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Meurtre du P. Bertitolet et situation de la mission du Kouang-Si

Meurtre du P. Bertitolet et situation de la mission du Kouang-Si Le 30 avril, c'est-à-dire la veille du jour oit devait paraître le précédent numéro de nos Annales, nous recevions une dépêche annonçant le massacre du P. Bertholet, missionnaire apostolique du Kouang-si, et de plusieurs de ses chrétiens.
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    Meurtre du P. Bertitolet et situation de la mission du Kouang-Si

    Le 30 avril, c'est-à-dire la veille du jour oit devait paraître le précédent numéro de nos Annales, nous recevions une dépêche annonçant le massacre du P. Bertholet, missionnaire apostolique du Kouang-si, et de plusieurs de ses chrétiens.

    Cette douloureuse nouvelle, en rhème temps qu'elle nous affligea, nous causa de l'étonnement. En effet, dans son compte rendu de l'exercice 1897, Mg Chouzy, préfet apostolique du Kouang-si, achevait l'exposé de la situation par ces lignes : « Des transformations importantes viennent d'aire inaugurées ici. Par suite des démarches intelligentes du ministre de France à Pékin, une voie ferrée va relier au Tonkin la ville de Long-tcheou. La ligne est à l'étude; des ingénieurs français sont dans cette cité, et il y a lieu d'espérer qu'en dépit des lenteurs et des obstacles l'entreprise sera exécutée. A l'extrémité opposée de la province, l'Angleterre a obtenu du gouvernement chinois l'ouverture du port de Ou-tcheou-fou, sur le Sy-kiang, au commerce étranger; depuis le mois de juin, des vapeurs y abordent, venant de Hong-kong, soit directement, soit par Canton. Nous allons donc être reliés par des services réguliers avec des centres européens. C'est une évolution qui aura des conséquences immenses pour le Kouang-si ; car on ne s'arrêtera pas là, et l'esprit de tolérance, si nécessaire pour la propagande religieuse, ne pourra qu'y gagner. »

    JUILLET-AOUT 1898. N° 4.

    Nous nous félicitions avec Sa Grandeur d'un si heureux changement, nous espérions pour une mission si éprouvée des jours meilleurs. Et voici que, tout à coup, nous apprenons le meurtre du P. Bertholet, un an à peine après celui d'un autre missionnaire, le P. Mazel ! ...

    Que s'est-il donc passé?

    Mgr Chouzy va nous l'apprendre par cette lettre émouvante qu'il nous a adressée de Kouy-hien à la date du 8 mai dernier.

    « Depuis quelques mois, écrit Sa Grandeur, la situation au Kouang-si s'est sensiblement modifiée.

    « Le bruit des opérations des Allemands au Chan-long, ainsi que des prétentions d'autres puissances occidentales, a réveillé les projets antidynastiques ourdis de longue main, et que la conclusion opportune de la paix avec le Japon avait heureusement empêché d'éclater en 1895. A quelques lieues d'ici se tint, en mars, une réunion mystérieuse, où l'on a juré haine égale aux mandarins et aux étrangers. Comme toujours, l'intervention de l'autorité est arrivée trop tard; aucune arrestation n'a été faite.

    On sait seulement que les conjurés ont une organisation complète avec des cadres, des plans, des ramifications un peu partout et un langage de convention. Pillages à main armée, récente tentative avortée sur un marché important qui pourtant a été rançonné, autant de coups d'essai pour entretenir l'agitation et allumer l'incendie. Ajoutez â cela, de la part du gouvernement, faiblesse déplorable ou nullité de répression, absence ou insuffisance de mesures préventives et de forces capables de résister. Citons encore l'envoi, dans ces contrées, du sinistre chef des Pavillons noirs, pour enrôler des volontaires.

    « Des bruits alarmants sont répandus par les meneurs. Dénué de fondement ou de vraisemblance, peu importe, le but est atteint. La crédulité superstitieuse des populations est exploitée : « L'empereur, dit-on, a fait un songe qui lui an « nonce troubles et ruines; les bambous ont fleuri, pronostic « infaillible de révolution, de changement de dynastie ».

    « Evidemment nous sommes sur un volcan.

    « Pour faire éruption, il attend une occasion. La meilleure, celle qu'on désirerait comme la plus favorable, ce serait la guerre étrangère, parce que, tout en distrayant le gouvernement et en le dépréciant par la défaite, elle prêterait aux révolutionnaires le masque du patriotisme.

    « Mais elle tarde trop au gré des impatients. Forts du courant antieuropéen qu'ont provoqué les nouvelles des côtes, ils vont se jeter sur les missionnaires et les chrétiens qu'ils enveloppent dans leur haine et qu'ils croient pouvoir désormais attaquer et piller impunément. Peut-être de cette façon, le mouvement se propageant, pourront-ils arriver à troubler le pays.

    « Le 22 mars, des bandes, connues pour leurs tendances subversives, se disant autorisées par le mandarin, se portent en plein jour et en armes sur notre oratoire pensionnat de P'in-nàn-hien, le dévalisent complètement et le démantèlent, puis pillent de même les neuf familles chrétiennes du voisinage. Le missionnaire, le P. Héraud, était absent; avertis à temps, étudiants et chrétiens avaient pris la fuite. Aux réclamations de notre excellent consul et aux nôtres, les mandarins, locaux, préfet et sous-préfet, n'ont depuis six semaines répondu glue par l'envoi platonique d'un fonctionnaire subalterne, démarche dont l'unique résultat a été d'irriter les pillards.

    « Déjà sans abri, mis hors d'état de cultiver leurs terres et retirés chez des parents, les néophytes ont dû, pour mettre leur vie en sûreté, se réfugier dans une sous-préfecture voisine, chez notre confrère, à la charge de qui ils sont et resteront jusqu'au règlement du procès. Voilà donc pour son budget une aggravation bien lourde et qu'il aura peine à supporter, si la charité des bonnes âmes de France ne lui vient en aide! C'est plus de soixante personnes à entretenir, qui sait pendant combien de temps?

    « La lenteur de la répression, regardée comme un gage d'impunité, encourage la malveillance. Bientôt, à Ou-siuen-hien, on attaque la résidence du P. Héraud, qui était venu ici pour la retraite annuelle.

    « Une troupe de malfaiteurs, ameutés par deux ou trois bacheliers militaires, va, en plein midi aussi et lance au poing, le i4 avril, démolir une chaussée de l'établissement de notre confrère, et le TG, enlever les douze buffles de la ferme de la Mission, en promettant sous peu le même sort aux femmes et aux filles avec pillage complet. On ne se cache plus, parce qu'on croit n'avoir rien à craindre. Le sous préfet, intervenant heureusement avant l'exécution des dernières menaces, a fait rendre onze des animaux et verser quelque indemnité pour les dégâts causés: mais, comme aucun châtiment n'a frappé les auteurs du double méfait commis avec tant d'audace, il est bien à craindre qu'on ne recommence à la première occasion.

    Quoi qu'il en soit, les violences précédentes n'étaient que jeux d'enfants en comparaison de la scène de sauvagerie que j'ai à raconter. Ce n'est plus seulement du butin que I'onveut, c'est du sang.

    « Le 25 mars, le P. Bertholet était parti de Siou-jen-hien, pour visiter ses nouvelles stations des sous-préfectures de Lv-pou-llien et de Yun-ngan-tcheou.

    «Commeil allait dans des pays nouveaux, il eut la précaution d'avertir les prétoires respectifs et de leur demander une petite escorte. Le voyage s'effectua sans incident. Le mandarin de Yun-ngan l'invita même à entrer chez lui, l'accueillit parfaitement et préposa des soldats pour veiller à sa sécurité pendant son séjour dans la chrétienté : des ordres furent intimés aux chefs de pays, les placards anonymes furent arrachés.

    «Notre confrère, en présence de si bonnes dispositions, crut devoir prolonger sa visite, passa là les fêtes de Pâques et admit au baptême tous les catéchumènes de cette station, en tout treize personnes.

    «Le 21 avril seulement, il partit en bénissant Dieu. A son passage à la ville de Yun-ngan, le mandarin voulut encore le recevoir. Après un entretien d'environ une demi-heure, le Père poursuivit sa route avec six chrétiens ou catéchumènes et six prétoriens : il voyageait en palanquin.

    «A une lieue et demie de la ville, vers les deux heures de l'après-midi, la petite caravane venait de passer un grand pont, quand une quinzaine d'hommes de mauvaise mine, mais sans armes, veulent lui barrer le chemin, par ordre, disent-ils, d'un globulé militaire, nommé Hoàng-tchen-Kioû, et vocifèrent à tue-tête : On ne passe pas! A mort!

    «En même temps, dans tous les villages de la vallée, les tamtam et les conques marines sonnent le rappel avec fracas; bientôt débouchent, drapeaux de la garde nationale déployés, quelques centaines de forcenés armés de fusils, de lances, de piques, de poignards.

    «Notre confrère a mis pied à terre; il veut se réfugier clans un village, mais toutes les portes se ferment devant lui. II rebrousse donc chemin avec tout son monde dans la direction de la ville. Pendant l'espace d'une demi lieue, on leur tire dessus sans les atteindre. A la fin, le Père est cerné de toutes parts; criblé de coups de lance, il s'affaisse et expire.

    Tang-Ky-Yù, encore catéchumène, et un chrétien, Pé-à-Tchang, subissent le même sort à quelques pas de lui. Deux autres catéchumènes sont emmenés captifs et ont dù se racheter à raison de douze piastres par tète. Trois prétoriens sont blessés: on s'empare de la chapelle du Père et surtout de papiers importants dont la perte est irréparable.

    « Cependant, deux des gens de sa suite, entre autres son propre domestique, avaient réussi à gagner la ville et à porter au sous-préfet la lugubre nouvelle. Sans perdre une minute, le fonctionnaire accourt sur le théâtre du crime avec toutes les forces dont il dispose, en tout une quarantaine d'hommes. Après avoir constaté les blessures et les coups, ainsi que l'identité des victimes, il fait laver par ses gardes les trois corps qui sont ensuite enveloppés de linceuls blancs, et déposés dans des cercueils qu'on est allé acheter en ville. Enfin on les enterre sommairement tout près de là, avec une planchette portait les noms respectifs, placée à côté de chaque cadavre. Quelques soldats sont préposés à la garde: mais lorsque les sentinelles se seront retirées, n'essaiera-t-on pas de faire disparaître les restes des victimes?...

    « Séance tenante, au milieu de la nuit, le mandarin mande l'auteur du crime sans nom qui vient d'être commis. C'est seulement à la seconde sommation qu'il est obéi. Le moment est solennel. Le sous-préfet est assis dans une assez pauvre maison du village ; il est entouré de ses soldats armés et tout prêts à faire feu au premier signal; malgré une pluie battante, la bande des assassins se tient en dehors, enseignes déployées, à la distance d'une portée de fusil, décidée à défendre son chef.

    « Aux reproches qui lui sont adressés, celui-ci ose opposer des dénégations, comme si par la voix publique, on ne savait pas que rien dans la contrée ne se fait sans son aveu! Pourtant le représentant de l'autorité le laisse regagner son domicile, parce qu'il ne se sent pas en force. Il rentre en ville au point du jour.

    « Les jours suivants, on pille les maisons des chrétiens baptisés aux fêtes de Pâques; on ignore encore ce que sont devenues les personnes.

    « Le sous-préfet fit escorter les survivants de la suite du P. Bertholet. C'est ainsi que le domestique et le catéchiste de notre confrère sont venus ici me raconter tous les détails de cette lugubre tragédie. Il y avait une lettre du mandarin lui même. En homme qui craint de se compromettre, il indique les faits sans les narrer, renvoyant pour le récit au témoin oculaire qu'il m'envoie. Il affirme avoir adressé à ses supérieurs un rapport exact de ce qui s'est passé. Le pauvre homme semble avoir fait son devoir dans la mesure des moyens dont il disposait.

    « On ne peut en dire autant du gouverneur de la province. Depuis près de vingt jours, il n'a pris contre les assassins aucune mesure de répression, ni aucune précaution pour empêcher le mal de s'étendre et pour assurer la sécurité des missionnaires et des chrétiens, en dépit des réclamations réitérées de notre consul à chaque acte de violence commis contre nous.

    « Bien plus, il vient de trahir ses dispositions hostiles en prétendant que le missionnaire assassiné le 21 avril serait, non le P. Bertholet, mais un simple prêtre indigène, appelé Son-Ngan-Nin ; or, ce nom n'est ni plus ni moins que le nom chinois de notre confrère, et désigne, par conséquent, une seule et même personne. Est-il permis de jouer ainsi sur les mots? La mauvaise foi est flagrante. Et s'il se prépare de nouveaux désastres, à qui la responsabilité, sinon à cette inertie? Le lieu du massacre est seulement à quatre journées de la capitale; or, depuis près de trois semaines, pas la moindre mesure prise. Comment excuser cela?

    « Aussi les assassins, à en croire le bruit public, méditeraient-ils de nouveaux exploits jusque dans les sous-préfectures voisines; et les mauvais sujets d'ailleurs s'autorisent ouvertement de l'impunité accordée jusqu'à ce jour. Il est certain que, si les autorités persistent dans leur coupable indifférence, nous aurons bien d'autres ruines à déplorer. Sans une action prompte et énergique, nous risquons de n'être qu'à l'exorde de nos épreuves !

    «En effet, celles que nous avons subies depuis six semaines, ont été provoquées uniquement par les causes que j'ai signalées en commençant, causes absolument indépendantes de nous. Le P. Bertholet a été massacré, sur la voie publique, par des forcenés dont il était entièrement inconnu, uniquement à cause de sa qualité de missionnaire et d'étranger; deux de ses compagnons ont subi le même sort, parce qu'ils étaient à sa suite et rien de plus.

    «Les uns et les autres, comme les chrétiens de Pin-nan-hien, comme les propriétés de la mission dans le Où-siuen, ont été les victimes de cette haine aveugle, simultanément attisée par les revendications européennes, par de mauvais bruits ou par d'immondes placards anonymes. Ajoutons que, chez les promoteurs du drame du 21 avril, se méfait la haine spéciale de la France, car tous avaient servi naguère dans l'armée chinoise, sur la frontière annamite.

    « Le complot de massacrer le Père était, formé, arrêté de puis au moins huit jours: il avait me-me transpiré au dehors: le catéchiste de Ly-pou-hien, Tsiang-tché-yang, en avait envoyé avis à notre confrère dès le 15 avril. Le 18, il reçut de lui la réponse que le voyage devant se faire avec escorte prétoriale, il n'y avait rien à craindre. Le P. Bertholet ne croyait pas à tant d'audace.

    Que va-t-il en résulter'? Voilà deux fois, en moins de treize mois, que le sang français coule au Kouang-si et deux fois, avec des circonstances particulièrement aggravantes pour le gouvernement chinois. Le Ier avril 1897, c'est à deux pas d'une garnison impériale dont les officiers restent indifférents; le 21 avril 1898 c'est à l'instigation d'un officier relire dans sa famille et par des gardes nationaux, enseignes déployées.

    « La parole est à la France : j'ignore ce qu'elle fera. Tout ce que je sais, c'est qu'elle n'a aucun intérêt à laisser renouveler les lugubres hécatombes de l'Annam en 1885, c'est qu'à moins d'une action prompte et énergique, notre voisinage du Tonkin nous expose à toutes les représailles d'une population à demi barbare, et que les scènes de sauvagerie risquent de devenir à l'ordre du jour.

    « La pauvre mission du Kouang-si est réellement bien éprouvée! Qui ne serait ému au récit de ses douleurs se succédant sans interruption? Nous sommes, nos oeuvres et nos vies, entre les mains de Dieu. Aidez-nous du secours de vos suffrages auprès de sa divine Majesté ; faites prier pour nous dans les sanctuaires où Elle se plaît à répandre ses grâces, par toutes les bonnes âmes et par les communautés qui ont à coeur l'extension du règne de Jésus-Christ sur la terre. Puis, veuillez nous envoyer des soldats pour combler les vides et pour occuper de nouveaux postes.

    « M. Bertholet, qui était dans la trente-troisième année de son âge, était arrivé en mission vers la fin de 1889. Il avait toujours été dans le district de Siang-tcheou. Après y avoir appris la langue chinoise, il fut chargé de l'administration des néophytes qui s'y trouvent, au commencement de 1891, lors de ma visite du printemps; puis, quand j'eus à prendre la direction de la mission, il y ajouta le soin des chrétientés des sous-préfectures de Sioù-jèn et de Ly-poù-hien. Il a pu les développer et s'étendre jusque dans le Yùn-ngân-tcheou où il vient de trouver la mort.

    « C'est surtout dans le Siang-tcheou qu'il a exercé son zèle; il y a créé plusieurs oeuvres, établi sur un bon pied celle de la Sainte-Enfance, et il avait entrepris, lui Lyonnais, de construire dans le village de Long-niu un sanctuaire à Notre-Dame de Fourvière, par la protection de laquelle il avait obtenu bien des grâces. Il avait même, m'écrivait-il un jour, rédigé avec soin un compendium des faveurs revues de la bonne Mère, ainsi que du progrès de la religion dans son district depuis quelques années ; malheureusement, ce travail aurait été perdu dans le pillage de ses effets.

    « Telles sont les douloureuses nouvelles que j'ai à vous transmettre. Par suite des événements politiques, nous traversons une crise. Plaise à Dieu de l'abréger et d'en tirer sa gloire! Votre charité m'est garant que vous n'épargnerez rien pour adoucir l'épreuve. »

    La parole est à la France, écrit plus haut Mgr le Préfet apostolique du Kouang-si.

    Nous savons que la France, aussitôt que le meurtre de M. Bertholet a été connu, a exigé de la Chine réparation de ce nouvel attentat. Les journaux ont publié que notre gouvernement avait alors demandé et obtenu :

    10 Le versement d'une indemnité de 100,000 francs:

    20 L'érection d'une chapelle commémorative sur le lieu du crime;

    30 La destitution des mandarins locaux;

    40 La décapitation des principaux coupables;

    50 La concession de plusieurs voies ferrées.
    1898/144-154
    144-154
    Chine
    1898
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