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Mgr Pigneau de Behaine

Mgr Pigneau de Behaine FÊTES EN SON HONNEUR Inauguration d'un musée dans sa maison natale à Origny-en-Thiérache
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    Mgr Pigneau de Behaine

    FÊTES EN SON HONNEUR

    Inauguration d'un musée dans sa maison natale à Origny-en-Thiérache

    Le 1er juin a eu lieu très solennellement, en présence des plus hautes autorités coloniales, des autorités religieuses, des amis et des promoteurs de l'expansion coloniale de la France, l'inauguration, à Origny-en-Thiérache, d'un musée dans la maison natale de Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, Vicaire apostolique de la Cochinchine. Avant de donner de cette fête un récit qui a sa place marquée dans les Annales des Missions Etrangères, nous résumerons la carrière de l'illustre missionnaire et la suite des faits qui ont amené la célébration de fêtes en son honneur.

    JUILLET AOUT 1914, N° 100.

    ***

    Mgr Pigneau. Pierre Joseph Georges, fils de l'intendant de la terre d'Origny appartenant aux ducs de La Vallière, naquit le 2 novembre 1741, à Origny-en-Thiérache (Aisne)1. On ajouta à son nom de Pigneau celui de Béhaine, nom d'une section de la commune de Marle dans laquelle avait habité sa famille. Il eut dix huit frères ou surs ; il commença ses études à Laon, les acheva à Paris au Séminaire des Trente-trois, et entra au Séminaire des Missions Etrangères. Ordonné prêtre en 1765, il partit pour la mission de Cochinchine, au mois de septembre de la même année. Mais, dit Mgr Piguel, son Vicaire apostolique, « le voyant si propre à l'instruction de notre jeunesse j'ai cru que je ferais mieux de le laisser au collège, sacrifiant au bien général de toutes les missions la satisfaction que j'aurais eue de le retenir auprès de moi ». Il devint donc professeur au Collège général de la Société des Missions Etrangères, provisoirement installé

    ACTE DE MARIAGE DE GEORGE PIGNIAU.
    Extrait du Registre des Actes de l'Etat Civil du bourg d'Origny-en-Thiérache pour l'année 1736.

    Le vingt-septième jour de novembre mil sept cent trente-six, sont solennellement mariés George Pigniau, fils de défunt Charles Pigniau et de Louise Montpelliez, agez de 29 ans, de la parroisse de Vervins; et Marie Louise Nicart, fille de Jean Nicart et de Antoinette Courtevil, de cette parroisse, agez de 18 ans, après que les fiançailles ont été célébrées, un bans a éttée publiés en cette église un jour de dimanche par moy prêtre et curé sous signez, et à l'église de Vervins dont ils ont obtenue dispense de deux autres bans à Laon de Monseigneur, selon l'usage de l'Eglise, en présence de Monsieur Jasque Courteville et de M. Pinsart, témoins qui ont signez le présent acte avec moy les jours et an susdits.

    Signé : George PIGNIAU, Marie Louise NICART,
    NICART, J. COURTEVILLE, Jean PINSART,
    J. LIÉGEOIS.
    Pour copie conforme :
    Le Maire d'Origny,
    L. DENTIER.

    ACTE DE BAPTÊME DE PIERRE JOSEPH GEORGE PIGNEAU.
    Extrait du Registre des Actes de l'Etat Civil du bourg d'Origny-en-Thiérache pour l'année 1741.

    Le troisième jour du mois de novembre mil sept cent quarante et un par Messire Joseph Nicart, abbé régulier de l'Abbaïe royale de Bueilly, a été baptisé Pierre Joseph George, fils de Maitre George Pigneau, Receveur de la terre d'Origny, et de Marie-Louise Nicart, son épouse, de cette paroisse, né le deuxième jour dudit mois et an. Son parein a été Mre Pierre Hétreux, Procureur fiscal de la Justice dudit Origny, de cette paroisse. Sa mareine a été damoiselle Louise Pigneau de la ville de Vervins, qui ont signé le présent acte avec moy le jour et an susdits.

    Signé : HÉTREUX, Louise PIGNEAU, VANCHER,
    F. I. NICART abbé de BUEILLY,
    J. LIÉGEOIS. Pour copie conforme :
    Le Maire d'Origny,
    L. DENTIER.

    Nous avons conservé l'orthographe originale à Hon-dat (1767). Accusé faussement d'avoir donné l'hospitalité à un prince siamois, plus ou moins ennemi du chef de la région de Ha tien, Mac Thien-tu, il fut emprisonné pendant près de deux mois, en 1768. Devenu en 1770 supérieur du collège, et bientôt forcé par la persécution de se réfugier à Pondichéry avec ses élèves, il s'installa à Virampatnam. Il fut nommé en 1771, par une bulle de Clément XIV, évêque d'Adran et coadjuteur de Mgr Piguel, Vicaire apostolique de la Cochinchine. Ce dernier étant mort le 21 juin de la même année, Pigneau lui succéda. Sacré à Madras le 24 février 1774, il repartit pour l'Indochine, débarqua le 12 mars 1775 et s'installa près de Ha tien.
    L'Indochine était alors en proie à la guerre civile. Les rebelles appelés Tay son (montagnards de l'ouest), formaient un parti puissant et levaient de véritables armées. A la fin de 1775, ils s'emparèrent de toute la famille royale et mirent à mort le souverain et son fils ; il ne resta qu'un seul représentant de la famille des Nguyen, le jeune Nguyen-anh, âgé de dix-sept ans. Celui-ci réunit autour de lui de nombreux partisans, et, secondé par un corps de soldats chinois que le gouverneur de Ha tien lui avait fournis, il essaya de reconquérir ses Etats.
    Au milieu de 1778, un gros parti de pirates cambodgiens envahit la chrétienté de Ha-tien, massacra quatre élèves du séminaire, brûla la chapelle, les bâtiments d'habitation, et mit à mort plusieurs catholiques, parmi lesquels sept religieuses annamites. Le Cambodge était devenu inhabitable pour les missionnaires ; c'est alors que Mgr Pigneau se réfugia avec son séminaire à Tan-trieu, à peu de distance de Bien-hoa, au nord de Saigon, où résidait Nguyen-anh. A partir de ce jour, les rapports les plus intimes s'établirent entre le prince et l'évêque d'Adran. Quand le prince n'était pas retenu au loin par des expéditions militaires, il faisait venir souvent Mgr Pigneau chez lui, et même, suivi de deux ou trois mandarins, il lui rendait visite, s'asseyant familièrement et sans apparat sur la même natte. L'évêque ne réussit pas, malgré ses désirs, à convertir Nguyen-anh à la morale austère du christianisme ; il lui apprit du moins à apprécier la sublimité de sa doctrine et il obtint la liberté pour l'Église.
    Cette tranquillité ne dura guère que trois ans. En 1782, les Tay son vinrent mettre le siège devant Saigon et s'en emparèrent; plus de 10.000 personnes furent massacrées par les vainqueurs.
    Mgr Pigneau fut obligé de prendre la fuite ; avec les séminaristes et quelques chrétiens, il se réfugia d'abord au Cambodge, et en 1783, dans les îles du golfe de Siam. Au mois de janvier 1784, il rencontre Nguyen-anh, fugitif comme lui. Le malheureux prétendant manquait d'eau, de vivres et de ressources ; il était réduit à la dernière extrémité. L'évêque partage généreusement avec lui et les soldats affamés ses dernières provisions, et leur sauve ainsi la vie. Il fait plus ; il essaie de remonter le courage du prince et de lui donner confiance en l'avenir.
    Cependant les Portugais de Macao, les Hollandais de Batavia, les Anglais de l'Inde avaient fait des offres de services au vaincu, puisque les vaincus sont les seuls qui achètent très cher les services. La France n'avait rien proposé, et sans doute elle ne voulait rien en Indochine, abandonnant même ce qu'elle possédait ailleurs.
    Pigneau de Béhaine, offrit au prince le secours de la France. Cette grave démarche de l'évêque était-elle raisonnable? Était elle apostolique ? Était elle conforme aux instructions de Rome ? L'amour de la patrie n'aveuglait-il pas l'évêque missionnaire, et ne compromettait-il pas son rôle d'évangélisateur ? Jetons un regard sur la situation religieuse et politique telle qu'il la vit et telle qu'elle était.
    Les Tay son, maîtres de la Haute Cochinchine, étaient hostiles au catholicisme, et avaient publié plusieurs édits de persécution.
    « Nous voulons, disaient-ils, que toutes les maisons consacrées au culte de Da to (Jésus) soient détruites et employées à l'édification des grandes pagodes ».
    Les mandarins avaient jeté en prison et fait battre de verges plusieurs missionnaires ; ils avaient mis à mort le P. Odemilla.
    « La religion des Tay son est de n'en pas avoir, écrivait Mgr Labartette, coadjuteur de Mgr de Béhaine : si leur règne dure longtemps, nous aurons bien de la peine à échapper de leurs mains ».
    Le prince détrôné n'était pas chrétien, mais il traitait les catholiques avec bienveillance ; il se montrait respectueux de leurs pratiques ; il se faisait expliquer nos dogmes et semblait les admirer avec sincérité.
    Le Vicaire apostolique devait évidemment sentir plus de sympathie pour un homme favorable au christianisme que pour les persécuteurs. Par ailleurs, il devait se ranger du côté de la France et contre les autres nations, non seulement parce qu'il était Français, mais parce qu'une intervention des autres puissances eut excité des complications religieuses de plus d'un genre.
    Que les Anglais protestants, ou les Hollandais calvinistes, vinssent s'implanter en Cochinchine, et l'hérésie y pénétrait avec eux ; que les Portugais y prissent pied, et toutes les difficultés d'autrefois, à peine aplanies, renaissaient plus inextricables et plus désastreuses
    Ces considérations que nous résumons, fixèrent la volonté de l'évêque, son coeur était d'accord avec sa raison ; c'était à la France qu'il devait s'adresser.
    En termes chaleureux, il le dit à Nguyen-anh ; il lui parla de la générosité Française qu'il compara au mercantilisme anglais, à la dureté hollandaise ou à l'orgueil des Portugais ; il mit dans ses paroles cette éloquence persuasive qui était une des qualités de sa riche nature.
    Toutefois, avant de solliciter le secours de la France, le prince voulut essayer une nouvelle tentative avec l'appui du roi de Siam ; elle aboutit à une pitoyable défaite. Nguyen-anh n'hésita plus alors à suivre les sages conseils de l'évêque, et il lui confia la mission de se rendre auprès du roi de France comme son ambassadeur. Pour l'accréditer, il lui remit le grand sceau du royaume et le fit accompagner de son fils aîné, le prince Canh, âgé de cinq ans et demi. Mgr Pigneau partit aussitôt, et, au mois de février 1785, il arrivait à Pondichéry. Mais là, tandis que les commerçants approuvaient son projet, le gouverneur et le chef de la station navale lui étaient hostiles. Il dut attendre pendant plus d'un an le moment de partir pour la France, et ce ne fut qu'au mois de février 1787 qu'il débarqua à Lorient.

    ***

    Plusieurs des ministres de Louis XVI furent opposés à l'intervention de la France en Indochine ; mais de puissants personnages de la Cour, entre autres le cardinal Loménie de Brienne qui bientôt devait être premier ministre, l'archevêque Dillon et l'abbé Vermont, lecteur de la reine, y virent un grand avantage politique et commercial. Les charmes du petit prince cochinchinois, entraînèrent l'opinion. Le roi le reçut avec les honneurs dus à sa naissance et l'admit à jouer avec ses enfants. Bientôt on se le disputa dans tous les salons de Versailles et de Paris ; la mode s'en mêla ; Léonard, coiffeur de la reine, inventa pour les hommes la coiffure au prince royal de Cochinchine ; pour les femmes, le chignon à la chinoise. Les malheurs immérités du jeune prince détrôné étaient de nature à émouvoir les coeurs sensibles, et nulle époque ne fit pareil étalage de sensibilité.
    Le 5 ou 6 mai, Louis XVI reçut Mgr Pigneau de Béhaine, en présence de ses ministres et de plusieurs grands personnages de la Cour. Dans un exposé clair et lumineux, l'évêque plaida la cause de la Cochinchine1. A côté des intérêts matériels, il rappela au roi très chrétien que ses prédécesseurs, les chefs de la France, avaient toujours tenu à honneur d'être le refuge et l'appui des souverains malheureux ; en outre, Sa Majesté avait là une excellente occasion de concourir efficacement à la propagation de l'Evangile. Une expédition fut décidée.

    1. Voici le résumé des avantages que l'évêque trouvait pour la France dans un établissement en Cochinchine :
    « 1er Moyen de contrebalancer la grande influence de la nation anglaise dans tous les gouvernements de l'Inde, en y paraissant avec des ressources plus assurées et des secours moins éloignés, que ceux qu'on attend de l'Europe.

    Un traité d'alliance entre Leurs Majestés le roi de France et le roi de Cochinchine fut rédigé et signé à Versailles, le 28 novembre 1787 ; il porte la signature du comte de Montmorin, ministre de Louis XVI, et celle de Mgr Pigneau de Béhaine.

    SIGNATURES DU TRAITÉ DE VERSAILLES.

    Par cette convention, la France s'engageait à aider Nguyen-anh à reconquérir son trône, et obtenait, en retour, la propriété absolue du port de Tourane, de Poulo-Condore et le privilège exclusif du commerce avec la Cochinchine.

    « 2e Moyen de dominer dans les mers de Chine et dans tout son archipel et de se rendre maitre de tout le commerce de cette partie.
    « 3e Endroit sûr pour retirer les vaisseaux, en temps de guerre, les radouber à peu de frais et même en construire de nouveaux.
    « 4e Moyens faciles de ravitailler les escadres et de fournir les colonies des objets de première nécessité.
    « 5e Assurance de trouver asile, secours de toutes manières, etc.
    « 6e Facilité plus grande de faire le commerce de la Chine et avec moins de frais.
    « 7e Moyen efficace d'arrêter les Anglais dans les projets qu'ils ont de nous chasser de l'Inde et d'étendre leurs établissements dans toute la côte de l'Est.
    « 8e Moyen éloigné mais sûr de faire trembler les Anglais dans le Bengale, siège de leur puissance dans l'Inde, si cet établissement était fait de la manière qu'il mérite d'être vu ».
    (Copie de la note remise par Mgr d'Adran, Archives des Affairés Etrangères, Asie, Mémoires et Documents, t. 19, f° 103).

    ***

    Heureux du succès de ses démarches, Mgr de Béhaine repartit pour la Cochinchine le 27 décembre 1787, avec son royal pupille et huit missionnaires. Malheureusement la mauvaise volonté du gouverneur de Pondichéry, le comte de Conway, et la mollesse du gouvernement de Louis XVI, empêchèrent l'envoi des troupes promises.
    Se voyant abandonné des hommes, l'évêque ne s'abandonna pas lui-même, et c'est là assurément un des plus beaux moments de sa carrière illuminée de persévérance, de foi et de patriotisme.
    Sa famille lui avait donné 15.000 livres ; les négociants de l'Ile de France, de Bourbon et de Pondichéry avaient, de leur côté, fourni de nombreux subsides. Ce que le gouvernement français n'osait plus faire, il allait l'entreprendre et l'exécuter lui-même. Il achète un nombreux matériel de guerre, des fusils, des canons, des munitions, plusieurs vaisseaux qu'il envoie tout armés à Nguyen-anh. Au mois de juillet 1789, il arrivait lui-même en Cochinchine avec le prince Canh. Une vingtaine d'officiers de la marine française, admirateurs de l'oeuvre patriotique du grand missionnaire, n'avaient pas craint de quitter leur situation et de s'expatrier, compromettant même leur avenir ; ils devinrent les instructeurs des soldats et des matelots annamites, et élevèrent les fortifications de Saigon et de plusieurs autres villes d'après le système de Vauban. Environ 350 matelots français s'étaient enrôlés sous la direction de cette poignée d'officiers.
    Mais les mandarins ne virent pas sans jalousie la supériorité des « barbares » européens ; ils cherchèrent à s'en débarrasser ; un typhon ayant endommagé un navire, l'officier français, chef de la flotte, fut à leur instigation, rendu responsable des dégâts, emprisonné et mis pour quelques jours à la cangue. En présence de l'animosité des mandarins, plus de cent Français, découragés, donnèrent leur démission ; les populations, irritées des corvées imposées pour la construction des fortifications se révoltèrent ; le roi, trop inexpérimenté et ne sachant pas maîtriser son emportement naturel, mécontentait les uns et les autres. Grâce à Mgr Pigneau, tout rentra promptement dans l'ordre ; les Français qui avaient donné leur démission consentirent à la retirer ; les officiers obtinrent la protection et les honneurs qui leur étaient dus, et, plus que jamais, le roi s'attacha à suivre les sages avis de son conseiller.
    Il lui donna une garde de 200 hommes, tant pour veiller sur sa personne que pour honorer sa dignité. Il voulut que l'évêque habitât auprès de la résidence royale, et plusieurs fois par semaine, il recevait sa visite, écoutant volontiers ses avis, acceptant même les reproches. Mgr Pigneau de Béhaine avait obtenu qu'il ne ferait jamais exécuter personne sans l'en avertir; et si le prélat, après avoir mûrement examiné la cause, demandait la grâce du coupable, elle devait lui être accordée. Le roi fut toujours fidèle à cette promesse. Il évita ainsi bien des fautes auxquelles sa colère l'eût entraîné.

    ***

    Le rôle politique, si considérable qu'il fût, de Mgr Pigneau, ne lui faisait pas négliger ses devoirs de Vicaire apostolique. Dès son arrivée à Saigon, il s'était empressé de réorganiser la mission qui, par suite des guerres, se trouvait dans le plus déplorable état. Partout, les oratoires et les presbytères avaient été renversés, brûlés ou détruits.
    Pour relever une Enlise aussi étendue et aussi désolée, l'évêque disposait de bien peu d'ouvriers : quatorze missionnaires français, y compris les huit qu'il avait ramenés avec lui, trois religieux Franciscains, et neuf prêtres indigènes. Il assigna à chacun son champ d'apostolat. Cinq missionnaires et trois prêtres indigènes travaillèrent dans la Haute Cochinchine ; deux missionnaires furent envoyés chez les peuplades sauvages des Moï ; un troisième fut chargé du collège qui comptait plus de quarante élèves ; les autres devaient visiter successivement les chrétientés de la Basse Cochinchine. Ce nombre déjà si restreint d'ouvriers évangéliques diminua rapidement : les fatigues, le climat, la fièvre des bois firent quatre victimes dans l'espace de deux ans.
    L'évêque avait fait un rêve incomparablement plus vaste. Comme d'autres grands apôtres, il avait espéré conquérir Nguyen-anh à l'Eglise catholique et au vrai Dieu, et par lui, tout le royaume annamite.
    Hélas ! Ce ne fut qu'un rêve. Le fondateur de la dynastie des Nguyen ne devait pas renouveler dans cette partie de l'Extrême-Orient le rôle de Constantin en notre Occident !

    ***

    Cependant chaque année, le roi dirigeait par terre et par mer une double expédition contre Qui-nhon, la principale forteresse des Tay son, qui bravait toutes les attaques. Nguyen- anh ne se découragea pas et revint chaque fois avec de nouvelles forces, jusqu'au jour où il s'en empara. En 1799, il invita l'évêque à accompagner sous les murs de Qui-nhon son royal élève. Mgr Pigneau y contracta une douloureuse maladie, aggravée par les peines morales et par les rudes fatigues de trente-quatre années d'une vie agitée en Cochinchine. Le roi, très affecté, lui envoya son meilleur médecin, et fit tous ses efforts pour prolonger une vie si précieuse ; s'arrachant aux préoccupations du siège, il vint le voir plusieurs fois. La maladie dura deux mois. L'évêque manifesta les plus belles vertus, uniquement occupé de Dieu et des pensées du ciel.
    Après avoir reçu les derniers sacrements, prenant entre ses mains défaillantes le crucifix, il prononça ces touchantes paroles :

    Croix précieuse, qui, toute ma vie, fûtes mon partage et qui, en ce moment, êtes ma consolation et mon espoir, permettez-moi de vous embrasser pour la dernière fois. Vous avez été outragée en Europe ; les Français vous ont renversée et projetée de leurs temples ; venez en Cochinchine. J'ai voulu vous faire connaître à ce peuple plus grossier que méchant, vous planter en ce royaume jusque sur le trône des rois ; mais mes péchés m'ont rendu indigne d'être l'instrument d'un si grand ouvrage. Plantez-l'y vous-même, ô mon Sauveur, et érigez vos temples sur les débris de ceux du démon. Régnez sur les Cochinchinois. Vous m'avez établi pour leur annoncer votre Evangile ; aujourd'hui que je les quitte pour aller à vous, je les remets entre vos mains.

    Mgr Pigneau de Béhaine expira le 9 octobre 1799. Il avait gouverné la Cochinchine en qualité de Vicaire apostolique pendant vingt-neuf ans.
    Son corps, rapporté à Saigon, fut inhumé à 3 kilomètres de la ville dans un jardin qu'il possédait. Nguyen-anh présida ses funérailles qui furent vraiment royales. Il prononça l'éloge du défunt et lui fit élever un riche mausolée près duquel il plaça une garde de 50 soldats, en donnant l'ordre qu'elle y demeurât à perpétuité.

    ***

    Lorsqu'en 1839 la France planta son drapeau en Cochinchine, elle y trouva le tombeau de l'évêque français respecté par le temps et par les persécutions qui pendant trente ans avaient désolé l'Eglise d'Annam. Un gouverneur de notre nouvelle colonie, le contre-amiral Duperré, eut la patriotique pensée de déclarer ce tombeau propriété nationale


    DÉCISION DÉCLARANT PROPRIÉTÉ NATIONALE LE TOMBEAU
    DE Mgr D'ADRAN1

    LE CONTRE ÀMIRAL GOUVERNEUR ET COMMANDANT EN CHEF.

    Considérant que le terrain réservé par l'Etat autour du tombeau de Mgr d'Adran, monument historique, n'a jamais été délimité ;
    Qu'il y a lieu d'en consacrer l'étendue et l'affectation par un acte officiel :
    Décide :
    ARTICLE 1er Le tombeau de Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran, ainsi que le terrain qui l'entoure, tel qu'il est délimité au plan annexé à la présente, sont déclarés propriété nationale.

    1. (Bulletin officiel de la Cochinchine, p. 112), 1er semestre 1875.

    ARTICLE 2. Cet emplacement pouvant devenir un but de promenade aux élèves des différentes écoles des Missions Étrangères, Mgr Colombert, évêque de Samosate, est autorisé à construire, à l'endroit désigné sur le plan par la lettre M, une maison destinée à servir de lieu de repos.
    Cette concession est à titre provisoire.
    Le Directeur de l'Intérieur est chargé de l'exécution de la présente décision, qui sera communiquée et enregistrée partout où besoin sera.

    Pour le Gouverneur : Saigon, le 16 avril 1875,
    Le Directeur de l'Intérieur, DUPERRÉ.
    PIQUET.

    Plus tard, le 28 avril 1897, une réunion présidée par le gouverneur général, M. Doumer, adopta le projet d'élever à Saigon une statue à l'évêque d'Adran. Par délibération du 8 janvier 1898, le Conseil municipal de Saigon en autorisa l'érection sur la place de la cathédrale. Cette statue, oeuvre du sculpteur Lormier, fut inaugurée le 10 mars 1902.
    Par ce double acte, la France manifestait sa reconnaissance envers l'évêque qui avait essayé d'implanter sur ces lointains rivages sa puissance, moins en conquérante qu'en alliée et en protectrice. L'Annam pouvait s'unir à la France pour saluer en l'évêque d'Adran, l'homme qui, en aidant Gia long (Nguyên-anh) à devenir le chef unique de tout le royaume, avait, par là même, mis fin aux guerres fratricides que se faisaient depuis des siècles, la Cochinchine et le Tonkin.

    ***

    Quelques années plus tard, notre pays devait affirmer par un autre acte sa gratitude envers Mgr Pigneau de Béhaine.
    En 1910, la maison natale de l'évêque fut sur le point d'être mise en vente par l'administration des Domaines, comme bien appartenant à la fabrique d'Origny en-Thiérache1. Quelques amis de l'Indochine, et particulièrement M. Salles, inspecteur des colonies en retraite, pensèrent « qu'il y avait lieu d'assurer la conservation de cette modeste demeure pour les mêmes raisons qui font entretenir le tombeau de l'évêque en Cochinchine, et qui lui ont fait élever une statue sur la principale place de Saigon. Par suite, il devenait désirable que la maison ne tombât point entre les mains d'un indifférent2 ».
    Le 25 mai, grâce à une démarche faite auprès de M. Le Myre de Vilers par M. Salles, une commission formée de plusieurs membres de la Société de Géographie de Paris, se réunit pour examiner les mesures à prendre « à l'eflet de racheter la maison natale de l'ancien évêque d'Adran ».

    1. A la suite de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat.
    2. Lettre de la Soc. De Géog., Paris, 2 novembre 1910.

    A l'unanimité il fut décidé qu'il y avait lieu :
    « 1° D'assurer la conservation de la maison natale de Mgr Pigneau de Béhaine ;
    « 2° De se procurer les fonds nécessaires à l'acquisition et à la réparation de l'immeuble ;
    « 3° De constituer un syndicat financier pour l'avance des premiers frais ;
    « 4° De nommer un comité d'exécution qui fut composé : de M. Le Myre de Vilers, dernier survivant des gouverneurs de Cochinchine ; de M. le baron Hulot, secrétaire général de la Société de Géographie ; de M. Salles, inspecteur des colonies en retraite ».
    Ce dernier, qui s'est consacré à la défense des intérêts et des droits de la population annamite, fut chargé de la gestion et choisit comme conseiller technique M. Bertone, grand prix de Rome, architecte de l'Institut.
    Pour assurer la pérennité de la fondation, il était indispensable que l'acquisition fût faite au nom d'une société reconnue d'Utilité publique, jouissant de la personnalité civile. La Société de Géographie de Paris qui depuis 1880 a donné tant d'élan et de consistance à l'esprit colonial en France s'en chargea1.
    Une souscription fut lancée ; le gouvernement de l'Indochine, dont le chef était alors M. Klobukowski, souscrivit pour 2800 fr. prix d'estimation de la maison. D'autres, parmi lesquels Mgr Mossard, Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, souscrivirent pour 500 fr., ainsi que le commandant Lefebvre de Béhaine2, On recueillit en tout 8000 fr.
    Sur la demande de M. Le Myre de Vilers, le ministre de l'Intérieur autorisa la vente de gré à gré au prix d'estimation, 2800 fr. L'acte de vente fut passé le 7 mars 1911 à Hirson, devant le maire de cette commune, représentant le préfet de l'Aisne, et M. Salles, délégué de la Société de Géographie.

    1. « Le gouvernement prendrait à sa charge les frais d'achat. D'autre part l'autorité ecclésiastique ne voit aucun inconvénient à cette aliénation. Dans ces conditions la Société pourra se rendre acquéreur, si les fonds nécessaires à cette acquisition, à l'entretien et au gardiennage étaient recueillis ». (Société de Géographie, Commission centrale. Séance administrative du 10 juin 1910).
    2. « La commission Pigneau de Béhaine a tenu une séance le 12 janvier. M. Le Myre de Vilers a exposé les modifications intervenues dans les arrangements avec l'Administration des Beaux Arts qui ne classe plus la maison natale de Pigneau de Béhaine parmi les monuments historiques ; exception est faite toutefois pour sa façade. La commission disposera en outre de 2.800 francs promis par le Gouverneur général de l'Indochine ». (Société de Géographie. Séance administrative du 13 janvier 1911. Présidence de M. le Colonel Bourgeois.)

    On se proposait de compléter une mention murale extérieure, qui existe déjà, de la naissance de Pigneau de Béhaine, et d'affecter la chambre à coucher du précepteur du prince Canh, restée, dit-on, intacte, à un musée des objets et documents rappelant la carrière les voyages, les missions, la vie publique et privée du Prélat.
    L'hommage ainsi rendu à la mémoire de l'évêque d'Adran se doublait, dans la pensée de son initiateur, d'un projet dont la réalisation peut n'être pas sans quelque intérêt au point de vue de nos relations avec nos protégés Indochinois. Il espère en effet, que la maison de Pigneau de Béhaine pourra être un lieu de pèlerinage pour les étudiants annamites qui viennent de plus en plus nombreux en France pour s'instruire, et à qui elle rappellera ce que beaucoup d'entre eux ignorent : le caractère pacifique et bienfaisant de nos premiers rapports avec leur pays.
    Le Conseil municipal d'Origny, avisé de l'achat fait par la Société de Géographie et de son projet d'organiser un musée dans la maison de Mgr Pigneau, vota une somme de 150 fr., afin de marquer que le pays natal de l'évêque « honore la mémoire de son illustre enfant1 ».
    Avant d'envoyer à Origny les objets réunis pour le musée, la Société de Géographie en fit une exposition du 25 au 28 juin 1911.
    L'inauguration du musée à Origny fut fixée au 1er juin. La veille de ce, jour, Mgr Mossard, Vicaire apostolique de la Cochinchine occidentale, et M. Sy, un des directeurs du Séminaire des Missions Étrangères, se rendirent dans cette paroisse, dont le Curé, M. l'abbé Divry, leur offrit l'hospitalité.
    L'évêque de Soissons, Mgr Péchenard, retenu au Congrès eucharistique de Montcornet, se fit représenter par M. le Vicaire général Turquin, auquel se joignirent de nombreux prêtres du diocèse.
    Le matin du 1er juin, dès huit heures et demie, la foule se presse devant l'hospice d'où doit partir la procession. Une vingtaine de jeunes Annamites, venus étudier en France, sont présentés. Bientôt arrivent les gymnastes de Chauny et la Saint-Cyrienne d'Origny. Les dames se groupent derrière la bannière de Notre Dame des Victoires, et les hommes derrière celle de saint Paul. Il y a là un millier de personnes qui défilent en bon ordre et auxquelles se joignent le Conseil municipal et la musique.

    1. Délibération du lundi 20 février 1911.

    Le cortège traverse le bourg dont toutes les maisons sont joyeusement pavoisées et les rues ornées d'arcs de triomphe.
    Sur le seuil de l'église, dont les tours hautes et massives font songer à un château fort, M. le Curé salue en quelques mots touchants Mgr Mossard. La messe est chantée par M. l'abbé Dubois, curé d'Autreville.
    M. l'abbé Méra, archiprêtre de Vervins, fait avec une éloquence entraînante le panégyrique de Mgr Pigneau. Des vertus de la famille Pigneau et de celle de l'évêque missionnaire il trace un tableau saisissant :

    Les Pigneau de Béhaine, originaires de la Thiérache, établis depuis longtemps dans sa petite capitale, le Castellum de Vervins, semblent refléter moralement les caractères physiques du sol natal, sol aux terres fortes, comme disent les paysans, plus fortes encore, ce semble, parce que constamment foulées aux pieds des soldats, envahisseurs ou défenseurs de la frontière, déchirées par la dent des hivers rigoureux et tenaces, mais en dépit de tout, fertiles jusqu'à la prodigalité. Vigueur combative et généreuse fécondité : telles paraissent bien être les qualités dominantes de la famille des Pigneau.
    Les registres de catholicité de Vervins attestent que Charles Pigneau de Béhaine, procureur du roi au grenier à sel, fut le père de 23 enfants dont deux jumeaux : Georges, le père du futur évêque d'Adran, et Marie-Anne qui épousa Gouëtte, l'un des plus distingués maires de Vervins, avant la Révolution. Un autre de leurs frères, greffier au tribunal de Guise, digne émule de son père, put se glorifier lui aussi de la même opulente postérité de 23 enfants ; Pierre, lui même, né à Origny, le 2 novembre 1741, sera l'aîné de 19 enfants. Et quels enfants! Trois seront prêtres, quatre religieuses, restant telles, même sous la Terreur, refusant officiellement de renoncer à leurs voeux, parce que « cela répugne à leur conscience ». Une de leurs soeurs, mariée à Lesur, de Guise, deviendra la vénérable aïeule des Lesur de Relleval, qui mériteront par leurs bienfaits l'honneur de décorer de leur nom l'une des plus belles places de la coquette cité. Une autre épousera Lefebvre, d'Hirson, avocat au Parlement, et comptera parmi ses descendants l'un des derniers et des plus dignes représentants de la France auprès du Saint Siège, ami personnel d'un grand Pape, et dont nous aurons l'honneur de saluer ici le fils sous l'un des plus brillants uniformes de notre chère armée française.
    Familles nombreuses, M. F., parce que fidèles au devoir, à tous les devoirs ! Familles bénies du ciel, honorées de la terre, force de la patrie, remparts des cités frontières, pépinières inépuisables pour bien des champs ; et les champs de bataille on s'affirme la supériorité des races et des nations, et les champs plus pacifiques oit l'Eglise se livre à la culture intensive des âmes.

    En quelques mots bien frappés, il résume le caractère de l'évêque d'Adran :

    Mgr Pigneau fut un homme d'action ; son oeuvre, sa vie peuvent se résumer en deux mots : la force et la suavité. La force quand il s'agit de combattre l'erreur comme l'anarchie, les barbares révoltés comme les ennemis sournois, qui le trahissent ; la suavité dans la victoire et dans le dévouement le plus absolu à la gloire de son Dieu, de sa Patrie et de son Roi.

    Et après avoir raconté les principales étapes de sa carrière, il termine par ces belles paroles :

    Suivant la destinée commune des grands libérateurs, qu'ils s'appellent Moïse, Jeanne d'Arc ou Pigneau de Béhaine, il ne fers qu'entrevoir la terre promise ; l'évêque mourra avant le triomphe et le couronnement de son impérial ami.
    Malade au siège de Qui-nhon, il voit avec calme venir son heure dernière.
    Il console les médecins royaux en larmes près de lui : Merci, mes amis, leur dit-il, retournez auprès du roi. Dites-lui ce que vous avez vu ; qu'en face de la mort, 'je n'éprouve ni crainte ni frayeur. Dites-lui comment les chrétiens d'Europe savent non seulement vivre, mais mourir ».
    Peut-on, M. F., justification plus simple et plus éloquente de la parole de l'Esprit Saint : « Atlingit a fine usque ad finem fortiter ». C'est la force qui domine toute cette vie, du berceau à la tombe1.

    1. Le Républicain du département de l'Aisne.

    Après la messe, M. le Vicaire général prononça quelques mots précisant les enseignements de la fête, et Mgr Mossard bénit le vitrail des fonts baptismaux représentant l'évêque d'Adran.

    ***

    Le cérémonie religieuse terminée, les membres du Conseil municipal, précédés de la musique d'Origny, de la Société de gymnastique et de la Société sportive d'Autreville se forment en cortége pour se rendre à la gare, où ils reçoivent les membres de la Société de Géographie et les invités, qui arrivent à 11h. 45.
    Parmi eux on remarque M. Gourbeil, gouverneur de la Cochinchine, représentant le Ministre des colonies et le Gouverneur général de l'Indochine ; M. Le Myre de Vilers, ancien gouverneur de la Cochin chiné ; M. Harmand, ancien ministre de France à Siam et au Japon ; M. Pavie, ministre plénipotentiaire, l'admirable explorateur du Laos. Musique en tête, le cortège se rend à l'Hôtel de Ville où M. Dentier, maire d'Origny, souhaite la bienvenue aux arrivants et leur offre un vin d'honneur. M. Le Myre de Vilers remercie chaleureusement.
    Aussitôt, un déjeuner de 150 couverts est servi dans la grande salle de la mairie.
    Au dessert plusieurs toasts sont portés :
    Le premier, par le maire d'Origny, qui rappelle les services rendus à l'Indochine par MM. Le Myre de Vilers, Harmand et Pavie.
    Le secrétaire général de la Société de Géographie, M. le baron Hulot, prend ensuite la parole : Il remercie le conseil municipal « de sa sympathie et de son concours qui se sont affirmés de telle manière qu'ils ont surpassé l'attente » ; le Gouverneur général de l'Indochine, M. Sarraut, et son représentant, M. Gourbeil ; la famille de Mgr d'Adran « le comte et la comtesse Lefebvre de Béhaine, entourés de leurs enfants ; Mgr Mossard et tous ceux qui à des titres divers représentent l'Indochine ; M. H. Cordier qui représente l'Institut de France ; l'Alliance française dont le délégué, M. Salles, fut « comme membre de la Société de Géographie le véritable organisateur du Musée d'Adran ».

    Qu'il me soit permis, ajoute-t-il, de répondre à une question qui s'est posée. On s'est demandé pourquoi la Société de Géographie a pris à sa charge l'achat et l'entretien de la maison que nous allons visiter.
    La réponse est facile. Associée depuis près d'un siècle à l'oeuvre de l'expansion française, notre Société ne s'est pas contentée d'organiser des missions, de concourir au progrès géographique et à l'accroissement de notre domaine colonial ; par des fondations, des monuments, des commémorations, elle a perpétué le souvenir de navigateurs tels que Bougainville, La Pérouse, d'Entrecasteaux, Baudin, Dumont d'Urville. Deux de ses prix portent les noms de Francis Garnier et d'Armand Rousseau. Ayant secondé les efforts de nos pionniers en Indochine, pouvait-elle négliger celui qui leur ouvrit la voie et fut, pour tous, un précurseur? Elle ne l'a pas pensé.
    En assurant la conservation de cette maison, et en y installant un modeste musée, elle a acquitté envers Pigneau de Béhaine une dette de reconnaissance. Peut-être a-t-elle aussi réussi à sauver une parcelle de l'histoire inscrite par les monuments sur notre sol, et qui enseigne aux générations nouvelles le respect de nos gloires nationales.

    Après le baron Bulot, Mgr Mossard, dans une allocution empreinte des sentiments les plus élevés, a rappelé l'oeuvre de son illustre prédécesseur.
    Nous sommes heureux de reproduire intégralement ces paroles.

    MESSIEURS,

    Votre invitation a procuré à l'évêque de Saigon une des meilleures joies qu'il ait goûtées depuis son retour en la mère patrie: la patriotique allégresse de voir, ici, une élite de Français, éminents par l'autorité, la science, les services et les talents, rassemblés et unis, pour glorifier la mémoire du grand français que fut Mgr Pigneau de Béhaine.
    Le culte obstiné de la Cochinchine et de tout l'Annam pour celui qui mit fin à une effroyable guerre civile de 30 ans, vous le connaissez, Messieurs ; 115 ans après sa mort, le sage conseiller de Gia long, « Maître Pierre » comme disent les Annamites, vit encore à la façon d'un ancêtre vénéré, dans la mémoire et le coeur des indigènes, hommes du peuple, lettrés et mandarins. Tous comprennent et aiment le symbole du groupe de bronze qui le figure à Saigon : sur la place de la Cathédrale, Mgr d'Adran se tient debout protégeant son royal élève, le petit prince Canh ; sa main droite, portant le traité d'alliance, est dirigée face au pays d'Annam.
    Le Mausolée où l'empereur Gia long ensevelit dans un suaire de soie « l'Accompli », comme il le nomme en son décret posthume, est respecté et vénéré à l'égal d'un tombeau de roi. Après deux mois de deuil et d'exposition, l'empereur fit à son ministre des funérailles dignes d'un souverain. 1200 soldats, 40.000 Annamites, chrétiens et bouddhistes, les musiques militaires cambodgienne et cochinchinoise, un cortège de 120 éléphants, le cercueil couvert de damas porté par 80 hommes, la Cour, la Reine elle-même, dérogation inouïe aux coutumes de l'Extrême-Orient, suivant la cérémonie, tant d'honneurs exceptionnels ne parurent pas excessifs pour le sauveur de la nationalité annamite. Même au plus fort de la persécution, sa tombe fut épargnée. Quand nos troupes françaises, les armes à la main, arrivèrent il y a plus de 50 ans en face de la muraille de briques qui l'enclot, elles y trouvèrent encore de faction, jusque sous les balles, la garde perpétuelle prescrite par Gia long.
    Aussi. Messieurs, quand ce peuple qui a la religion de la mort et le culte des ancêtres, apprendra que la France et son pays d'origine gardent le berceau de Maître Pierre avec autant de respect et d'amour que Saigon garde sa tombe, ce peuple se sentira plus près de nous, plus fraternel et encore plus français.
    Pour tout ce que votre fête commémorative ajoute de prestige à notre France et à ceux qui la servent en Extrême-Orient, Messieurs de la Société de Géographie, Monsieur le représentant du Ministre et du Gouverneur Général. M. le Gouverneur de Cochinchine, M. le Vicaire Général représentant de S. G. Mgr l'Evêque de Soissons, Messieurs de la Municipalité et du Clergé d'Origny, je suis profondément touché ; je le suis de la générosité de votre hommage et surtout de l'avoir fait si unanime.
    Il le méritait à tant de titres, notre héros ! Mort à 58 ans, à lire son histoire on dirait qu'il a vécu plusieurs vies d'homme. Missionnaire, évêque à 30 ans, il administre avec zèle une Eglise persécutée, vaste comme la France.
    Politique avisé, dans la détresse de Nguyen-anh, avant qu'Anglais dans les Indes, Hollandais de Batavia, Espagnols des Philippines, aient eu le temps d'intervenir, il s'én va offrir ses services et ceux de la France au roi détrôné. Un beau geste de patriotisme, Messieurs.
    Diplomate d'intuition, pour toucher les âmes sensibles de la Cour de Louis XVI, il trouva un de ces arguments de coeur qui valait mieux que tous les mémoires diplomatiques : la grâce, le charme asiatique, les malheurs immérités d'un petit prince de six ans, le jeune Canh présenté par lui à Versailles.
    Quand l'hostilité du gouverneur de l'Inde, Conway, arrête le concours promis par le traité d'alliance, gentilhomme, il ne veut pas que la France manque à sa parole. Il équipe deux vaisseaux et enrôle une phalange héroïque d'officiers et de solda ts qui décident de la victoire.
    Comme s'ils ne suffisaient pas encore, ces titres de conseiller de roi de chef religieux, de plénipotentiaire, d'organisateur d'expédition militaire, après le départ des Français, jusque dans sa tombe, il attend et prépare leur retour par le prestige de son nom et le souvenir de ses services.
    Ce qu'il accomplit seul jadis, nous sommes nombreux à le poursuivre aujourd'hui : gouverneurs et administrateurs, marins et soldats, colons, évêque et missionnaires, nous avons partagé entre nous et continuerons, chacun pour notre part, les ministères et l'action de cette puissante individualité.
    Ce sera donc notre culte durable que de servir les idées généreuses que personnifie Pigneau de Béhaine, ce culte d'honneur et d'action dont Pascal disait magnifiquement : « La charité envers les morts consiste à faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient vivants ».
    Héritier du siège épiscopal de Mgr d'Adran, gardien de sa tombe, je suis venu m'incliner avec grande vénération devant le glorieux fils d'Origny, et, en face de la maison et de l'église où s'est allumée la flamme de ce noble coeur, je salue avec respect tous les bons serviteur s de la paix française et de la civilisation chrétienne en Extrême-Orient.

    M. Le gouverneur Gourbeil, dans une improvisation d'exquise amabilité, a dit qu'il sentait tout le prix de l'honneur que lui ont fait le Ministre des colonies et le Gouverneur général de l'Indochine-en le déléguant pour les représenter, honneur qui vient s'ajouter au plaisir qu'il se faisait d'assister à l'inauguration du musée de l'évêque d'Adran. Le ministre a tenu à ce que fût affirmé tout l'intérêt qu'a rencontré auprès de lui l'initiative de la Société de Géographie. De son côté, M. le Gouverneur général de l'Indochine lui à tout spécialement donné mission d'exprimer ses regrets de ne pouvoir se rendre à Origny En son nom il salue et remercie la municipalité. M Sarraut eût été heureux de donner à la Société de Géographie un témoignage d'estime, et de s'associer à l'hommage qu'elle entend rendre à Pigneau de Béhaine.
    M. Gourbeil, rappelant ensuite la, carrière de M. Le Myre de Vilers, dit que nul mieux que le premier Gouverneur civil de Cochinchine, entouré de grands coloniaux comme MM Harmand et Pavie, n'était qualifié pour évoquer la figure de I évêque d'Adran qui plane sur notre histoire indochinoise. Il espère que les jeunes étudiants annamites rassemblés en cette journée, grâce à la sollicitude attentive de M. Salles, comprendront l'enseignement qui se dégage de cette manifestation à la fois simple et imposante.
    Deux autres toasts ont été portés, par M. Gosset, d'Origny, et par M. Forest, rédacteur à la Gazette de la Thiérache, qui, tous les deux, émirent l'idée heureuse et déjà ancienne chez le premier, d'élever dans la commune une statue à Mg d'Adran.

    ***

    Quelques instants après, pendant que se joue un concert en plein air, que les Sociétés sportives exécutent leurs exercices de gymnastique avec grâce et entrain M Gourdon inspecteur-conseil de l'enseignement au gouvernement général de l'Indochine, fait à la mairie une très belle conférence sur le développement de l'oeuvre de Mgr Pigneau de Béhaine ; c'est un résumé vivant de toute l'histoire de la France en Indochine pendait le XIXe siècle ; il n'est pas sans utilité de citer cette page où nos martyrs ont leur place marquée :

    La mort de l'Evêque fut pour la France une perte irréparable.
    Certes, tant que règne Gia long, son allie et son ami, la France est aimée en Annam et les Français respectés. Chaigneau, Dayot, Vannier, Des piaux sont élevés au plus haut degré du mandarinat consultés, honorés d'une garde particulière. La France, d'ailleurs, n'oublie pas l'oeuvre de Pigneau de Bahaine et qu'elle a signé un traité resté sans effet. Dès 1797, le capitaine de vaisseau Larcher demande au Directoire de prendre à son compte la parole protestée de Louis XVI. Le gouverneur de Cossigny, ami de l'évêque d'Adran, exhorte le premier Consul à continuer l'oeuvre ébauchée par le grand évêque : Dayot envoie 'à l'empereur ses cartes de la Cochinchine, son Pilote cochinchinois ; Napoléon que hante un rêve grandiose de politique orientale, ne reste pas, sans doute, indifférent ; il récompense Dayot ; il fait étudier en 1812 le traité de 1787, mais les rêves s'évanouissent devant les désastres de la fin de l'Empire.
    La Restauration eut l'honneur de renouer des liens officiels avec l'empire d'Annam. Le duc de Richelieu envoie une frégate, la Cybèle, et une ambassade. Il fait demander à Chaigneau des renseignements circonstanciés sur le pays. Il le décore ainsi que Vannier. Jousseaud établit en 1818 un mémoire sur la création de comptoirs en Cochinchine. Des vaisseaux français viennent commencer à Tourane. En 1821, un consulat de France est créé dans ce port, et Chaigneau, nommé consul et commissaire du roi, est chargé de négocier un traité entre la France et l'Annam ; il quitte la France en 1821, accompagné de son neveu, chancelier du consulat, emportant pour les Annamites du vaccin antivariolique, et l'encyclopédie.
    A son arrivée, Gia Long est mort, et son successeur non pas héla ! Le prince, Canh, l'élève de l'évêque d'Adran, mort prématurément mais Minh-Mang, lettré, nationaliste et xénophobe, commence une politique de réaction aveugle contre les Européens et leurs idées. De 1822 à 1833, il ne laisse échapper aucune occasion de témoigner son hostilité à tout ce qui vient de la France. Il repousse l'idée d'un traité, refuse de recevoir le commandant de la frégate La Cléopâtre, chargé d'une mission auprès de lui, aussi bien que Bougainville, qui vient en ambassade sur la Thétis, apportant une lettre de Louis XVIII. Chaigneau et Vannier, découragés, retournent en France. Un édit de 1824 défend aux missionnaires l'entrée de l'Annam. Le neveu de Chaigneau qui revient en 1829 pour rouvrir le consulat de France est éconduit.
    En 1833, meurt Lê-van-Duyet, le dernier conseiller de Gia Long, l'ami des Français. Minh-Mang n'a plus rien qui le retienne ; il fait fouetter de verges le tombeau du ministre préféré de son père. Saigon révoltée est investie, et détruite de fond en comble la ville d'Olivier et de Lebrun. En 1833 également, la peine de mort est portée contre tous les missionnaires, et les exécutions se multiplient. Sur la fin, Minh-Mang est pris de crainte ; il envoie une ambassade à Louis-Philippe : le roi des Français refuse de la recevoir. Les relations sont définitivement rompues entre la France et l'Annam ; le rêve de l'évêque d'Adran est oublié.
    Mais les successeurs de Minh-Mang, Thieu-Tri et Tu Duc, allaient forcer la France à renouer par les armes les rapports des deux pays. Il faut délivrer par force les missionnaires emprisonnés ou condamnés au supplice ; c'est ce que font Favin-Levêque en 1843, et l'amiral Cécile en 1845. En 1847 Rigault de Genouilly et Lapierre sont attaqués dans la rade de Tourane et détruisent en un instant la flotte annamite : pour la première fois, le canon français tonne contre l'Annam.
    La leçon est perdue. Des missionnaires français et espagnols sont mis à mort. Une dernière tentative de conciliation, en 1856, échoue: Tu Duc refuse de recevoir l'ambassade française qu'amènent le Catinat et la Capricieuse. Il n'est plus de recours qu'aux armes pour faire respecter la vie de nos nationaux et faire accepter par l'Annam la liberté de conscience que la Chine a dû reconnaître par le traité de 1844. Et c'est alors l'expédition de 1858, contre Tourane, et de 1859 contre Saigon ; la France négocie encore, ne voulant ni conquête, ni établissement définitif. L'amiral Page apporte un traité qui renouvelle, ou presque, les stipulations de 1787 ; le guet-apens de Nguyen-tri-Phuong nous contraint à garder les trois provinces orientales, au traité de 1862, comme la révolte fomentée dans les provinces occidentales nous obligera à annexer celles-ci eu 1867.
    Désormais la France est maîtresse de la Basse Cochinchine. Elle ne l'est devenue qu'à son corps défendant. Elle n'est point allée de son plein gré à Saigon elle ne s'y est maintenue qu'après bien des tergiversations : il a fallu toute l'éloquence du lieutenant de vaisseau Rieunier, tout le patriotisme du ministre de Chasseloup-Laubat pour nous y maintenir contre l'opinion anticoloniale qui prévaut sous le second Empire, après l'expédition du Mexique. Et lorsque les menées perfides des mandarins du Tonkin nous ont contraints à la démonstration militaire de Francis Garnier, c'est encore un traité désintéressé que nous apportons à Hué : la France ne réclame aucun territoire ; en 1874, comme en 1787, elle offre à l'empereur d'Annam des vaisseaux de guerre, des canons, des fusils, le secours de ses ingénieurs, de ses officiers, de ses professeurs. Il faudra de nouvelles trahisons pour nous contraindre à la guerre, à l'expédition qui a immortalisé les noms de Courbet, de Brière de Lisle, de Dominé, de Bobillot, aux traités de 1883 et de 1884 qui placent tout l'Empire créé par Gia Long et Pigneau de Béhaine sous le protectorat définitif de la France.
    A ce moment, le rêve de l'évêque d'Adran est singulièrement dépassé. Il voulait assurer à la France une suprématie morale et économique sur l'Annam. C'est maintenant l'hégémonie politique que la valeur de nos soldats et de nos diplomates assure à notre pays. Et notre domaine dépasse singulièrement les limites du royaume des « chua » Nguyen. Le Cambodge, qui fut si souvent le refuge de Pigneau de Béhaine au temps de la persécution, s'est rangé sous le protectorat français, qui a sauvé ainsi son existence nationale, compromise irrémédiablement, entre le Siam et l'Annam, avides de la dépouille de ses riches provinces. Déjà la mission Pavie parcourt le Laos, préparant la conquête de l'antique tributaire de l'Annam, « conquête modèle, opérée par la persuasion sanctionnée par la gratitude ».
    En récapitulant les étapes progressives de la domination française en Indochine, le souvenir de l'évêque d'Adran se dresse à chaque date importante. Ses rapports, ses projets, son traité ont été connus de tous ceux qui, jusqu'à notre établissement en Cochinchine, ont eu à exercer une action sur nos relations avec l'Annam. La présence, à cette cérémonie qui consacre le musée d'Adran, du premier gouverneur civil de la Cochinchine, M. Le Myre de Vilers ; du commissaire général de la République, négociateur du traité de 1883, M. Harmand ; du conquérant pacifique du Laos. M. Pavie, cette présence n'est-elle pas la preuve qu'en contribuant à la glorification du précurseur de l'action française en Extrême-Orient, ces hommes, dont le nom appartient déjà à l'histoire, se reconnaissent comme les continuateurs de son oeuvre et les disciples de sa pensée1.

    ***

    Aussitôt après cette conférence, à 4 heures, les invités se rendent à la maison natale de l'évêque où l'on va procéder à l'inauguration du musée Une foule considérable d'habitants d'Origny et des environs les précède et les suit.

    1. La Dépêche Coloniale. 6 juin 1914, no 5880.

    On signale même la présence de « cinématographistes » qui prennent les personnages et les curieux.
    M. Le Myre de Vilers, qui préside l'inauguration du musée, fait l'historique de la maison Pigneau, des changements de destination et de propriétaire qu'elle a subis depuis près de deux siècles.

    1736. Georges Pigneau, de Vervins, se maria à Origny avec Marie Louise Nicaud, fille d'un tanneur de cette localité, et vint s'y établir pour prendre la suite des affaires de son beau-père.
    1737. Dès l'année suivante il acquit la maison, et quelques mois après les terrains qui l'entourent. Sur les dix-sept enfants qui y naquirent, sept moururent en bas âge. Les deux filles aînées entrèrent dans les familles Lefebvre, d'Hirson, et Lesur, de Guise. Sur les huit autres enfants, une fille resta célibataire, trois garçons et quatre filles furent admises dans les ordres religieux ; l'aîné, Pierre Georges, le futur évêque, acheva son éducation dans l'établissement des Missions Etrangères de la rue du Bac.
    1785. Après la mort de Georges Pigneau, sa veuve et sa fille continuèrent à habiter la maison familiale où, en 1792, elles furent rejointes par les quatre religieuses expulsées de leur couvent. Elles restèrent à Origny jusqu'à la promulgation du Concordat ; leur mère était décédée en 1794, et Mlle Pigneau vécut seule dans la demeure paternelle où elle mourut en 1823.
    1823. La propriété fut alors mise en vente et acquise au prix de 5.000 francs par la commune, pour y loger le desservant de la paroisse.
    1862. Cette affectation dura près de quarante ans, au bout desquels la maison fut reconnue inutilisable comme presbytère ; mais on y installa, à titre provisoire, une école de filles.
    Elle paraissait condamnée à l'oubli et à une disparition prochaine. Heureusement l'abbé Jules Jardinier, curé d'Origny, qui n'avait pas oublié l'histoire de Mgr d'Adran, résolut de sauver la maison natale de l'évêque. Il ouvrit une souscription qui reçut un bon accueil dans l'épiscopat et auprès des notabilités militaires, maritimes, politiques, scientifiques.
    1865. Le 12 mars 1865, pour le prix de 3,525 francs, il devint propriétaire de l'immeuble, par adjudication, et fit immédiatement les réparations nécessaires. Une plaque en marbre rappelle la mémoire de l'évêque et ses armes épiscopales furent sculptées sur la façade.
    1875. Min d'assurer la durée de cette fondation, l'abbé sardinier résolut de faire donation de l'immeuble à la fabrique de l'église « accomplissant, est-il dit, « dans l'acte notarié du 20 juin 1875, avec l'assentiment joyeux de sa famille, « la promesse faite par lui en ce sens du haut de la chaire, dès 1865 ».
    De 1872 à 1878, la maison servit d'habitation au vicaire de la paroisse.
    En 1878, le Conseil, de fabrique la loua à des particuliers.
    En 1879, une école libre de filles y fut installée sous la direction des Surs de l'Enfant Jésus.
    L'abbé Jardinier mourut en 1895.
    En 1897, la fabrique met de nouveau la maison en location.
    En 1905, elle est placée sous séquestre.
    En 1911, elle est achetée par la Société de Géographie qui y crée un musée1.

    1. La Dépêche Coloniale, 5 juin 1914, n° 5879.

    Espérons que grâce aux dispositions prises elle ne changera plus de propriétaire ni de destination.
    On entend ensuite la lecture de l'éloge de Mgr d'Adran, que selon la coutume annamite Nguyen-anh adressa à son ami sous forme de lettre ou de brevet post mortem, et dans lequel il le saluait du titre d'Accompli.
    Cette belle page a été lue d'une voie forte et nuancée par un jeune étudiant annamite.

    ***

    La visite de la maison ne manque pas d'intérêt.
    Sur la façade restaurée est gravée l'inscription suivante :

    Ici est né le II Novembre MDCCXLI
    PIERRE JOSEPH GEORGES PIGNEAU DE BÉHAINE
    Evêque d'Adran
    Vicaire Apostolique de la Cochinchine
    Ministre Plénipotentiaire du Roi Louis XVI
    Négociateur et signataire du Traité
    De MDCCLXXX VII
    Entre la France et la Cochinchine
    Mort à Saigon le IX octobre
    MDCCLXXXXIX

    Au dessus se détachent les armes épiscopales de Mgr Pigneau.
    Deux chambres à l'étage servent au musée. Dans l'une figurent des cartes anciennes des Indes et de la Chine, par Guillaume de l'Isle ; des gouvernements de la Capelle et du Vermandois, d'après G. et J. Blaen ; du lieu dit Béhaine, près de Marie, tel qu'il était en 1783.
    La chambre où naquit l'évêque contient des objets qui lui ont appartenu : son buste, son portrait, un portrait du prince Canh, un brûle-parfum, une table, un vieil encrier, des copies du brevet de l'empereur Gia long, un sceau en ivoire du vicariat de la Cochinchine occidentale offert par Mgr Mossard, un recueil de documents très curieux rassemblés par M. Salles, plusieurs volumes se rapportant aux origines des relations de la France et de la Cochinchine, des biographies de Mgr Pigneau.
    Après cette visite, les invités retournent à la gare où les musiques des Sociétés sportives exécutent la Marseillaise. Ils sont longuement acclamés par la population.
    Le soir, un feu d'artifice, offert par M. le Curé, termine la fête de l'inauguration du Musée d'Adran.
    Quelques jours plus tard, le vendredi 5 juin, M. Maître, le savant directeur de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, faisait dans une des salles de la Société de Géographie une conférence sur Mg, Pigneau. Précise, nourrie de faits et d'idées, cette conférence a été extrêmement goûtée ; elle a été suivie de projections où l'on a vu passer successivement le portrait de Mgr Pigneau et du prince Canh, le tombeau d'Adran près de Saigon, des paysages annamites et plusieurs scènes de la fête d'Origny, une page du traité de 1787, une page du dictionnaire annamite composé par l'évêque, une lettre de Gia long au roi Louis XVI, des spécimens des signatures de Mgr Pigneau et des officiers français qui l'accompagnaient, la statue de Mgr Pigneau et du prince Canh sur la place de la cathédrale de Saigon.
    Nous terminerons le récit de ces fêtes, qui ont grandement honoré l'un des nôtres, par cette pensée d'un explorateur célèbre, M. Bonvalot « Partout où réside le missionnaire, le nom de la France se fait connaître, le prestige s'affirme et s'accroît ».
    Cette pensée était au fond des coeurs de tous ceux qui à Origny ont glorifié l'évêque d'Adran ; elle est ou doit être la directrice de tout vrai, de tout grand colonisateur français.

    1914/161-182
    161-182
    France
    1914
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