Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Mes premières impressions

Mes premières impressions D'une lettre adressée à sa famille par un de nos « Partants », du 21 septembre dernier, nous extrayons les pages suivantes sur la chrétienté de Caimong la petite « Venise » cochinchinoise, où son Vicaire Apostolique, Mgr Dumortier, a exercé son zèle missionnaire pendant plus de vingt ans, succédant au vénéré P. Gernot qui s'y était dépensé pendant quarante huit ans.
Add this
    Mes premières impressions

    D'une lettre adressée à sa famille par un de nos « Partants », du 21 septembre dernier, nous extrayons les pages suivantes sur la chrétienté de Caimong la petite « Venise » cochinchinoise, où son Vicaire Apostolique, Mgr Dumortier, a exercé son zèle missionnaire pendant plus de vingt ans, succédant au vénéré P. Gernot qui s'y était dépensé pendant quarante huit ans.

    Caimong, où tout est chrétien sauf une infime minorité, est une paroisse ancien modèle, sans aucune autre oeuvre que ses deux écoles, c'est vrai, mais où l'on a parfaitement réalisé la fameuse question de la collaboration des laïques à l'apostolat.
    En effet, on a laissé subsister ici l'ancienne organisation des temps de persécution où les chrétientés devaient s'administrer seules. On y trouve donc encore de ces conseils d'Anciens, ou plus exactement de Notables, qui permirent de tenir pendant les époques troublées. Aujourd'hui, ils régissent, surveillent la chrétienté sous la direction générale du missionnaire. Chaque Notable a son « quartier », le mot seul vous dit que la chose ne date pas d'hier.
    C'est ce conseil des Notables qui, en corps constitué, m'a salué après ma première grand'messe, de la triple prostration ancestrale, encore en usage dans les grandes circonstances officielles ou familiales, mais qui, au profond regret des traditionalistes, cède peu à peu le pas à la vulgaire et nivelatrice poignée de mains de l'Occident. Le plus ancien Notable y avait joint un petit discours : je n'y ai rien compris, et pour cause, mais j'ai admiré la facilité d'élocution de ce brave homme, auquel j'ai dû répondre... par interprète.
    Cette organisation est tout à fait adaptée à l'état social annamite, lui même très hiérarchisé; dans les familles, il en est de même, l'âge donne tout pouvoir, et c'est la seule marque d'« Honneur », la seule « Décoration » qui compte; il y a même des turbans spéciaux pour les âges avancés, le turban rouge pour les très vieux. Aussi peut-on voir cette énormité : des femmes qui cherchent à se vieillir! J'ajoute qu'après la cinquantaine, elles y réussissent assez naturellement. Et soit dit en passant, c'est l'avantage de la barbe que de vieillir artificiellement un jeune « bleu » comme moi et de lui conférer de l'autorité : car, en effet, les Annamites attendent la soixantaine pour avoir quelques poils au menton : dame Nature en les créant n'ayant pas prodigué la barbe !
    Ce qui m'a le plus impressionné dans cette chrétienté c'est sa ferveur : elle est si grande qu'en arrivant, comme moi, on est tenté d'en être jaloux pour les catholiques de France. Dès le matin, l'église reçoit la visite des fidèles, et ce matin commence de très bonne heure : on n'ouvre l'église qu'à 4 h. 1/2 et cependant il y a déjà un rassemblement à la porte dès avant 4 heures ; c'est que ces pauvres gens n'ont pas de montre et ne voudraient pour rien au monde s'exposer à manquer la messe, et toute la journée le Saint Sacrement voit à ses pieds des groupes d'adorateurs. Ils font du reste en commun à l'église la prière du matin et la prière du soir, prières dont le ton chantant et la forme psalmodiée ont quelque chose de monastique. Le dimanche, ils récitent encore de très longues prières, sorte de résumé de toute la religion, qu'ils récitaient jadis quand leurs prêtres étaient rares et leurs visites espacées.
    Ce qui frappe peut-être encore davantage, c'est d'entendre le soir leur prière en famille, grands et petits, maîtres et serviteurs, qui monte dans la nuit tombante. Ces pailottes, parfois si misérables, ont un luxe pourtant que pourraient leur envier bien des catholiques de France : chaque maison a son petit autel devant lequel on s'agenouille et qui, aux jours où les forces déclinent, est tout préparé pour la communion des malades ou le viatique des mourants.
    Naturellement, dans la religion des Annamites, il y a beaucoup d'extérieur, mais quand l'extériorisation est d'une telle intensité, d'une telle continuité, il y a tout lieu de croire à quelque chose de plus intime et de plus profond, et qu'il n'y a pas de fumée sans feu, même en Annam.
    Il y a encore à vous dire la nature de cette dévotion : elle semble vraie droite, éclairée, en un mot allant directement aux sacrements ; Saint-Antoine ou même Sainte-Thérèse de l'Enfant Jésus ne confisquant pas à leur unique profit presque toute la dévotion de nos fidèles. En voici un exemple : le jour des Morts, pour cette chrétienté de 3000 âmes, il y a eu 400 communions. Je n'ignore pas que le culte des morts est partout ici très en honneur; j constate seulement que, chez nos chrétiens, il est religieusement bien compris
    A ce sujet, un mot sur les enterrements dans cette paroisse. Caimong a quelque chose de Venise, ou, pour ceux qui connaissent de nos « hortillonnages » d'Amiens! Plus de canaux que de chemins : il n'y a même que cela, et comme dans ces « arroyos » la marée se fait sentir on est la moitié du temps dans la boue. C'est donc en barque que les cercueils sont amenés à l'église, et c'est encore par eau qu'on les conduit à la tombe, elle aussi toujours inondée. Presque régulièrement, partout ici où l'on creuse à un mètre on trouve l'eau à marée haute. Charmant pays ! Et pourtant, aux grands enterrements, le cortège nautique qui conduit le défunt à sa dernière demeure, envasée, ne manque pas de pittoresque inédit. Du reste, ici, la vue de la mort n'a rien de terrifiant et sa pensée, n'épouvante personne : l'Annamite n'a pas de plus grand désir que d'avoir à côté de sa natte, le cercueil où il sera décemment couché après son dernier soupir. Pour lui, l'expectative la moins caressée est d'être alors ficelé dans une natte, enterré en plein sol et, surtout, en plein d'eau.
    Que de choses j'aurais encore à vous dire, mais il faut se borner car l'étude de la langue pourrait en souffrir, et c'est encore là le plus pressé. Jugez-en vous-même.
    Dans l'île où se trouve Caimong, longue de 70 kilomètres dans le delta du Mékong, et dont la population est très dense, il n'y a que trois centres chrétiens. Et quand on voit quels chrétiens font ces gens-là, ne croyez-vous pas que c'est triste de constater que la grande majorité d'entre eux reste en dehors de la voie du salut ? Et c'est d'autant plus triste qu'actuellement il n'y aurait qu'à se présenter pour ramasser une moisson qui ne demande qu'à lever.
    Oui, actuellement, l'âme annamite est vide : les païens gardent leurs coutumes mais ne croient plus à leurs religions : l'école neutre indigène a eu ce résultat. Il faudrait donc semer et moissonner en ce moment où ces âmes désorientées s'étonnent de rencontrer encore, au milieu de leurs ruines, et toujours plus intense, la seule religion qui ne sait pas mourir.
    Mais où trouver parmi nous de nouveaux laboureurs pour de nouveaux sillons ? Les chrétiens absorbent leurs prêtres. A Caimong, un vicaire fait tous les jours et trois fois par jour le catéchisme à deux cents enfants qui feront le 8 décembre leur communion solennelle laquelle fut longuement préparée par une première communion privée, et d'autres qui suivirent. Ce n'est pas lui qui peut aller de l'avant. Alors ?
    Alors vous comprendrez que mes aspirations pour cette vie active de l'apostolat parmi les infidèles, devra probablement céder le pas aux spéculations d'une vie professorale entre les quatre murs d'un séminaire. C'est du moins ce que je redoute, tout en m'y soumettant à l'avance de très grand cur. N'est-ce pas en effet la seule solution du problème : la formation d'un clergé indigène de plus en plus nombreux, mais surtout très instruit, et par dessus tout éminemment surnaturel.
    Caimong a dix grands séminaristes à Saigon : ces foyers intenses de vie chrétienne rendent bien ce qu'on leur donne.
    Robert SÉMINEL,
    miss. apost. à Saigon.

    1929/51-55
    51-55
    Vietnam
    1929
    Aucune image