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Massacre d'un jeune Lolo noir : sa mort chrétienne

Lettre du même missionnaire Massacre d'un Jeune Lolo Noir : sa mort Chrétienne Ning-yuen-fou, 19 octobre 1907.
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    Lettre du même missionnaire



    Massacre d'un Jeune Lolo Noir : sa mort Chrétienne



    Ning-yuen-fou, 19 octobre 1907.



    Sur les montagnes qui séparent la vallée du Gan-ning ou Kien-tchang proprement dit de celle du Ya-long vivent de nombreuses colonies de Lolos. L'une d'elles, installée derrière la petite ville de Ho-si à 20 kilomètres sud-ouest de Ning-yuen a pour chef Chou-ta, lolo noir, c'est-à-dire de caste noble. L'esprit relativement ouvert, Chou ta était en bonnes relations avec les chrétiens de Ho-si et au commencement de cette année il avait permis à son frère, charmant bonhomme de 15 ans, d'étudier avec les enfants chinois à l'école chrétienne de Ho-si.

    Chose extrêmement rare, ce gamin très bien doué et d'un bon naturel, avait pris goût aux livres, aux prières, à ses camarades et maîtres chrétiens, en un mot à la religion. Chaque fois que je me montrais, il me demandait le baptême, que je ne pouvais, d'ailleurs, lui accorder, sachant que, devenu grand, il n'y avait pas la moindre vraisemblance humaine qu'il pût rester chrétien. Tout le monde l'aimait et le connaissait sous le nom chinoisé de Siao Lao-ou. Comme il parlait aussi facilement chinois que lolo, je l'avais fait venir à Ning-yuen, en mai, pour aider le capitaine d'Ollone à confectionner un vocabulaire lolo. Son intelligence avait charmé nos compatriotes.

    Or il arriva, l'été dernier, cet accident banal au Kien-tchang, que des Lolos pillards, riverains du Ya-long, vinrent saccager une riche famille chinoise nommée Yu, voisine de la résidence de Chou-ta. Le mandarin de Ho-si, Tu-kin, trouva plus facile de s'en prendre à Chou-ta qu'à une tribu féroce et éloignée. Voilà l'innocent Chou-ta jeté par surprise en prison. Les siens protestent et cherchent à le délivrer par les voies légales chinoises. Ils se heurtent à la mauvaise volonté du préfet Li Liyuen, enchanté de voir pris un Lolo qu'il sait en rapport avec les Français, sa bête noire. Alors la mère de Chou-ta (et de mon petit Lao-ou) s'en va, poussée par le désespoir, se pendre devant la porte de la famille Yu. Du coup, voilà toute la montagne en effervescence, la tribu de Chou-ta prend les armes et, le mandarin Kin a peur. Une idée lui vient. Siaou Lao-ou est frère de Chou-ta ; intelligent et parlant bien les deux langues, il peut servir d'intermédiaire et porter des paroles de paix à sa tribu révoltée. Il le demande à Tan Nien-tchai, le maître d'école chrétien. Celui-ci ne sait comment refuser et d'ailleurs, l'innocent gamin est content de la mission proposée, au bout de laquelle il voit la délivrance de son frère, et pour lui-même quelques sucreries. Le voilà parti en mission diplomatique et tout va bien au début. La tribu en armes consent à s'éloigner de la ville, ce qu'elle n'avait pas fait quelques jours avant devant 300 soldats de la garde nationale : ceux-ci avaient pris la fuite au premier cri de guerre poussé par les Lolos. Cependant on ne désarme pas tant que Chou-ta est en prison. Les pourparlers continuent. Siao Lao ou est retourné avec les siens pour être prêt à jouer le rôle d'intermédiaire. Un beau jour le mandarin Kin reçoit une offre séduisante : les gardes nationales des villages voisins de Koang-lien-po et Lou-mo-tcheou proposent de s'unir à celles de Ho-si pour frapper un grand coup et terrifier les Lolos. Accepté Voilà quatre ou cinq cents Chinois armés de pied en cap qui gravissent la montagne : à mi-côte, Siaou Lao-ou se présente, seul et sans armes, souriant à son ordinaire: il vient offrir ses services. Aussitôt une ardeur guerrière s'empare de l'armée des Chinois : elle se rue sur l'inoffensif gamin, le larde de coups de couteaux, lui tranche une épaule, lui coupe le jarret droit. Puis elle l'emporte avec des cris de triomphe et vient le jeter pantelant devant le Ya-men (mandarinat) de Ho-si. Le mandarin arrive : il se sent peu flatté de cette victoire et pousse le courage (!) jusqu'à faire ramasser l'enfant moribond pour le recueillir au Ya-men. Mais la foule des vainqueurs entre en fureur. Comment ! Lennemi vaincu va-t-il être sous leurs yeux traité comme une victime ? Force est au timide fonctionnaire d'abandonner le pauvre mioche au dehors contre la première porte du Ya-men. Des chrétiens, une femme notamment, s'étaient glissés dans la foule, et sans pouvoir aller jusqu'au mourant s'étaient faits reconnaître de lui. «Le Père est-il ici ? » c'était le seul cri qu'on eût entendu de sa bouche défaillante.

    Or ce jour-là, 7 octobre, par une de ces dispositions de la Providence qui réveillent la foi, j'arrivais à Ho-si où depuis cinq mois je n'avais pu venir. Je profitais de la courte accalmie due au passage du délégué à Mien-ning pour venir visiter ce groupé de chrétiens. Dès mon arrivée, on me prévient de ce qui se passe. Le temps de me rendre compte de tout et je me hâte vers le Ya-men, suivi de mon enfant de chur qui, étant étranger au pays, a moins à craindre. A tout autre j'ai défendu de m'accompagner. A la porte du Ya-men, la troupe victorieuse est là qui vocifère ; trois ou quatre employés du mandarin cherchent à la calmer.

    Je me glisse en jouant des coudes à travers les couteaux et les piques. De mauvaise grâce et en me lançant des regards de haine, mais sous l'empire de cette crainte qu'un Européen sûr de lui impose toujours, ne fût-ce qu'un instant, à la tourbe chinoise, on me laisse parvenir jusqu'au seuil du prétoire où gît mon petit martyr. Accroupi dans la poussière sanglante, je l'interpelle : Siao Lao-ou, me reconnais-tu? Oh ! Oui, Père, ils vont me tuer, baptisez-moi ! Tu veux donc mourir chrétien, tu te rappelles ton catéchisme, Dieu notre Père, Jésus notre Sauveur, l'Église notre guide... Tu te rappelles, tu crois? » Certes, il se rappelait, il croyait. Du seul membre qui lui reste intact, son bras droit, il fait le signe de la croix. L'enfant de chur me passe l'ampoule pleine d'eau. Je le baptise, pendant que la foule nous comprime à nous étouffer.

    Cependant le mandarin Kin, averti de ma présence, et craignant une terrible affaire, sort en personne, fait semblant de ne pas me voir et travaille à faire reculer ses guerriers. Quelques instants encore j'exhorte le cher petit sauvage, constatant avec des pleurs dans l'âme ses affreuses blessures, ses tendons coupés, son épaule fendue et retombante.

    Pendant que le mandarin obtient un léger recul de la bande hurlante, j'appelle ses gens de l'intérieur, je leur dis : « Emportez cet enfant, soignez-le, ne fût-ce qu'un jour. Je vous paierai grassement ». Ils promettent. Pour faciliter leur tâche et celle du mandarin, je m'éloigne comme je suis venu, même un peu plus facilement, car, parmi cette canaille il s'est glissé d'honnêtes païens qui, vaguement, ont compris quelque chose. Mais le sort du petit innocent était décidé. Dès qu'on s'aperçut d'une tentative des prétoriens pour l'entraîner à l'intérieur il y eut une poussée furieuse et un quart d'heure après mon départ, on achevait à coups de piques et de haches le premier Lalo noir mort chrétiennement.

    J'en bénis Dieu. Il ne pouvait survivre et son agonie eût été navrante. Muni du triple baptême du désir, du sang et du sacrement, cet enfant lolo sera la victime expiatoire pour les crimes de sa race. A présent je ne désespère plus de voir arriver au christianisme quelque famille de ces terribles « noirs » si redoutés au Kieu-tchang. Il y a, parmi les causes de ce honteux massacre, un fond de haine religieuse. Les gardes nationaux, héros de l'histoire, sont, à peu près tous, des affiliés des sociétés secrètes et en grand nombre, surtout ceux de Lou-ma tcheou, des inscrits, des enrôlés de la mission baptiste américaine qui, depuis peu d'années, opère au Kien-tchang avec une si prodigieuse inconscience.




    1908/89-92
    89-92
    Chine
    1908
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