Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Martyre de deux familles Japonaises en 1603 : Des deux Familles Minami et Taketa, à Yatsushiro, Japon

Martyre de deux familles Japonaises en 1603 Des deux Familles Minami et Taketa, à Yatsushiro, Japon (Le Saint Siège n'ayant point encore prononcé de jugement au sujet des confesseurs de la foi dont il s'agit ici, les mots saint et martyr ne doivent pas être pris dans le sens canonique et officiel de l'Église, mais dans le sens purement vulgaire).
Add this
    Martyre de deux familles Japonaises en 1603

    Des deux Familles Minami et Taketa, à Yatsushiro, Japon

    (Le Saint Siège n'ayant point encore prononcé de jugement au sujet des confesseurs de la foi dont il s'agit ici, les mots saint et martyr ne doivent pas être pris dans le sens canonique et officiel de l'Église, mais dans le sens purement vulgaire).
    C'était en 1603. Le prince Kato Kiyomasa gouvernait la province du Higo, et faisait sa résidence au chef-lieu Kumamoto. Il y avait sur son territoire, une ville nommée Yatsushiro, presque toute chrétienne. Voulant y abolir notre sainte Religion, il commanda à un des gouverneurs, appelé Kakuzayemon, de faire comparaître devant un bonze qu'il lui envoya, les principaux gentilshommes chrétiens, et de les obliger à recevoir l'imposition du livre bouddhique Hokkekiyo, en signe qu'ils croyaient ce qui y était contenu, avec ordre de faire mourir ceux qui refuseraient d'obéir.
    Parmi ces gentilshommes, il y avait deux d'une grande qualité et d'un mérite distingué. Le premier s'appelait Jean Minami ; l'autre avait nom Simon Taketa.
    Simon était un chrétien admirable : baptisé depuis dix ans, il avait avec le baptême reçu des lumières si éminentes et une si rare intelligence des vérités divines, que dans les lieux où il avait résidé, tout le monde le considérait comme un modèle incomparable de toutes les vertus.

    Juillet Août 1929, n° 188.

    Le gouverneur qui était son intime ami, fit tout son possible pour tirer de lui quelque marque d'obéissance aux volontés du prince. Il lui proposa trois expédients, dont l'un suffisait pour lui sauver la vie. Le premier était qu'il souffrît qu'un autre reçût en son nom l'imposition du livre. Le second, qu'il trouvât bon que le bonze allât pendant la nuit chez lui, ou chez quelqu'un des gouverneurs de la ville, et qu'on fît la cérémonie en secret. Le troisième, qu'il allât lui-même visiter le bonze, et lui fit quelque présent, à la mode du pays, sans lui parler de religion.
    Quelques chrétiens jugèrent que ce dernier expédient ne renfermait rien de contraire à la loi de Dieu, et qu'on pouvait le suivre en sûreté de conscience. Mais Simon ne voulut point adhérer à leur sentiment, disant que toute sorte de soumission rendue à Katô Kiyomasa était illicite et criminelle, puisqu'il ne tendait par là qu'à ruiner la religion chrétienne et à établir celle des bonzes.
    Jean montra la même fermeté. Il avait dit aux émissaires du juge: « Vous m'arracheriez les vingt ongles des pieds et des mains, et vous me couperiez en mille pièces, en commençant parles pieds et en finissant par la tète, soyez persuadé que je ne changerai point ».
    Kakuzayemon désespérant de vaincre les serviteurs de Dieu, se rendit à Kumamoto pour informer le prince de l'état des choses, et l'apaiser, s'il était possible.
    Pendant son absence, des soldats envoyés par un des gouverneurs de la ville, prirent Jean par force et l'emportèrent chez le bonze pour lui faire imposer le livre. Madeleine, sa femme. le suivit, criant tout haut : « Prenez garde de ne point consentir, dans la maison du bonze, à ce que le livre soit mis sur votre tête ; en un tel cas, je m'exilerais sur l'heure et me séparerais de vous, en vous désavouant à jamais pour mon mari ». Mais Jean n'avait pas besoin de ces encouragements. Un des gouverneurs, nommé Yasuda Jensuke, lui conseillant de ne point manquer de respect au bonze, il lui répondit qu'il préférerait cent fois souiller d'excréments sa tête que d'y souffrir le livre idolâtrique. Lorsqu'on fut arrivé, le bonze monta sur une espèce de trône, et voulut mettre le Hokkekikô sur la tête de Jean. Ce brave gentilhomme, qu'on tenait comme lié et garrotté, ne pouvant faire autre chose, cracha deux fois sur le livre ; et comme il voulait protester contre la violence qu'on lui faisait, on lui ferma la bouche.
    Un serviteur principal de Kakuzayemon, croyant que Jean était de lui-même allé chez le bonze, vint l'en féliciter. « En vérité, lui dit le confesseur de la foi, vous êtes un ange envoyé du ciel, afin de bien connaître et de publier partout que je n'ai point fléchi. On m'a porté malgré moi chez le bonze ; mais je ne lui ai rendu aucun honneur, ni au Hokkekiyô qu'il m'a présenté. Je suis chrétien, et je veux mourir chrétien ; je vous prie de le faire savoir à votre maître ». Le serviteur ne manqua pas d'écrire sur l'heure même à Kakuzayemon, et de l'informer de tout ce qui s'était passé. Jean craignant qu'il ne dissimulât la vérité, lui écrivit aussi lui-même, et lui fit entendre qu'il n'y avait rien au inonde qui le pût faire changer de religion.

    Kakuzayemon ayant informé Katô Kiyomasa de la résolution de Jean et de Simon, le prince transporté de fureur, ordonna de leur trancher la tête, et de crucifier les personnes de leurs familles.
    Ces dernières devaient être mises à mort à Yatsushiro même; Jean et Simon devaient être conduits à Kumamoto pour y être suppliciés. Mais le gouverneur qui voulait éviter à son ami Simon l'affront d'une exécution publique, dit au prince : « Il m'est facile de me saisir de Jean ; mais Simon n'est pas un homme à se laisser prendre. Il vendra chèrement sa vie, et nous y perdrons beaucoup de monde. Ne vaut-il pas mieux le surprendre et le faire mourir à Yatsushiro ? » Le prince y consentit, et on ne fit venir que Jean à Kumamoto.
    Aussitôt qu'il y fut arrivé, le gouverneur lui dit : « Je vous ai envoyé chercher, pour vous dire que Katô Kiyomasa trouve fort mauvais que vous n'ayez pas suivi son conseil, ni obéi à ses commandements. Vous savez l'intérêt que je prends à votre conservation et à celle de votre famille. Je vous prie de faire réflexion sur les malheurs que vous allez attirer sur vous, et ne me donnez pas le déplaisir de vous faire sentir jusqu'où va l'indignation du prince. C'est la dernière fois que je vous parle de cette affaire. Donnez-moi, je vous en conjure, une réponse favorable, et ne m'obligez pas à vous traiter comme rebelle à votre seigneur ».
    Jean après l'avoir remercié des bontés qu'il avait pour lui, répondit : « S'il ne s'agissait que de mes biens et de ma vie, je les perdrais volontiers pour le service de mon prince ; mais comme il s'agit du salut de mon âme, et qu'on veut m'obliger à renier ma Religion, je vous déclare que je ne puis faire ce que vous désirez de moi, et que mille morts ne me feront point trahir ma conscience. Je vous apporte ma tête pour gage de ma fidélité et de la résolution où je suis de mourir chrétien.
    Cette réponse ne plut pas à Kakuzayemon. Cependant il l'invita à dîner, espérant pendant le repas de gagner quelque chose sur son esprit. Mais ce fut en vain ; car il le trouva toujours inébranlable. Après le repas, il lui dit : « Je ne vous ai point encore déclaré nettement les volontés du prince ; mais je vous fais savoir à présent, que si vous persistez dans votre entêtement, vous allez perdre la vie, vous, votre femme et votre fils ». Le gentilhomme, sans s'étonner, lui répondit que c'était ce qu'il désirait passionnément, qu'il connaissait le courage de sa femme et de son fils, et que c'était la plus agréable nouvelle qu'on leur pût porter.
    On le mena alors dans une grande salle, et on lui commanda en entrant, de quitter son épée. Il obéit et la donna à un de ses pages. Etant passé plus avant, il rencontra trois soldats, qu'il vit bien n'être là que pour lui ôter la vie. Comme il s'arrêtait, deux autres sortirent de derrière une tapisserie, l'épée en main. Jean se mit aussitôt à genoux, leur tendit le cou, et prononçant les saints noms de Jésus et de Marie, reçut quatre coups qui lui abattirent la tête. C'était le 8 décembre 1603, fête de l'Immaculée Conception de Notre-Dame.
    La mort de Jean Minami fut suivie de celle de Simon Taketa Kakuzayemon, avant de partir de Yatsushiro pour aller informer le prince, avait fait les derniers efforts pour tirer de lui quelque marque d'obéissance, car c'était comme j'ai dit, son meilleur ami, et sa vie lui était aussi chère que la sienne. Il était donc allé chez lui, où il l'avait trouvé avec sa mère s'entretenant du martyre. A peine fut-il entré, que saisi de douleur, il se mit à pleurer, sans lui pouvoir dire une seule parole. Simon attendri par ses larmes, ne put retenir les siennes, et ils demeurèrent quelque temps en cet état sans se pouvoir parler que par leurs gémissements et leurs sanglots. Enfin Kakuzayemon ayant fait effort sur son esprit, s'adressa à la mère de Simon, et lui dit : « Je m'en vais à Kumamoto, pour informer le prince selon le devoir de ma charge. Puisque votre fils ne veut pas suivre le conseil du meilleur de ses amis, vous qui êtes sa mère, et qui avez toujours passé pour une dame sage et prudente, commandez-lui de donner au prince quelque marque de soumission. Vous voyez qu'il y va de sa vie, et de celle de sa famille. Conservez-lui cette vie que vous lui avez donnée, conservez la vôtre et celle de sa femme, et ne m'obligez pas à tremper mes mains dans le sang de celui que j'aime plus que moi-même ».
    La mère de Simon se sentit un peu attendrie bar ce discours. Cependant s'élevant au-dessus d'elle-même, et réprimant tous les sentiments de la nature, elle lui répondit fort sagement : « S'il ne s'agissait que des affaires de la terre, on ne pourrait pas suivre de meilleur conseil que le vôtre. Mais comme il s'agit de perdre ou de gagner des biens éternels, il n'y aurait pas de prudence à préférer une vie misérable qu il faut perdre bientôt, à une vie heureuse qui ne finira, jamais. J'envie le bonheur de mon fils, et je m'estimerais la plus fortunée de toutes les mères, si je pouvais lui tenir compagnie ».
    Kakuzayemon qui ne s'attendait pas à une telle réponse, entra dans une grande colère, et dit : « Femme, qui donc êtes-vous ? Etes-vous un démon, ou bien une bête fauve? Dites-le-moi, qui êtes-vous ? » Et il la menaça de la rendre esclave. Elle s'écria : « Plût à Dieu que je fusse pendant ma vie entière au service des pauvres, employée à laver les plaies des lépreux pour l'amour de Jésus-Christ ! » Kakuzayemon s'adressant alors à Simon, lui dit qu'il allait trouver le prince, et qu'il l'informerait de l'état des choses.
    Nous avons dit que Kato Kiyomasa l'avait condamné à perdre la tête, et que le gouverneur fit en sorte qu'il ne fût pas exécuté à Kumamoto.
    Le même jour que Jean fut mis à mort, Kakuzayemon partit le soir de Kumamoto, et arriva vers minuit à Yatsushiro. Il envoya immédiatement chercher Yoshikawa, homme de qualité, et lui dit : « Sachez que le prince a condamné à mort Simon Taketa. Vous êtes son parent et son ami ; c'est pour cela que vous lui couperez la tête dans sa maison. Portez-lui cette lettre qui contient l'arrêt de sa condamnation, et le traitez avec toute l'honnêteté possible. Ne manquez pas d'exécuter les volontés du prince ».
    Yoshikawa ayant reçu cet ordre, se transporta sur l'heure même chez Simon, et trouvant les portes fermées parce qu'il était nuit, il frappa si longtemps qu'elles lui furent ouvertes. Il trouva le confesseur de la foi en prières ; et après avoir fait la révérence, il lui témoigna la douleur qu'il avait d'être chargé d'une commission fâcheuse ; sur quoi il lui présenta la lettre du gouverneur. Simon l'ayant lue, lui dit transporté de joie : « Vous ne pouviez pas m'apporter une meilleure nouvelle. Voulez-vous me donner un peu de temps pour me préparer à la mort? » Yoshikawa lui ayant accordé ce qu'il désirait, il entra dans une autre chambre, où il se prosterna devant une image de Notre Seigneur couronné d'épines. Après avoir été quelque temps en prières, il passa dans une autre chambre, où sa mère et sa femme reposaient, et leur fit part de la bonne nouvelle qu'il venait de recevoir.
    Ces généreuses chrétiennes qui étaient préparées à ce coup, n'en parurent pas étonnées, mais se levant aussitôt commandèrent à leurs domestiques de chauffer de l'eau et d'apprêter le bain pour donner à laver à Simon (c'est une cérémonie que les Japonais observent, lorsqu'ils sont invités à un festin).
    Cependant comme il savait que ses biens seraient confisqués, de peur qu'on n'accusât ses serviteurs d'avoir soustrait quelque chose, il dressa l'inventaire de tout son mobilier, et l'attacha à la porte de chaque chambre. Puis ayant pris son bain, et s'étant revêtu de ses plus riches habits, comme s'il allait aux noces, il prit congé de sa mère, de sa femme, et de tous ses valets à qui il fit un présent considérable et donna de bons avis.
    A ce dernier adieu, sa mère et sa femme avec tous les serviteurs, vaincus par la douleur, versèrent des larmes en abondance, et poussèrent des sanglots qui lui perçaient le coeur. « Quoi donc, leur dit-il, est-ce là prendre part à mon bonheur ? M'enviez-vous la couronne du martyre ? Où est votre foi ? Où est votre vertu, et cette constance chrétienne que vous avez fait paraître jusqu'à présent ? » Ces paroles les remirent un peu, principalement sa femme, qui avait nom Agnès. Cette belle et noble dame se jetant ses genoux, le pria instamment de lui couper les cheveux : « De peur, disait-elle, que si je vis après vous, on ne croie que je veux me remarier ». Simon, s'en voulant excuser, lui dit que cela n'était pas nécessaire, et qu'après sa mort, elle serait libre de prendre tel parti qu'elle voudrait. « O mon seigneur, s'écria Agnès, je n'aurai jamais d'autre époux que vous ; j'en fais voeu devant Dieu ; et je ne me lèverai point que vous ne m'ayez accordé la grâce que je vous demande ». La mère de Simon dont la vertu égalait celle des Félicités et des Symphoroses, voyant sa belle-fille déterminée à se consacrer à Dieu, pria son fils de faire ce qu'elle désirait. Il le fit pour lui obéir, et coupa les cheveux d'Agnès.
    Après cela il demanda à Yoshikawa de faire venir les trois Jiyiyaku, ou officiers de charité, Joachim, Jean et Michel, afin qu'il eût la consolation de les voir avant de mourir. Cette grâce lui fut encore accordée. Dès qu'ils furent entrés, il leur dit avec un visage souriant : « Mes frères, ne suis-je pas heureux de pouvoir être martyr de Jésus-Christ ? Qu'ai-je fait pour mériter cette grâce ? Que puis-je faire ou souffrir pour reconnaître un si grand bienfait? » « Oui, répondit Joachim, vous êtes bien heureux. Nous vous supplions de prier Dieu, quand vous serez arrivé au ciel, de nous accorder le même bonheur. Je le ferai volontiers, répliqua Simon, et il est probable que vous ne tarderez pas longtemps à me suivre ».
    Tous alors, Simon et les Jihiyaku, les deux femmes et les serviteurs, se mirent à genoux, et on récita ensemble le Confiteor, trois Pater et trois Ave. Après ces prières vocales, Simon demeura quelque temps dans le silence, s'entretenant intérieurement avec Dieu. Puis ayant fait allumer des cierges et apporter l'image du Sauveur dont nous avons parlé, il prit sa mère d'une main et sa femme de l'autre, et leur dit: « Je vous dis adieu pour la dernière fois. Je ne vous verrai plus dans ce monde; mais j'espère bientôt vous revoir dans l'autre. Je marche le premier pour vous frayer le chemin. Je prierai Dieu de vous accorder le même bonheur, et de vous appeler au plus tôt à son Paradis ». Il leur dit plusieurs fois qu'elles le suivraient bientôt, sans que jusqu'alors on eût entendu dire que le prince les avait condamnées à mort.
    Ces vertueuses femmes faisant triompher la grâce de tous les sentiments de la nature, lui dirent avec un courage héroïque, qu'il n'y avait que cette espérance qui pût adoucir leur douleur, et qu'elles le priaient d'obtenir de Notre Seigneur la grâce de mourir comme lui.
    On s'achemina alors ensemble à la salle où Simon devait être exécuté. Michel marchait le premier, portant une croix de procession, Joachim et Jean étaient à ses côtés, ayant chacun un cierge à la main. Simon suivait vêtu d'une belle et grande robe de soie, tenant sa mère d'une main, et sa femme de l'autre. Après lui, venait Yoshikawa ; et les domestiques fermaient cette marche, accablés de tristesse et fondant en larmes.
    Dans la salle était suspendue l'image de l'Ecce homo, objet de la dévotion particulière de Simon. Celui-ci se prosterna devant l'image ; Michel se plaça vis-à-vis de lui avec la croix. Jean et Joachim avec leurs cierges se mirent aux deux côtés, et les deux femmes, un peu en arrière. Tous avec Simon récitèrent encore le Confiteor, trois Pater et trois Ave. A ce moment un gentilhomme nommé Hishida, qui avait depuis peu de jours renié sa foi, entra brusquement dans la salle, pour dire adieu à Simon, et voyant cet appareil tragique, fut frappé d'un tel étonnement, qu'il demeura quelque temps sans mouvement et sans parole. Simon le voyant lui exprima qu'il était bien aise qu'il fût témoin qu'il mourait pour la foi que lui-même avait reniée. Ensuite il donna à sa mère le reliquaire qu'il portait à son cou, et son chapelet à sa femme. Hishida touché de la mort d'un si grand capitaine, se mit alors à jeter de grands cris, à louer sa constance et à déplorer son malheur. « Ne me plaignez point, lui dit Simon, je suis au moment le plus heureux de ma vie. Plaignez plutôt votre propre malheur, puisque votre infidélité vous rend l'objet de la haine de Dieu, et vous précipitera infailliblement dans les enfers ». Hishida confondu par les reproches de son ami et de sa conscience, mais n'osant déclarer ses sentiments devant l'officier de la justice, le pria alors de lui donner un grain de chapelet, pour gage de son amitié. « Si vous me promettez, lui dit Simon, que vous renoncerez au culte des faux dieux, et que vous rentrerez dans le sein de l'Eglise, je vous accorderai ce que vous me demandez. Sans cela, je ne le puis pas ». Hishida lui ayant promis qu'il le ferait, il lui donna le grain qui lui restait, et se remit en prières, ravi de joie d'avoir fait une si belle conquête avant de mourir.
    Le martyr ayant mis ordre à tout, prit congé de la compagnie, et s'étant recommandé à Dieu, abaissa lui-même le collet de sa robe, fit une profonde révérence à l'image du Sauveur, touchant le pavé de son front, puis s'étant relevé, prononça les Saints Noms de Jésus et de Marie, et s'offrit à l'exécuteur, qui d'un coup lui abattit la tête. Elle roula auprès de Joachim, qui la prit aussitôt et la porta à la sienne, en signe de vénération. Toute la salle en même temps retentit de cris lamentables que poussaient les assistants. Les deux femmes seules, la mère et l'épouse, paraissaient insensibles.
    La mère plaçant la main sur la tête de son fils, lui caressa le visage, et le baisa plusieurs fois en disant : « O belle tête ! O chère tête! O bienheureux Simon qui avez été digne de donner votre vie à Celui qui vous a donné la sienne! Mon Dieu qui avez sacrifié votre Fils unique pour mon amour, recevez le sacrifice de mon fils unique qui vient de s'immoler à votre gloire ».
    L'épouse s'avançant à son tour, baisa aussi respectueusement la tête de son cher époux, et lui dit avec beaucoup de tendresse : « Enfin me voilà satisfaite ; j'ai un époux martyr, et qui est maintenant au ciel. O bienheureux Simon ! O glorieux martyr! Qui régnez maintenant avec Dieu, souvenez-vous de votre épouse désolée, et m'appelez au plus tôt au ciel pour y voir et louer Dieu éternellement avec vous ».
    C'est ainsi que mourut Simon Taketa pour la confession de la foi. Il était âgé de 35 ans. Ce martyre eut lieu un peu, avant le jour le 9 décembre 1603.
    Jeanne et Agnès se retirèrent dans leur chambre. Hishida étant venu les voir, il les trouva baignées dans leurs larmes, ce qui l'étonna fort. « Quoi ! Leur dit-il, vous avez vu mourir Simon avec tant de constance, et maintenant qu'il est mort, vous vous abandonnez à la douleur! » Elles lui répondirent qu'elles ne pleuraient pas sa mort, mais de ce qu'elles étaient encore en vie, et qu'elles appréhendaient de n'être pas jugées dignes de souffrir le martyre. Hishida plus surpris qu'auparavant, ne pouvait assez admirer le courage et la vertu de ces deux femmes, et pour les consoler, leur dit qu'elles pourraient bientôt avoir l'accomplissement de leurs désirs, puisque Madeleine, veuve de Jean Minami, était condamnée à mort : « Car vous ne devez pas, leur dit-il, vous attendre à être mieux traitées qu'elle ». Cette nouvelle les réjouit si fort, qu'elles se mirent aussitôt à genoux pour en remercier Dieu ; et depuis ce temps-là on ne vit aucune marque de tristesse sur leur visage.
    Les trois Jihiyaku étant allés aussi auprès d'elles, dans l'intention de les consoler, ils les trouvèrent pleines de joie, et elles leur en dirent la cause. Ensuite elles les remercièrent des bons offices qu'ils avaient rendus à Simon, et les conjurèrent de les assister aussi elles-mêmes jusqu'au dernier soupir.
    Quand le soleil fut levé, ne doutant pas que ce jour ne fût le dernier de leur vie, elles se mirent en prières, et récitèrent les Litanies de la Sainte Vierge devant une de ses images. Elles étaient si contentes, que les païens qui gardaient le corps de Simon, en étaient dans l'admiration. Mais ce qui les combla de joie, fut que Kakuzayemon leur accorda la grâce qu'elles lui demandèrent de mourir avec la vertueuse Madeleine, veuve de Jean Minami, qui était mort le jour précédent pour la foi.
    On l'amena chez elles vers le soir, avec un petit enfant de sept à huit ans, nommé Louis, qui était fils du frère aîné de Jean, et qu'il avait adopté parce qu'il n'avait point d'enfant de Madeleine son épouse. Lorsque ces trois femmes se trouvèrent ensemble, elles se félicitèrent réciproquement et versant des larmes de joie, elles remercièrent Dieu de la grâce qu'il leur faisait, de les vouloir bien recevoir en sacrifice. « Quel bonheur pour nous, s'écrièrent-elles, de mourir sur une croix comme notre Sauveur ! C'est notre cher Simon, disaient Jeanne et Agnès, qui nous à mérité cette grâce. Et moi, disait Madeleine, j'en suis redevable aux prières de Jean, mon glorieux époux ». Ensuite se tournant vers le petit Louis, qui était condamné à mourir avec elles, elle lui dit : « Mon fils, nous allons au ciel trouver votre père. Quand vous serez en croix, les bras étendus, n'oubliez pas de dire jusqu'à la mort, « Jésus, Maria ». L'enfant le lui promit ; et Madeleine voyant la résolution de ce petit innocent, le baisa tendrement, et ne put s'empêcher de verser des larmes.
    Le gouverneur attendit qu'il fît nuit pour les mener au lieu du supplice, appréhendant quelque tumulte du peuple, si on les faisait mourir en plein jour. Quand tout fut dans le silence, il les fit avertir de se disposer à partir. Elles le firent par quantité de prières, puis sortirent de la maison vêtue de leurs plus belles robes. Agnès pria Joachim de lui porter le tableau de Jésus couronné d'épines, devant lequel son cher Simon était mort.
    Elles trouvèrent à la porte trois norimono (palanquins dans lesquels les personnes de qualité se font porter par deux hommes). Le gouvernement les avait fait tenir prêts, pour marquer l'honneur qu'il portait à la mère et à la femme de Simon, son ami, et parce qu'elles étaient toutes trois nobles et fort délicates. Le petit Louis entra dans celui de sa mère. Les trois Jihiyaku accompagnèrent le cortège, l'un marchant à côté de chaque norimono. Lorsqu'on approchait du lieu du supplice, Agnès dit à Jean, qui l'accompagnait : « Jésus, mon Sauveur, allant au Calvaire, marchait à pieds tout fatigué qu'il était ; et moi misérable que je suis, je me ferais porter en litière ! » Elle fit beaucoup d'instance pour descendre, mais Jean l'en empêcha, disant que les gardes ne le permettraient jamais, parce que le gouverneur l'avait ainsi ordonné.
    La première martyrisée fut Jeanne, mère de Simon. C'était une femme d'un courage et d'une vertu héroïques. Elle le fit bien voir en taisant cette prière aux bourreaux : « Quand mon Sauveur, dit-elle, fut mis en croix, on lui perça les mains et les pieds, et on lui fit souffrir de très cuisantes douleurs. Je désire passionnément l'imiter, autant que je le pourrai. C'est pourquoi, je vous prie de ne me point épargner, mais de me faire sentir toute la rigueur du supplice. Serrez-moi le plus étroitement que vous pourrez les bras et les jambes. Pour le cou, je vous supplie de me laisser un peu libre, afin que je puisse continuer mes prières, et déclarer mes dernières volontés à mes amis ».
    On fit ce qu'elle désirait. Et alors cette femme animée d'un zèle divin, se voyant assise dans la chaire de la vérité, fit un petit discours au peuple qui était accouru en foule pour assister à leur supplice. « Ecoutez, dit-elle, vous tous aussi présents. Vous me voyez dans un état où je ne voudrais pas mentir, puisque je suis sur le point de mourir, et que je m'en vais rendre compte à Dieu de toutes mes actions et de toutes mes paroles. Or, je vous proteste en toute sincérité, qu'il n'y a point de loi au monde dans laquelle l'homme puisse se sauver, si ce n'est la chrétienne. C'est pourquoi, je vous prie de tout mon coeur d'ouvrir les yeux à la vérité, et de renoncer au culte de vos faux dieux. Et vous, mes frères et mes soeurs, qui avez reçu le saint Baptême, persévérez dans la foi et que la mort que vous nous voyez souffrir, ne vous épouvante pas. Il n'y a rien de plus doux que de mourir pour celui qui a donné sa vie pour nous ».
    Elle voulut continuer son discours. Mais l'officier de la justice, craignant qu'il n'excitât quelque mouvement dans l'esprit de ceux qui l'entendaient, prit sa lance, et lui en porta un grand coup dans le côté, sans toutefois le percer. La martyre s'écria deux fois : « Le fer n'est pas bien affilé ». Et comme elle prononçait à haute voix, Jésus, Maria, l'officier redoublant son coup, lui porta sa lance dans le côté gauche, avec une telle violence, que le fer passa au travers de l'épaule droite. Un fleuve de sang s'échappa aussitôt de sa plaie, et son âme bienheureuse s'envola au ciel.
    Enfin vint le tour de Madeleine, femme de Jean Minami. Comme on l'attachait à la croix très cruellement, elle rendit tout haut de très humbles actions de grâces à Dieu du tourment qu'on lui faisaient souffrir. Mais ce n'était rien en comparaison de la douleur qu'elle éprouvait, de voir son petit Louis, qu'on allait faire mourir devant ses yeux. Ce pauvre enfant voyant qu'on liait sa mère, s'en vint lui-même présenter aux bourreaux, pour être attaché à la croix comme elle. Quelqu'un alors lui cria : « Ne craignez-vous point la mort ? Vous en voilà bien proche. Non, répondit l'enfant, je ne la crains point ; je veux mourir avec ma mère ».
    Alors les bourreaux le saisirent et le lièrent à sa petite croix, qui fut placé vis-à-vis de celle de sa bonne mère. Comme on le serrait un peu trop rudement ; l'enfant jeta un petit cri, qui attendrit si fort le président, qu'il ne put retenir ses larmes, et commanda qu'on desserrât un peu les liens. Ce petit innocent étant élevé en l'air, avait toujours les yeux arrêtés sur sa mère, et elle, les siens sur son fils. La mère lui disait : « Mon enfant, nous nous en allons au ciel ; ayez bon courage ; dite toujours Jésus Maria ». L'enfant prononçait les Saints Noms, et la mère les répétait, faisant tous deux un concert de piété qui devait ravir les anges en même temps qu'il tirait les larmes des yeux de tous les assistants.
    Lorsqu'ils eurent été quelque temps en cet état, un bourreau, leva sa lance, et la porta dans le côté du petit Louis. Le fer ayant glissé, il manqua son coup. Mais s'il épargna l'enfant, il perça le coeur de sa mère. Elle eut une grande appréhension que ce coup ne l'eût effrayé ; c'est pourquoi elle lui cria aussitôt : « Mon fils Louis, courage, dites, Jésus Maria ».
    Chose admirable ! Cet enfant ne parut point étonné de ce coup ; il ne jeta aucun cri, ne versa aucune larme, et ne donna aucun signe de douleur, mais attendit froidement que le bourreau prît mieux ses mesures, et qu'il réitérât son coup. Il ne le manqua pas la seconde fois, mais le perça de part en part.
    C'est ainsi que ce petit agneau fut sacrifié ; il mourut comme Notre Seigneur, sans se plaindre, et sans ouvrir la bouche, en présence de sa mère.
    Cette femme désolée souffrait des agonies mortelles. Le bourreau qui venait d'exécuter son petit Louis, s'approcha d'elle avec sa lance, dont le fer était encore tout chaud et tout dégouttant du sang de cette innocente victime. Le coup porté vers le sein gauche ne pénétra pas et dut causer une vive douleur. Madeleine continuait d'invoquer Jésus et Marie. Dans ce moment, sa coiffe lui couvrit les yeux, et elle s'écria : « Je ne puis voir le ciel ». Mais bientôt un second coup porté sous le sein droit, la fit entrer dans la vision béatifique et dans le ciel des cieux, réunie à Jean son époux, dont elle avait partagé les épreuves terrestres et la mort par le martyre. Elle était âgée de trente-trois ans.
    Il ne restait plus qu'Agnès, qu'on avait réservée la dernière, pour achever et couronner ce bel holocauste. Lorsqu'elle fut sortie de son palanquin, elle se mit à genoux auprès de sa croix, et remercia tout haut Notre Seigneur de la grâce qu'il lui faisait, de pouvoir lui sacrifier sa vie sur le bois qu'il avait consacré par sa mort. Ayant fait sa prière ; elle appela les officiers de la justice pour l'attacher à sa croix; mais aucun d'eux n'osa ni la toucher, ni l'approcher. Ils étaient si saisis de douleur, qu'ils avaient comme perdu l'usage de leurs membres. Elle eut beau les appeler, ils étaient immobiles comme des statues et ne pouvaient faire autre chose que de soupirer et de verser des larmes. L'héroïque chrétienne s'étant aperçue de leur faiblesse, s'étendit elle-même sur la croix, et s'accommoda le plus décemment qu'elle put. Mais il fallait la lier, et l'élever en haut ; et aucun des officiers ne le voulut faire, quelque commandement que leur en fit le président.
    Des idolâtres qui étaient là présents, poussés en partie par l'espérance de quelque profit, et en partie par le zèle de leur fausse religion, s'avancèrent d'eux-mêmes, et sans en avoir reçu l'ordre, la lièrent fortement et l'élevèrent en haut. Alors tous les assistants éclatèrent eu pleurs et en soupirs, en voyant une jeune femme si noble, si délicate, si sage et si modeste, attachée à la croix et sur le point de mourir, sans avoir commis d'autre crime que d'avoir été fidèle Dieu. Les uns la regardaient d'un oeil de compassion, et fondaient en larmes ; les autres détournaient la vue de ce spectacle, qui leur fendait le coeur. Elle cependant regardait le ciel et priait sans relâche, en attendant le coup de la mort. Mais personne ne se présentait pour le lui donner, de sorte que les mêmes qui l'avaient liée, furent obligés de prendre les lances des bourreaux ; et comme ils ne les savaient pas manier, ils lui portèrent quantité de coups, avant de la blesser à mort. Pendant cette boucherie, elle regardait dévotement l'Ecce homo que Jean lui présentait, et prononçait avec amour les Saints Noms de Jésus et de Marie. Enfin étant frappée au coeur, elle rendit son esprit à Dieu. Elle était âgée de trente ans.

    1929/136-151
    136-151
    Japon
    1929
    Aucune image