier, on inscrit d'abord la théorie en tête du livre, comme un flambeau qui doit éclairer la marche en la précédant ; mais en réalité la théorie naît de l'expérience et ne vient qu'après elle. Puisque j'ai l'intention de me raconter pas à pas, il faut maintenant que je revienne en arrière, et ce n'est que lorsque nous serons arrivés au bout du chemin, que nous pourrons faire notre relevé et tirer nos conclusions.
    Nous sommes en 1904, à Mong-tse, ville et plaine située à l'entrée du plateau du Yun-nan, quand on arrive du Tonkin.
    Mais Mong-tse n'est rien pour moi que la dernière étape avant d'arriver à Lotokee, pays de Miao-tse et pays d'amis.
    J'ai déjà parlé au long et au large, dans les Missions Catholiques (DEUX MOIS CHEZ LES MIAO-TSE), de ce charmant pays où, si les pierres pouvaient se changer en pain, il y aurait de quoi nourrir tout le Yun-nan.
    Cette vision d'un peuple enfant (je parle des Miao-tse) m'avait comme hypnotisé, et je rêvais de le rendre heureux et de créer à ces timides brebis un abri contre le loup.
    Au Yun-nan, le Miao-tse n'est nulle part chez lui ; trop tard venu, trop faible et trop méfiant, il doit se contenter des sommets de montagnes ou des fonds de vallons en friches.
    Nomade par instinct, il l'est aussi par nécessité ; et rares, très rares sont les pays où le pauvre Miao-tse peut vivre tranquillement pendant plusieurs générations.
    Lotokee est un de ces coins secrets où d'aventure plusieurs familles ont pu vivre et faire souche.
    Mais le couteau de Damoclès, représenté par le propriétaire chinois, est toujours suspendu sur eux. Ils peuvent être pressurés à plaisir, ils peuvent être chassés sans recours.
    Sans doute le missionnaire est là, mais si sa présence est une aide, elle n'est pas toujours une sauvegarde contre l'injustice.
    Il n'y a qu'un moyen d'assurer l'avenir de ces pauvres enfants ; c'est de devenir propriétaire et de se faire ainsi le père des âmes et le protecteur des familles.
    Par une évolution fort embrouillée et que je n'ai pu éclaircir ; le pays de Lotokee, qui était primitivement la propriété du Lolo pou-la nommé Képila, avait passé entre les mains d'un Chinois nommé Yang, qui l'avait hypothéqué à un autre Chinois nommé Tchou.
    Or, le susnommé Yang avait, au prétoire de Kai-hoa fou, dont dépend Lotokee, un grand procès qu'il venait de perdre.
    Il devait en payer les frais, et, pour cela, le pauvre homme n'avait pas d'autre alternative que de vendre sa propriété, et encore à un bon prix. Car, outre le procès, il lui fallait aussi purger son hypothèque et se réserver quelques piastres de consolation.
    Plusieurs compétiteurs se présentèrent, mais tous posèrent comme condition essentielle à l'achat le renvoi du missionnaire.
    Ce pauvre Yang, eu rusé Chinois, aurait pu répondre oui, écrire le contrat, empocher l'argent et les envoyer se promener. Jamais on naurait osé l'accuser pour n'avoir pas rempli une pareille condition.
    Mais l'ange des Miao-tse lui enleva cette audace. Las d'attendre et pressé daboutir, il vint lui-même trouver le P. Kircher à Lotokee pour lui vendre sa propriété.
    J'avais dit à mon confrère : « Achetez sans crainte, je paierai tout.
    Où trouverez-vous l'argent ? Me dit-il.
    Mais... là où est mon trésor ! Ubi cor, ubi thesaurus »
    Au seuil de ma vie apostolique, Dieu a placé un ange, une fée pour me suivre partout afin d'être ma joie, mon secours, ma consolation et ma force ; ma foi est aussi ma richesse, et je puise, sans hésiter, dans sa bourse comme dans son coeur. Elle a pris une part de mon oeuvre, la souffrance ; et pour l'autre part, celle de l'action, elle me la rend facile par sa générosité.
    Donc j'avais dit à mon confrère : « Achetez sans crainte, je paierai tout ».
    Le propriétaire arrive en pleurnichant ; la nécessité le pousse, il connaît la bonté du Père, et le Père connaît la bonté du pays, sa propriété, il demandera peu, mais il lui faut la petite somme pour le mettre à l'abri de la misère.
    « Combien veux-tu ? Lui dit le Père.
    Deux mille deux cents taëls.
    Petite somme en effet ! Vrai, j'ai pitié de toi, et pour te consoler je t'en donne 1800.
    Ah ! Père....
    C'est bien, c'est bien, je ne veux pas entrer en discussion, abouche-toi avec les chefs du village, et reviens quand tu seras décidé ».
    Nonobstant, mon confrère est pris subitement du désir de voir ses terres, d'admirer ses montagnes, et de contempler ses vallons ; il remue une pierre, il cueille une fleur, il arrache une touffe d'herbes. Il trouve que sa chaumière manque d'ampleur ... où logera t-il ses grains ? Et puis.... Mais voilà le vieux qui revient suivi de tout le village ; est-ce le rêve qui s'évanouit ou l'espérance qui se lève ?
    Tout le monde s'assied gravement dans un morne silence ; le Père essaie d'allumer sa pipe, le feu s'éteint, et la main tremble ; le vieux baisse la tête et songe... Ça ne va pas.
    Quelqu'un parle, c'est le chef du village !
    Père, notre propriétaire croit que le marché est impossible.
    Ah!
    Et il préfère s'entendre avec les Chinois.
    Ah!
    Cependant, si vous voulez monter...
    Qu'il descende d'abord lui même.
    Donneriez-vous deux mille cent taels ?
    Mille neuf cents.
    Il faut qu'il rembourse l'hypothèque, qu'il paie le prétoire. Il est vieux, et quelque chose en plus lui permettra de racheter un petit bien fonds qu'il possède là-bas à Ta-che-ia, et de mourir en paix.
    Le pauvre homme, mais 2100 taels c'est 150 taels de trop ».
    Le vieux se précipite à genoux en criant : « Père, montez, montez à deux mille.
    Sera-ce ton dernier mot?
    Mon dernier mot.
    Vous entendez, vous tous, votre ancien propriétaire me vend tout le pays de Lotokee pour deux mille taels, qu'en dites-vous ?
    Prenez, prenez, nous serons contents.
    Soit.
    En bon argent, souffle le vieux.
    En piastres.
    Jaccepte.
    Vive Dieu ! Mes enfants sont libres !
    Le pays de Lotokee (mot dérivé du poula Nodoke mi) peut avoir sensiblement cinq kilomètres de large sur six de long. Il est barbelé de pics aigus séparés par d'étroites vallées ; rochers calcaires, terres fortement argileuses, mais beaucoup, beaucoup plus de rochers que de terres. Le travail est dur, mais la paix y est profonde, vrai refuge pour ces pauvres enfants, qui n'auront plus à craindre que leur propre imprévoyance pour vivre heureux.

    CHAPITRE III

    Retour à Lou-lan. Grès et calcaire. Ni ici ni là. Au milieu.
    Tsin-chan-keou. Superbe !

    Quand Lotokee fut acheté, je n'étais plus là, et j'avais depuis longtemps regagné mes pénates. La bonne oeuvre faite dans cette région n'était pour moi qu'un moyen de participer au bien-être et au salut de ces humbles Miao-tse dont je n'étais pas le Père.
    Rien ne m'attire tant que la misère et la souffrance et la simplicité et l'ignorance. Là au moins je ne me sens pas dépaysé ; je peux y trouver des déceptions, mais elles ne vont jamais jusqu'à l'irritation et aux vains regrets, car la pauvreté et même la grossièreté de ces gens prêchent toujours en faveur de la miséricorde et de l'espoir.
    Il nous faut maintenant revenir au milieu de mes Lolos, dans le pays de Lou-lan situé à six jours de marche au nord de Mong-tse, et à trois jours de marche à l'est de Yun-nan sen.
    Qu'on se rappelle ce que j'ai dit dans le premier chapitre sur la position et I'influence du propriétaire en ces pays et l'on ne s'étonnera pas de me voir poursuivre ce but.
    Pour bien comprendre ce qui suit, il faut faire un peu de géographie et vivre un brin de géologie. Ce ne sera pas long.
    La pleine de Lou-lan (1650 m d'altitude) n'est pas une plaine, c'est une suite de petites et fertiles vallées, direction N. S., et séparées les unes des autres par des collines de terres schisteuses en dessous, et silico argileuses en dessus. Dans son ensemble la plaine a 8 kil. de l'E. à l'0. et 25 kil. du S. au N. Elle repose sur un fond de grès calcaire qui donne une bonne pierre à bâtir.
    Toute la plaine (et son sous-sol probablement) s'étale sur un immense banc de calcaires, système permien, qui s'étend très loin à l'est, au nord, et au sud.
    Le calcaire est lolo, le grès est chinois. Je veux dire que les Chinois se sont répandus dans les bas-fonds, où la vie est facile, la terre fertile et bien arrosée ; et les Lolos se sont étendus entre ces pitons de pierres où ne coule nulle rivière, mais où les étangs sont nombreux, les terres dures mais immenses, et les pâturages abondants.
    Le Lolo est plus prolifique que le Chinois ; aussi, depuis trente ans, il commence à envahir le grès et à descendre dans les bas-fonds.
    Toute la bordure orientale de la plaine s'égrène de nouveaux villages mi-lolos mi-chinois, en attendant qu'ils soient tous lolos. Comme je l'ai déjà expliqué ailleurs (NADOKOUSEU, page 24) chez les Lolos, on peut, si l'on veut, acheter tout un pays sans avoir besoin d'y mettre les pieds, sans même savoir où il se trouve.
    Vous vous abouchez avec le propriétaire qui demeure presque toujours dans la plaine ou même en ville. Il vous dit :
    Je reçois 5 tan1 de rente, (maïs ou sarrazin) combien m'en donnez-vous ? »
    On s'entend sur le prix, on livre l'argent, et vous voilà devenu propriétaire.

    1. Le tan vaut dix teou ; le teou vaut dix chen ; à Lou-lan le chen pèse 14 livres chinoises et contient 24 bols de riz.

    Vos nouveaux fermiers vous apporteront, chaque année, à époque fixe, votre rente chez vous. Vous la mangerez, et tout sera dit.
    Sans doute il sera facile de faire naître des occasions pour brouiller les cartes et pêcher en eau trouble. Mais évidemment ce n'est pas cette influence que je cherche.
    Ce système d'achat ne me convient pas ; il faut que je sois le Maître afin que je devienne vraiment le Père.
    Je ferai remarquer, en passant, que l'achat de Lotokee s'est effectué dans une toute autre condition.
    Lotokee, bien que pays lolo, a été acheté tout entier : rente, surface et fond. La raison, purement historique, serait trop longue à développer et trop en dehors de mon sujet. Le fait est qu'il serait impossible de faire ici ce qu'on a pu faire là-bas.
    En pays chinois la propriété est très morcelée, et les propriétaires, infiniment nombreux, sont en même temps leurs propres fermiers.
    Le propriétaire peut user et abuser de son fonds ; il peut le vendre, l'hypothéquer, le louer, puis le reprendre comme bon lui semble.
    Cette liberté de disposer de son bien fonds, jointe à la nécessité de partager également l'héritage entre les enfants mâles (sauf à avantager un peu l'aîné), a tellement subdivisé les terres qu'il est difficile de trouver quelque part un bloc assez important et sans discontinuité dépendant d'un seul propriétaire.
    Or, en voulant devenir moi-même propriétaire quel est le but que je poursuis ? Est-ce d'avoir des rentes pour vivre ? Nullement. C'est tout simplement de créer un village modèle d'après les lois de l'hygiène, où chaque maison aura sa cour et son jardin, où l'eau d'alimentation sera préservée des microbes, où les méthodes d'agriculture seront perfectionnées, où les écoles, adaptées au nouvel ordre de choses, seront fréquentées, et où tous mes chrétiens pourront prendre des leçons de bien vivre, de bien croire, de bien se conduire et de bien mourir.
    Ce sera long, mais à tout progrès il faut un commencement, et à tout commencement une base.
    Pour atteindre mon but le pays lolo ne me convient pas, puisque je me butterais contre les règles mêmes de la propriété que je tiens à conserver.
    En plein pays chinois les Lolos ne voudraient pas.
    Il faut donc chercher dans les limites des deux pays, en pays chinois sans doute, mais pouvant, à la longue, devenir une extension du pays lolo.
    Or, un beau jour (c'était en 1896), un jeune Chinois, à la figure bienveillante, m'aborde à Lou-mei-y, en compagnie d'un chrétien Lolo, de deux beaux coqs et d'un joli paquet composé d'oeufs, de sucre, de gâteaux et autres friandises.
    Après les politesses, le Lolo expose ainsi l'affaire :
    « Père, voici un Chinois, nommé Tcheou Fou-tchen qui demeure à Tsin-chan-keou.
    Très bien.
    Ce Chinois, héritier de plusieurs branches, est grand propriétaire.
    Très bien.
    Il possède en outre, en bon endroit, sur le marché de Pan kiao, un bel emplacement.
    Très bien.
    Cet emplacement lui est disputé par les chefs du marché.
    Très bien.
    D'où procès.
    Entendu.
    Mais il n'a pas d'argent.
    C'est fâcheux.
    Et il voudrait vendre une partie de sa propriété pour gagner son procès.
    Excellent.
    Le pays est très beau, les terrains très bons, et il serait facile de s'entendre... si vous le voulez.
    C'est une idée... Est-ce loin de Mao-choui-tong ?
    A huit li environ, en descendant la vallée
    Eh bien ! Justement je me rends demain à Mao-choui-tong, trouvez-vous y, et vous me conduirez sur les lieux.
    J'ai dit que la plaine de Lou-lan est un composé de petites vallées séparées par des collines.
    Tout à fait dans l'angle extrême sud formé et fermé par le rapprochement des deux chaînes de montagnes de l'est et de l'ouest, se déroule une vallée arrosée toute entière par un gros ruisseau, dont la source se trouve précisément au pied du calcaire, un peu au-dessus du village chrétien de Mao-choui-tong (mao choui tong signifie source jaillissante). Cette vallée a, en moyenne, 500 mètres de large et 5 kilomètres de long. Elle se termine en delta, et le ruisseau se jette dans la rivière de Lou-lan, juste au moment où celle-ci se faufile à travers la chaîne de l'ouest, pour se perdre enfin dans le Pa-ta-ho, en face du chemin de fer, à Lou-fong-tsen.
    Aux deux tiers sud de la vallée en question, un éperon de grès s'avance en plein milieu jusqu'à friser le ruisseau. Du haut de cet éperon, couronné d'un bois de chêne, l'oeil peut, en amont, remonter presque jusqu'à la source ; et, en aval, il peut s'étendre sur le delta et voir les eaux scintillantes de la rivière de Lou-lan se perdre brusquement dans une gorge.
    Or cet éperon et les terres environnantes sont précisément une partie du patrimoine de mon Chinois nommé Tcheou Fou-tchen ; et c est ce qu'il veut me vendre.
    Je ne pouvais pas mieux tomber ! Devant moi s'allonge la plaine chinoise ; à ma gauche, c'est à-dire à l'ouest, un pays neuf, presque désert, puis le chemin de fer ; à l'est, tout le pays Gnipa ; derrière moi, tout le pays Ashi. C'était mon rêve, et tout de suite je me mis à l'oeuvre pour le réaliser. Et à l'heure où j'écris (février 1907), c'est une réalité.

    CHAPITRE IV

    Vente et achat. Coutumes locales. Casse-tête chinois. L'impôt
    Un et double. Exemple. Au plus tôt. Trop tard.

    Avant d'entrer dans le coeur de mon sujet, dont tout ce que je viens de dire n'est qu'une préparation, il faut bien que je me décide à m'expliquer un peu sur la propriété et surtout sur l'impôt en Chine. C'est un hors-d'oeuvre, sans doute, mais c'est aussi une bonne occasion pour éclairer un des aspects du casse-tête chinois
    D'abord il est entendu que je ne parle que de ce que je sais, par conséquent cette petite esquisse s'applique exclusivement au pays de Lou-lan tcheou. Sans doute les règles générales sont communes à toute ladministration chinoise.... en théorie ; mais chaque région a ses coutumes qui font également lois, et lois contre lesquelles les autres viennent souvent se briser.
    De la propriété chinoise j'ai déjà un peu parlé, je n'ajouterai que quelques mots.
    D'abord, dans nos pays, il n'y a pas de mesure agraire ; on parle bien, en théorie, c'est-à-dire en l'air, de kong et de meou ; le kong est toute la surface d'une rizière qu'une femme peut repiquer en un jour ; le meou égale cinq kong.
    Ces définitions ne sont même pas logiques, et en fait le kong et surtout le meou sont absolument inusités.
    Quand on veut acheter un champ ou une rizière, il faut aller sur place, supputer sa surface, son rapport, son irrigation et ne pas oublier de bien examiner ses servitudes, en particulier le prix de l'eau pour la réfection annuelle des canaux.
    Il faut vous enquérir des hypothèques dont il peut être grevé.
    Quant à l'impôt il se débat tout comme le prix.
    Les contrats de vente se ressemblent tous à part quelques détails, c'est une formule qu'il faut connaître.
    C'est le vendeur qui invite le scribe, c'est l'acheteur qui le paie.
    Je ferai remarquer que les lettrés, qui tiennent à ne pas ternir leur réputation, se refusent à écrire les contrats de vente. Ils donnent pour raison que c'est une faute que de se prêter à l'appauvrissement d'une famille en lui écornant son patrimoine. Pas mal trouvé.
    Les clauses capitales du contrat sont les bornes et les témoins.
    Les bornes sont fixées par les quatre points cardinaux, quand bien même le champ ne regarde aucun de ces points. Il suffit de s'entendre. On indique ainsi, par exemple :
    Au Nord rizière de la famille Tchang.
    Au Sud rizière de la famille Ten.
    A l'Est canal d'irrigation.
    A l'Ouest petite route.
    Grâce au canal et à la route, ce bornage comporte une certaine précision.
    Mais que dire lorsque les quatre bornes ne sont indiquées que par des noms de famille?
    Et quel moyen de s'y reconnaître quand ces quatre noms n'en font qu'un ? Chose fréquente dans nos pays où les noms de famille sont peu nombreux.
    Ainsi, tous ceux qui m'ont vendu des terrains appartiennent au village de Tsin-chan-keou, et tous les habitants de ce village se partagent en trois noms (sin) ; 1° Tcheou ; 2° Touan ; 3° Ou.
    Pour m'y reconnaître j'ai dû relever la position de tous les terrains de toutes les rizières et teinter soigneusement les parties au fur et à mesure de leur achat.
    Quant aux Chinois, leur mémoire est si bien localisée qu'ils ne se trompent jamais d'endroit, du moins involontairement.
    J'ai dit que la deuxième clause capitale sont les témoins.
    Le nombre importe peu, mais il est de toute nécessité que le vendeur y introduise un de ses plus proches parents, et c'est souvent l'occasion d'un joli chantage. Il n'y a pas de petits profits.
    Les témoins ne sont pas payés, ils ont droit à un dîner. Au moment psychologique, ils tracent avec le pinceau une croix au bas de leur nom (le scribe également). Ensuite le vendeur prend le contrat entre les deux mains ; l'acheteur son argent ; on se salue réciproquement, on se sourit agréablement ; on se passe sa chose, on se resalue, et tout le monde se dirige vers la cuisine.
    C'est le nouveau propriétaire qui en fait les frais.
    Et maintenant attaquons l'impôt.
    C'est le vrai jeu de casse-tête, et, pour me suivre, je prie mes chers lecteurs de se tenir bien éveillés.
    L'impôt actuel est basé sur le cadastre établi sous l'empereur Kang-hi, c'est-à-dire il y a trois cents ans.
    Que fut ce cadastre ? Je me le demande, car, à cette époque les Chinois étaient l'intime minorité, si même ils existaient dans ce pays.
    Alors, l'impôt était payé en nature, c'est-à-dire en paddy (kou-tse riz non décortiqué) au taux légal d'un chen par kong.
    Le chen (que nous traduisons par boisseau) est l'unité de mesure pour les céréales ; mais il en est de ce mot comme de tant d'antres, en Chine ; ce n'est qu'un mot qui peut peser depuis une livre jusqu'à quinze livres selon les pays.
    Alors, il y trois cents ans, le boisseau de paddy valait : argent 0 taëls 05 et sapèques 125.
    Actuellement on ne paie plus en nature, mais uniquement en argent ou en sapèques, d'après l'ancien taux pour l'argent, mais en suivant le prix du marché pour les sapèques. Voilà où les choses se compliquent, c'est le noeud du casse-tête.
    Aujourd'hui le prix de l'argent a bien baissé, et ce qui valait 125 sapèques ne vaut plus que 58 sapèques.
    Donc, me direz-vous, puisqu'on est libre de payer l'impôt en argent ou en sapèques, tout le monde doit payer en argent, puisqu'il y gagne la moitié de son impôt ?
    Oui, seulement il y a un mais. !..,
    Tous ceux qui ne paient pas 10 chen d'impôts sont obligés de le payer en sapèques ; c'est-à-dire que là où ses ancêtres donnaient 0 fr. 05, il est obligé, lui, de donner 0 fr. 10, qui est le prix de 125 sapèques sur le marché.
    Tous ceux au contraire dont l'impôt atteint 10 chen, il leur est loisible de les payer en argent, c'est-à-dire que là où ses ancêtres donnaient 0 fr. 05, il donne toujours 0 fr. 05.
    Voici un exemple typique,
    Je dois payer un chen d'impôt pour l'emplacement de la résidence de Lou-mei-y.
    Or mon ex-propriétaire ne veut absolument pas que je le fasse enregistrer, et voici pourquoi :
    Il me dit : « Père, j'ai tout juste 10 chen d'impôts et je paie 0,5 t'sien d'argent. Si vous faites enregistrer votre chen, on me le défalquera, il m'en restera 9, je serai obligé de payer en sapèques, et pour trouver ces sapèques je serai obligé de dépenser environ un taël d'argent. Donc, Père, je vous en prie, ne faites pas enregistrer votre chen d'impôt, je le paierai pour vous et j'y gagnerai encore ».
    Ainsi fais-je.
    Ce n'est pas tout et je vous réserve une surprise. Connaissez-vous beaucoup de personnes qui paient l'impôt avec plaisir ? Non, eh bien ! Ici, ces bons coeurs sont légion.
    Trouvez-vous le deuxième jour de la neuvième lune aux portes du prétoire. Dès l'aurore, vous y serez bousculé par une foule pressante et grouillante portant des ligatures de sapèques en guise de ceinture. C'est à celui qui aura le bonheur d'atteindre plus tôt et plus vite la porte du fisc. Et que de salams, que de douces paroles pour qu'on veuille bien les décharger de leur poids. « C'est à croire qu'ils sont tous actionnaires », vous écriez-vous.
    Nullement ! Et voici la clef du mystère.
    Qui n'a pas lu à la 3e et 4e page des journaux sérieux et bien informés, des réclames comme celle-ci. « M Untel, le sympathique auteur bien connu vient de faire paraître une étude d'une psychologie pénétrante, etc., c'est le stéthoscope du médecin et le scalpel du chirurgien unis au stylographe de l'écrivain. Prix 3 fr., au comptant 2 fr. 50, dans nos bureaux 2 fr. 40».
    C'est ce même truc de la surenchère que les Chinois ont adapté au paiement de l'impôt.
    Le fisc ouvre ses portes le deuxième jour de la neuvième lune et il ne les ferme qu'à la fin de l'année. Le jour d'ouverture le mandarin offre un petit repas ; il vous fait cadeau d'un léger chiffon de cotonnade rouge, d'une médaille en argent, portant, au centre, le caractère chang « récompense », il écrit votre récépissé à l'encre rouge (au lieu de l'encre bleu) et enfin, chose plus sérieuse, il vous remet la moitié de l'impôt.
    Vous comprenez maintenant l'empressement de ces pauvres gens.
    Mais, ce que vous devinez sans doute, ce sont encore les riches qui passent les premiers, et les pauvres gueux sont renvoyés au lendemain, jour où il n'y a plus ni chiffon, ni déjeuner, ni médaille, ni re-mise. C'est désormais le prix courant.
    L'impôt foncier est fixe, mais chaque année il est agrémenté de quelques centimes additionnels.
    Ainsi en 1906 on a ajouté trois sapèques pour l'entretien des écoles, quatre pour frais de chemin de fer, trois pour l'entretien de la milice ; et, chose singulière, si le niveau de l'impôt augmente sans cesse, il ne baisse jamais plus.
    Il n'y a d'impôt que sur les terres cultivées ou cultivables, mais il n'y a pas d'impôt sur les terrains consacrés aux maisons ; à moins que vous ne bâtissiez sur un terrain primitivement imposé, comme ma résidence à Lou-mei-y.
    L'impôt est inscrit au nom de celui qui fait enregistrer, et il restera sous son nom, tant que la propriété restera dans sa famille. Beaucoup de familles paient l'impôt inscrit sous le nom d'un de ses ancêtres qui vivaient il y a cent, cent cinquante ans et plus.
    En Chine la main-morte est générale.
    L'impôt n'est nullement attaché à tel ou tel terrain.
    Quand vous achetez un terrain, vous débattez l'impôt tout comme le prix, si le prix est fort, l'impôt diminue, et vice versa.
    Vous pouvez arriver à ne plus posséder un pouce de terre et à payer encore un impôt.
    Par contre il est des habiles qui vendent des terres à bon marché pour forcer l'impôt ; et ils arrivent à ne payer plus qu'un fantôme d'impôt pour une immense propriété.
    Le mandarin n'en a cure, tout son soin est de n'avoir pas une sapèque de moins dans ses comptes.
    L'impôt est-il onéreux ? Si je m'en tiens à celui qui est payé à Lou-lan, l'impôt le plus fort ne dépasse pas cinq pour cent de votre revenu (je suppose que vous travaillez vous-même vos terres), et le plus faible est d'à peine un pour cent.
    Pour enrichir le gouvernement, il ne serait même pas nécessaire d'augmenter cet impôt ; il suffirait de réviser le cadastre, et le rendement augmenterait toute suite du tiers... Mais je frise la politique que je déteste. Tournons court pour revenir enfin à nos moutons.

    CHAPITRE V

    Saint-Paul-la-Tremblaye. Erreur de compte. Les Miao-tse.
    Délibération. Détermination.

    Ma nouvelle propriété commence à se dessiner. Ah ! Les vendeurs, ne manquent pas ! On aurait dit que tout le monde m'attendait pour se débarrasser de ses terres, et peu à peu, de tous ces morceaux disparates je parviens, à peu près, à faire un bloc continu.
    Je peux me promener dans mes terrains, mes rizières, mes collines et mes bois. Mon village, que j'ai nommé Saint-Paul-la-Tremblaye, se dessine abrité derrière un pli de colline, et ma résidence que je nomme modestement Mon Château s'élève sur la nuque de l'éperon... Je n'ai toujours pas de fermiers. Ah ! Si je voulais des Chinois !... mais que deviendrait mon rêve ? Si tout ce que je dépense d'argent d'autrui et de forces propres ne devait avoir pour fin que de m'assurer des rentes, j'aimerais mieux tout perdre et tout abandonner plutôt que de m'infliger cette tâche.
    Pourquoi donc les Lolos ne venaient-ils pas ? J'aurais dû le deviner, je l'avais même soupçonné, mais j'espérais vaguement le surmonter.
    Le Lolo est né amoureux de son coin, de sa chaumière, de ses bois et de ses rochers. Cette très excellente qualité s'exagère parfois en défaut : une jeune fille ne voudra pas se marier dans tel village parce qu'il est trop loin, c'est-à-dire à vingt où vingt-cinq kilomètres, de sa demeure.
    Cependant je respecte cet esprit casanier, bien mieux je le choie ; car pour des peuples sans gouvernement, rien ne vaut l'amour de la famille et du village.
    Quand, par suite du trop plein, le Lolo est obligé de déborder alors il le fait sans esprit de retour. Là où il s'installe, c'est pour toujours, et il ne s'y installera que s'il a l'espoir fondé d'y rester.
    Or mes Lolos se disaient : « Si nous allons nous installer chez le Père, c'est très bien, tout est à souhait ; mais après? Quand le Père ne sera plus, quel sera son successeur? Quel caractère? Quelles idées? Attendons pour voir ».
    Il était inutile de leur expliquer notre constitution, et surtout l'esprit du missionnaire ; mes Lolos ne jugent que sur des faits et non sur des raisons ; et à ce point de vue, leur argument n'était pas sans valeur.
    Il y avait encore un autre obstacle : cette propriété, achetée de mes deniers, devient, de par la loi chinoise, propriété de la communauté chrétienne, et de par notre règlement, propriété de la mission ; ni la mission, ni a fortiori la communauté représentée par le missionnaire, ne peuvent aliéner de biens fonds sans autorisation supérieure. Donc mes fermiers resteront toujours fermiers, cependant il n'est pas de Lolo, dont, la pensée de toute la vie ne soit de thésauriser pour acheter sa ferme et ses terres.
    On peut, par certains moyens, tourner cette objection, mais il faut du temps et de lexpérience.
    Bref, en attendant une éclaircie, je laissais provisoirement mes terres entre les mains des Chinois, sans toutefois leur permettre de s'installer chez moi.
    Un jour enfin, le 14 mars 1905, j'étais dans ma chambre, lorsque j'entends des voix qui ne me paraissaient pas inconnues, demander si le Père Ten (Vial) n'était pas chez lui.
    On leur répond « Oui ».
    Nous voudrions bien le voir.
    Vous n'avez qu'à monter.
    Tiens ! Mécriai-je en les dévisageant, mais vous êtes des Miao-tse de Lotokee !
    Oui, Père.
    Et ceux-ci d'où sont-ils ?
    Ce sont de nos parents qui veulent vous voir.
    Et d'où sont-ils ?
    De Pee-choui-tsin, à deux jours au sud de Lotokee.
    Et que veulent-ils ?
    Ils habitent pas loin du chemin de fer en construction, et les coolies, qui les volent à chaque instant, les ont obligés de fuir.
    Il n'était pas nécessaire de fuir si loin.
    Oui, mais ils savent que si vous avez acheté Lotokee, c'est pour sauver les Miao-tse et ils viennent vous demander de les sauver aussi.
    Très bien, mais ne serez-vous pas dépaysés dans ce pays ?
    Oh ! Non, Père, nous viendrons nombreux.
    Combien de familles ?
    Tant que vous voudrez.
    Enchanté ! Demain nous visiterons ensemble la propriété et vous jugerez ».
    Le lendemain 15 mars, en compagnie des six Miao-tse, nous parcourons les champs, les rizières, les collines. Les fèves et les pois étaient à maturité, fèves de marais, et pois dits printaniers ou pois chiches, le blé était jaunissant.
    Mes Miao-tse examinaient tout avec une évidente satisfaction. Ils connaissaient le blé, ils avaient vu des fèves, mais les pois leur étaient inconnus. Par contre, ils s'étonnaient de ne pas rencontrer de sarrazin.
    « Chez nous, disaient-ils, nous avons d'immenses champs de blé noir, nous cultivons aussi le mais pour notre nourriture, et le chanvre pour tisser nos habits.
    Travaillez-vous beaucoup ?
    Toute l'année, sans repos.
    Recueillez-vous beaucoup ?
    Tout juste de quoi manger.
    Eh bien ! Ici vous travaillerez moins et recueillerez davantage.
    Mais nous ne savons pas planter le riz ?
    On vous apprendra.
    Et les fèves?
    C'est encore plus facile, un coup de pouce dans la terre humide, et ça vient tout seul.
    Combien faut-il de terres pour nourrir une famille ?
    Dans les terrains maigres que vous cultivez, il faut de grands espaces et beaucoup d'efforts pour obtenir un petit résultat ; dans les pays riches, comme celui-ci, il faut moins de terres et partant moins de peines pour bien gagner sa vie. Il vous reste du temps pour vous reposer et parfaire votre éducation.
    Ah ! Je n'en demande pas tant ! Pourvu que je puisse manger du bon riz blanc pendant le temps qui me reste à vivre !..
    Tu ne peux tomber mieux, ici nous ne cultivons que le grand riz blanc, et on abandonne le maïs aux porcs.
    Ah ! Ah ! Cest ce qu'il me faut !
    Vous viendrez ?
    Oh ! Oui !
    Mais je n'ai que huit maisons ?
    Les maisons ne nous inquiètent pas, nous savons vivre plusieurs familles dans une seule.
    Je le sais, mais je ne veux pas de ça ; je n'accepte que seize familles, deux par maisons et l'année prochaine vous aurez chacun la vôtre.
    Et le lendemain, mes Miao-tse reprenaient le chemin de leur pays, muni d'un bon viatique, pour aller chercher leurs parents et revenir au jour déterminé.
    En attendant je faisais préparer les semis de riz, d'où dépend toute la récolte, et qui demandent un travail vigilant et un soin de tous les jours.
    (A suivre.)
    1908/15-33
    15-33
    Chine
    1908
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