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Mi Sein, l'aveugle

Mi Sein, l'aveugle
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    Mi Sein, l'aveugle

    Elle n'avait pas toujours été aussi ratatinée, ridée comme une vieille pomme de reinette, Mi Sein, l'aveugle... Elle avait connu la splendeur des étés tropicaux, l'ivresse des nuits étoilées, les clairs de lune qui estompent les villages dans une lumière bleutée si douce... Elle était née, il y a bien des années, elle ne savait plus au juste combien, dans un village carian de la plaine, près de la grande rivière, un gros village caché dans une large ceinture de bambous qui frissonnent et chantent au vent comme les vagues de la mer... Presque un bébé encore, elle avait dû suivre l'école, l'école catholique, car Mi Sein était chrétienne, et y apprendre avec les lettres birmanes et cariantes, un peu de catéchisme et des cantiques, les beaux cantiques qu'on répète des heures sans fatigue. Il fallait aussi aider à la maison, piler le riz au mortier, le cuire, ou plus agréable, courir après les boeufs et les ramener le soir, quand le soleil disparaît derrière les montagnes lointaines. Aux pluies, c'étaient de joyeuses parties de pêche aux crevettes, aux crabes de rizières, aux grenouilles, le soir, à la lanterne, ou dans les étangs la silure chat et le barbillon... Mi Sein avait grandi, quitté l'école, planté le riz sous les pluies inlassables de juillet, veillé à chasser les moineaux gourmands et maraudeurs, quand les épis mûrissaient. La saison sèche ramenait les loisirs ; il y avait les fêtes où, avec ceux de son village, elle descendait à la mission : Noël, les Cendres, Pâques... Ici ou là dans les environs, les mariages de ses compagnes et amies... parfois aussi les fêtes birmanes ; mais ça, c'était un péché qu'il fallait accuser, car tout n'y était pas bien... Un jour enfin, avait-elle dix-huit ou dix-neuf ans ? Elle ne savait plus bien, un jeune homme d'un village voisin lui avait parlé ; ces choses-là ne traînent pas chez les Carians, bien sotte serait celle qui laisserait passer l'occasion, et la date du mariage avait été fixée par le Père avant le Carême. On avait acheté à la ville du district que Mi Sein n'avait jamais vue encore, un beau voile, de beaux habits, un anneau et, pour les hôtes, des cigares, du bétel et un porc bien gras... Le grand jour était arrivé. Pendant la messe les jeunes gens avaient chanté ; puis son mari et elle avaient suivi le prêtre pendant que la procession se formait derrière eux ; au chant des cantiques on avait atteint la maison ; à genoux près de son mari, Mi Sein avait entendu la prière du prêtre, écouté ses derniers conseils de rester toujours fidèle à leur Dieu et ses souhaits de bonheur ; une dizaine de chapelet avait terminé la fête religieuse. Le festin avait suivi et duré jusqu'au départ des hôtes venus de tous les villages des environs ; certains même avaient bu plus que de raison, mais, un jour pareil...
    Une vie nouvelle commença pour Mi Sein. Elle avait quitté son village pour celui de son mari, où ce dernier possédait un bout de rizière. Peu de temps après, une grande espérance était venue réjouir le coeur de Mi Sein, elle allait devenir mère ; quand le missionnaire était venu visiter le village, elle avait demandé la bénédiction réservée aux futures mamans, récité fidèlement chaque jour la prière marquée dans le gros livre de prières, et, un soir, un bébé lui était né, un gros garçon... Hélas ! Les bébés au pays birman sont de fragiles fleurettes : peu de semaines après, le bébé allait mal, la maîtresse d'école le baptisa et il s'envola vers le ciel, laissant sa mère bien triste ! Quand elle était seule à la maison, elle pensait à lui, redisait tout bas les vieilles berceuses carianes qu'elle avait apprises sur les genoux de sa mère, comme si son petit pouvait encore l'entendre... Deux ans plus tard, un second enfant était né et parti pareillement après deux mois. Alors Mi Sein en avait voulu au Bon Dieu ; elle avait abandonné la chapelle le dimanche et, quand le Père était venu pour la visite, elle était partie chez ses parents afin de ne pas le rencontrer... Une troisième lois, l'espoir était venu, une fille était née. Bien que moins honorable pour la maman, une fille est néanmoins la bienvenue chez les Carians ; peu après sa naissance, le Père l'avait baptisée Thérésa, et la joie était revenue au coeur de Mi Sein. Pauvre Mi Sein ! Sa Thérésa était partie aussi, par un froid matin de janvier, rejoindre ses deux frères au Paradis...
    Le désespoir de la maman avait été farouche ; elle s'était jetée sur le petit cercueil descendu dans la fosse, et y avait pleuré, crié jusqu'à ce que ses voisines vinssent la retirer et la reconduire chez elle... Pauvre Mi Sein ! Un jour, mais sans joie, elle découvrit qu'une fois encore elle allait devenir mère. Le missionnaire, venu à l'improviste pour administrer une mourante, lui avait dit : Prie la Vierge, Mi Sein ; promets-lui de lui consacrer spécialement ton enfant, de le bien élever pour elle, et il vivra ». Et Pierre Pélu, comme disent les Carians, était né et avait vécu, et Mi Sein avait enfin connu le bonheur. Fidèle à sa promesse, elle avait placé son Pélu à l'école du missionnaire dès que l'âge était venu, gardant auprès d'elle deux autres filles et un garçon que le Bon Dieu lui avait envoyés encore. Son Pélu revenait en vacances, un joyeux gaillard, premier de sa classe, et Mi Sein rêvait... Bientôt, elle pourrait l'envoyer dans une école où il étudierait l'anglais ; plus tard il pourrait entrer au service du gouvernement ou être maître d'école, avec un salaire mensuel assuré ; ce serait un homme riche, considéré...Oui, mais la Vierge avait accepté l'offrande qui lui avait été faite et, un jour, Pélu, qui atteignait ses 14 ans, avait confié à sa mère qu'il désirait être prêtre. Ce fut dur pour Mi Sein ! Le séminaire était si loin, à Moulmein, tout au sud de la mission... Mais elle avait accepté, et Pélu était parti pour ne revenir que six ans plus tard, avant son départ pour le grand séminaire de Penang. Mi Sein avait déjà vieilli, des rides creusaient son visage ; les durs travaux des rizières sous le ciel des tropiques usent vite, les années ne sont pas toujours bonnes ; les pluies trop rares ou trop abondantes, venues trop tôt ou trop tard, et voilà la récolte compromise, une année de disette à vivre péniblement. La maladie l'avait visitée plusieurs fois aussi. Mais quelle joie de revoir son grand ! A la chapelle beaucoup étaient venus qui ne venaient pas d'habitude, et, après les prières du dimanche, vieux et vieilles, jeunes et enfants avaient considéré celui qui, issu de leur propre village, allait partir si loin et revenir prêtre. Et Mi Sein était heureuse et fière !...
    Pauvre Mi Sein ! Elle n'eut pas longtemps le plaisir de lire les lettres de son fils ; ses yeux malades s'éteignirent doucement ; on lui avait conseillé d'aller à l'hôpital des Anglais, mais c'était loin, ce serait beaucoup de dépenses, et elle avait attendu, et quand, alarmée, elle s'était enfin résignée au voyage, il était trop tard ; elle était revenue chez elle et bientôt avait commencé cette longue nuit sans aurore. Mi Sein circulait cependant dans le village, appuyée sur une canne en bambou, cherchant quelque compagne pour bavarder un peu, maintenant que tout travail lui était interdit. Elle avait encore des nouvelles de son fils, ses autres enfants lui lisaient les lettres arrivées de Penang, et c'était grande joie chaque fois.
    Hélas ! Le malheur allait encore venir. Peu de temps avant de terminer ses études au grand séminaire, Pélu, le fier Pélu, était tombé malade et, loin des siens et de son beau pays, il était parti pour le grand voyage dont on ne revient pas. Quand la nouvelle arriva au village, personne n'osa l'annoncer à l'aveugle, et la vie continua monotone pendant des mois encore. Un condisciple de Pélu, qui connaissait Mi Sein, vint au village après son ordination à Penang ; mis au courant de l'ignorance de l'aveugle, il se donna pour son fils, et la joie de Mi Sein fut immense quand elle put recevoir le Bon Dieu des mains de celui qu'elle croyait son enfant. La complicité se fit entière au village, et, quand le P. André partit rejoindre le poste auquel l'évêque venait de le nommer, il promit de revenir bientôt auprès de sa vieille mère. Fidèle à sa mission de consolateur, chaque année, à la fin de la saison sèche, quand l'administration de son propre district était achevée, il venait passer quelques jours chez Mi Sein et l'aveugle l'écoutait inlassable raconter ses aventures de brousse, ses joies et ses déboires. Les filles devaient alors préparer les meilleurs plats, que le prêtre mangeait seul, avant les autres, comme le veut le respect pour sa dignité.
    La touchante supercherie dura de nombreuses années, que Mi Sein passait à prier le Christ et la Vierge ; mais, un soir, au début de la saison froide, elle se sentit mal, le riz ne passait plus ; elle réclama son Pélu, qui vint donner une dernière communion à celle qu'il avait adoptée pour maman. Et peu après, dans une grande paix, Mi Sein l'aveugle ouvrait ses yeux aux clartés éternelles et, près du Bon Dieu, retrouvait son vrai Pélu, qui n'avait jamais été prêtre que de désir.

    Un missionnaire de Birmanie Méridionale.

    1937/216-220
    216-220
    Birmanie
    1937
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