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Mariappen

MARIAPPEN Quoique le but principal de notre école industrielle de Kumbakonam fût d'assurer l'avenir de nos orphelins par l'apprentissage d'un métier qui leur permît de gagner honnêtement leur vie, elle était cependant ouverte également aux enfants de l'extérieur, tant païens que chrétiens. Cela me valut d'en baptiser plusieurs, grâces au zèle des orphelins.
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    MARIAPPEN



    Quoique le but principal de notre école industrielle de Kumbakonam fût d'assurer l'avenir de nos orphelins par l'apprentissage d'un métier qui leur permît de gagner honnêtement leur vie, elle était cependant ouverte également aux enfants de l'extérieur, tant païens que chrétiens. Cela me valut d'en baptiser plusieurs, grâces au zèle des orphelins.

    Parmi les élèves païens, un garçonnet d'une dizaine d'années, du nom de Mariappen, appartenait à la caste des Sanars, dont l'occupation ordinaire est de grimper aux cocotiers pour en recueillir la sève.

    Chose rare chez les infidèles de son âge, Mariappen était resté pur, aussi se lia-t-il vite d'amitié avec les meilleurs de mes orphelins, et de leur côté ceux-ci ne tardèrent pas à faire le siège de son âme, employant un langage des plus énergiques pour le convaincre de la nécessité d'embrasser le catholicisme : « Si tu meurs sans baptême, lui disaient-ils, ton sort est clair, au lieu d'aller jouir auprès du bon Dieu d'un bonheur sans mélange et sans fin, tu iras brûler pendant toute l'éternité dans les abîmes infernaux, en compagnie des démons et des méchants ».

    Terrorisé, l'enfant vint me trouver et, tout en larmes, me dit qu'il ne veut pas tomber en enfer, il me suppliait de le baptiser pour lui épargner un tel malheur. Ne pouvant satisfaire son désir, je lui en expliquai aussitôt les raisons : tout d'abord il n'était pas instruit des vérités religieuses, puis il fallait l'assentiment de ses parents, et ils ne le lui donneraient certainement pas par crainte de représailles de la part de la caste. Les Brahmes en effet ayant accrédité la croyance qu'embrasser le christianisme c'est devenir paria, les païens rejettent impitoyablement de la caste ceux qui se font catholiques ; or, il faut avoir vécu aux Indes pour comprendre toutes les conséquences d'une telle excommunication. Je promis cependant à Mariappen qu'en cas de danger de mort, je n'hésiterais pas à le baptiser, ses parents consentant ou non.

    A partir de ce jour, Mariappen voulut assister régulièrement à l'heure de catéchisme consacrée chaque jour aux enfants chrétiens, et il y mit tant de coeur qu'une fois il remporta un premier prix. Plus jamais on ne vit sur son front les signes du paganisme, et il refusa désormais de participer aux superstitions familiales, plus jamais non plus il ne remit les pieds à la pagode. Par contre, on le voyait tous les dimanches assister à la messe, priant avec une piété telle qu'elle édifiait tous ses compagnons déjà chrétiens.

    A plusieurs reprises il me renouvela sa demande, toujours avec le même insuccès, car ses parents opposaient un refus formel à son baptême.

    A l'école industrielle, chaque premier vendredi du mois, il était d'usage qu'après la classe les catholiques se rendissent à l'église pour faire une heure d'adoration devant le Saint-Sacrement exposé. Mariappen ne manqua jamais de se joindre aux adorateurs. De plus, chaque année, nous célébrions aussi solennellement que possible la fête du Sacré Coeur, les orphelins mettaient tout leur coeur à décorer richement la chapelle, et les catholiques de l'Institution, maîtres et élèves, externes et internés, assistaient à la grand'messe pendant laquelle ils communiaient. Naturellement Mariappen était présent à cette fête.

    Une année, au sortir de la cérémonie, je le trouve sanglotant, le front appuyé sur le mur. Voulant savoir la cause de son chagrin, je m'approche :

    Mon enfant, que fais-tu là ? Pourquoi pleures-tu ?

    Ah ! Père ! Je sors la chapelle où j'ai vu mes heureux camarades s'approcher de la Sainte Table, ils ont reçu leur Dieu. Et moi, moi... je sors le coeur vide ! Je ne puis recevoir ce Jésus après lequel j'aspire si ardemment et que j'aime tant !

    Emu de sa douleur, j'essayai de le consoler de mon mieux et de l'encourager :

    Mon enfant, aie confiance dans le coeur de Jésus, qui chérit les enfants, et prie bien sa sainte Mère, on ne l'a jamais invoquée en vain, elle t'obtiendra la réalisation de tes désirs. Oui, si tu pries avec confiance et persévérance, le jour viendra où, toi aussi, tu recevras ton Sauveur.

    Les années passaient. Le jour approchait où Mariappen, ayant terminé son apprentissage, quitterait l'école industrielle. Ce fut le moment choisi par la Providence.

    Peu avant la fin de l'année, Mariappen se plaignait souvent de maux d'entrailles. Le médecin, ayant diagnostiqué les premiers symptômes d'une tuberculose intestinale, suggéra de conduire l'enfant à Manamaduré, localité située à 300 km de Kumbakonam, où il y avait un sanatorium pour traiter ce genre de maladie. Le conseil fut suivi, Mariappen partit.

    Pendant six mois, j'avais été sans nouvelles du petit malade, lorsqu'un matin, je vois une voiture arrêtée devant la maison et, à côté, le père de Mariappen : « Père, me dit-il, mon fils est condamné ; depuis quelque temps il m'a supplié de le ramener près de vous, disant qu'il veut mourir dans vos bras. J'ai dû accéder à son désir et je vous le ramène ». M'approchant de la voiture, je jette un regard à l'intérieur : quel triste spectacle s'offre à ma vue ! Mariappen n'est plus qu'un squelette vivant, et si faible qu'il n'a même pas la force de me regarder ; ses pieds sont démesurément enflés, signe évident de mort prochaine.

    Vite j'envoie un mot à la supérieure de l'orphelinat voisin afin de lui demander une place pour le mourant. Une chambre est aussitôt mise à sa disposition. Vers trois heures de l'après-midi, on vient m'avertir que l'enfant est au plus mal ; il désire le baptême et souhaite, si possible, que son père y consente, voulant ainsi lui donner lune dernière marque de respect.

    Après avoir invoqué l'angélique patronne des missions, je me rends donc à l'hôpital. Alors m'adressant au père de Mariappen :

    Tu le sais, ton fils va mourir. Veux-tu qu'il soit heureux dans l'autre vie?

    Oui, Père, mais comment faire?

    Le baptême lui ouvrira les portes du ciel.

    Père, mon fils a voulu venir mourir auprès de vous, il est devenu votre enfant. Faites tout ce que vous voudrez.

    De suite je vais annoncer cette bonne nouvelle au mourant.

    Faites venir mon père près de moi, me répond-il.

    Et lorsque le brave païen lui répète ce qu'il m'a dit quelques instants auparavant, l'enfant s'exclame à trois reprises : « Que je suis heureux ! » Puis, saisissant à tâtons ma main et celle de son père, il fait cette ultime prière à celui-ci :

    Jure-moi que toi, ma mère, et mes frères et soeurs, tous vous vous ferez chrétiens.

    En sanglotant, le père le jura.

    Mais le temps pressait. Alors, me penchant sur l'enfant :

    Mariappen ! Tes désirs sont sur le point d'être exaucés. Je n'ai pas à t'instruire, car tu connais déjà les vérités chrétiennes. Mais repens-toi de tes péchés que le bon Dieu va effacer pour jamais. Et après t'avoir baptisé, je te donnerai ce Dieu après lequel tu as tant soupiré : dans quelques instants, Jésus descendra dans ton coeur.

    A ces paroles, un sourire angélique illumina ses traits décharnés. Durant le rite sacré, rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il voulut répondre à toutes les questions posées : c'était la sincérité de son âme privilégiée qui s'épanchait tout entière. Je finissais les cérémonies du baptême quand Mariappen tomba dans le coma. Mourrait-il donc sans avoir reçu le divin Epoux? Je fus presque tenté de faire un doux reproche à la très sainte Vierge...

    Le devoir me rappelait à l'école industrielle. Quand je revins un quart d'heure plus tard, le père de Mariappen m'annonça la mort :

    Père, tout est fini, mon enfant vient de mourir !

    Après quelques paroles destinées à calmer son coeur éploré, je lui dis qu'il pourrait emporter le corps de l'enfant.

    Ah ! Non, Père. Répondit-il, il n'en sera pas ainsi. Mon fils est devenu votre fils, il est mort chrétien. Je ne veux pas qu'on fasse sur son corps les superstitions et les rites du paganisme ; je désire qu'il soit enterré chrétiennement.

    C'était allé au-devant de mes désirs. N'étant pas chargé du district, je me rendis auprès du titulaire pour obtenir l'autorisation de présider les funérailles, et à mon retour je revins prier un instant auprès de la dépouille mortelle.

    O surprise ! O joie ! Secret de la miséricorde infinie du Coeur de Jésus ! La mort n'avait été qu'apparente, je retrouvais Mariappen en pleine connaissance : Marie avait exaucé son serviteur.

    Mariappen ! Tu vas recevoir Celui après lequel tu as tant soupiré. Jésus va descendre dans ton coeur.

    Une céleste allégresse éclaira de nouveau son visage. Peu après, je déposais l'Hostie sainte sur les lèvres de Mariappen. Je ne voulus pas troubler son action de grâces, les doux colloques entre Jésus et le petit privilégié. Je m'en allai donc après lui avoir suggéré de pieuses pensées, mais les religieuses ne quittèrent son chevet qu'après son dernier soupir. «On aurait cru voir un ange du paradis, disait ensuite la supérieure de l'hôpital. Tout païen qu'il était, son père se laissait influencer par l'ambiance et encourageait le mourant, le priant de ne pas l'oublier auprès don bon Dieu ». A quatre heures le lendemain matin, l'âme de Mariappen, revêtue de son innocence baptismale, s'envolait vers le ciel.

    Dans la matinée, le corps fut transporté à l'école industrielle où les petits compagnons de Mariappen, instruments de Dieu dans sa conversion, purent contempler une dernière fois ses traits. L'après-midi, nous lui fîmes des funérailles solennelles : tout le personnel de l'école, rangé en deux files occupant la largeur de la rue, les élèves portant des palmes et chantant des cantiques, accompagna Mariappen à sa dernière demeure.

    Le père suivait en répétant : « Voilà qu'on transporte mon fils à la façon d'un Rajah ! » Comme nous passions par la rue où habite la famille, les proches s'adressèrent à lui : «Comment as-tu permis à ton fils d'embrasser cette religion méprisée? » « Religion méprisée, je l'ignore ! Mais ce que je sais, c'est qu'elle honore ses morts plus que la nôtre! »

    Mirabilis Deus in operibus suis ! Oui, vraiment Dieu est admirable dans les dispositions de sa Providence, il a magnifiquement récompensé la foi, la persévérance et l'amour de cet enfant. Quel ravissement dut saisir son âme lorsque les portes de l'éternelle cité s'ouvrirent devant elle. L'Inde comptait un avocat de plus devant le trône de Dieu. Faut-il l'avouer ? Lorsque dans la suite j'avais à entreprendre une conversion, ma pensée se reportait naturellement vers cet élu, vers Mariappen, pour lui demander d'intercéder en faveur de l'âme à convertir...



    RAYMOND MICHOTTE,

    Ancien missionnaire à Kumbakonam (Inde), procureur à Rome.




    1943/376-378
    376-378
    Inde
    1943
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