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Mariage de Manickam

En Hindoustan. Le MARIAGE DE MANICKAM Laissez-moi vous présenter d'abord le personnage.
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    En Hindoustan.

    Le MARIAGE DE MANICKAM



    Laissez-moi vous présenter d'abord le personnage.

    Un vrai morceau de bois sec, en équilibre instable sur deux jambes osseuses, encadré de bras immenses qui, tels des ailerons, tournent quand l'homme parle. Et le tout, d'un noir si accentué que les gens de sa caste ont peine à reconnaître Manickam pour l'un des leurs. Enfin pour finir, une bouche largement fendue, qui découvre de vieilles dents rougies par le bétel et d'où s'échappe une voix criarde et aiguë... Manickam n'est donc pas un Adonis, mais il eût pu devenir un Démosthène avec un peu d'étude, car il parle, il parle beaucoup...

    Manickam, veuf pour la troisième fois, ne se console pas de sa solitude. Serait-il sensitif ? On ne saurait le dire. Depuis de longs mois, il n'a plus personne pour cuire son riz, plus personne à commander, et à battre aussi à l'occasion. Ses trois premières femmes lui ont bien laissé quelques enfants en manière de souvenirs; mais les enfants, « ça ne sait pas », et puis quel plaisir à cogner dessus, je vous le demande !

    Manickam va donc se remarier. Il a trouvé lui-même l'oiseau rare sans avoir eu à user des bons offices d'un « agent », service qu'il faudrait reconnaître dans la suite : « Père, comme je prends une fille élevée au couvent, la chère Mère est contente, il faudra agir vite, et surtout pas cher... »

    Néanmoins, le mariage traîne en longueur. Il a déjà payé son dû à l'église et il a passé d'une manière suffisante son examen catéchistique. Cependant, il lui reste un scrupule, le Père lui dit en effet :

    Ecoute, Manickam, une fille du couvent ne fera pas ton affaire. Une fille du couvent, ça marche à la pendule, et tu ne connais pas l'exactitude. Une fille du couvent, ça ne travaille pas aux champs et elle est toujours propre ; or toi, Manickam, tu es un broussard, et puis, soit dit sans malice, tu as 55 ans bien sonnés et elle en a 18! De plus, on ne peut pas dire que tu sois des plus attirants..., enfin, la renommée raconte que tu lèverais un peu le coude ?

    Oh, ça, Père, jamais ! Qui donc a pu vous dire ? Je lui briserais le crâne !

    Ainsi Manickam a des scrupules, et de l'amour-propre aussi. Il a fait deux fois le voyage de Pondichéry, et il en est revenu triomphant. Sandanamarie a donc vu Manickam, elle l'a entendu ; sans doute elle ne lui a pas parlé, parce que cela ne se fait pas, c'est la chère Mère qui a parlé pour elle et, en fin de compte, Sandanamarie a dit oui, pas un oui forcé, mais un oui bien volontaire, un oui joyeux. Alors Manickam rayonne.

    Tous ses papiers sont en règle. Il s'en va tout content sur la grande route, comme un jeune amoureux, vers l'objet de ses rêves...

    Le voici de nouveau à Pondichéry. Déjà il s'est procuré le tâli, le joyau nuptial que demain il attachera au cou de sa dame en signe d'éternelle alliance (la quatrième pour lui !). Le bijoutier a été impitoyable, il a fallu débourser deux roupies à ce commerçant de malheur. Maintenant, Manickam achètera un beau pagne rouge, il y aura également les guirlandes de fleurs que les nouveaux mariés porteront autour du cou et le petit bouquet que l'élue de son coeur piquera dans son chignon ; quant à lui, Manickam, il se contentera d'une grande toile blanche qu'il rejettera sur l'épaule, avec une grâce imitée des Romains. Malgré tous ces frais, Manickam est satisfait, il a pourvu à tout et il n'a pas dépensé cinq roupies. En vérité, Pondichéry est un pays de cocagne et, comme ce sont des effets personnels qu'il a achetés, il trouvera bien le moyen d'échapper à l'impitoyable douane anglaise. D'ailleurs, il sait causer...

    Mais Manickam se souvient soudain qu'il a oublié de songer aux deux voitures ! Non pas qu'il y aura cortège, cela est bon pour ces messieurs de Pondichéry; lui, il ira se marier en territoire anglais, pour se soustraire aux formalités de l'administration. C'est donc deux voitures à prévoir, une pour sa fiancée et la jeune fille qui l'accompagnera, et une pour lui-même et le Père qui bénira le mariage. Il faudra encore faire cette dépense, la dernière, jusqu'il n'y aura pas d'invités à la noce.

    Tout est prêt. Manickam peut dormir, et de fait, il s'endort content. Et dire que son curé lui déconseillait ce mariage ! Pauvre Père ! Il faut dire à la décharge de celui-ci qu'il n'y connaît rien, son travail consistant seulement à écrire les bans, les lire le dimanche à la messe, donner des permissions et des dispenses ; pour le reste, il est sans aucune expérience, il l'a d'ailleurs dit lui-même : « Tu sais, Manickam, ce n'est pas moi qui me marie; après tout, si vous êtes d'accord tous les deux, je n'ai pas d'objection... » Et Manickam continue ses rêves d'or...

    Or quelques jours plus tard, le voici de retour au village. « Eh bien, Manickam, lui dit le Père curé, tout s'est bien passé ? Te voilà content, je suppose ? » Mais non, Manickam n'est pas content, pas content du tout, ses grands bras s'agitent, sa voix s'exaspère, il en a gros sur le coeur :

    Partis en voiture, ils s'en étaient allés à la chapelle, lui et le missionnaire qui devait bénir la nouvelle union. Aussitôt arrivé, il s'était mis à genoux; quant à la fille, elle était restée près de la porte. Rien de trop anormal à cela : une fiancée, en pays tamoul, ne fait-elle pas toujours quelques manières le jour de son mariage ! Mais, que se passe-t-il ? Elle paraît exagérer quelque peu cette fois, aussi le Père doit-il la gourmander; lui, Manickam, ne peut rien dire, il est le fiancé, et un fiancé doit rester digne. Mais quoi ? Est-ce possible ? Elle ne consent plus, ici, au dernier moment, alors que tout est prêt ! Ce doit être une crise, attendons un instant ! Non, c'est bien sérieux : à travers ses larmes, la pauvre Sandanamarie déclare nettement qu'elle ne consentira jamais, qu'elle aimerait mieux qu'on lui coupât la gorge ; elle vient seulement de comprendre qu'elle sera la quatrième épouse : la troisième, passe encore, la quatrième, jamais...!

    Manickam est donc dégoûté de tout et de tous, encore un peu et il se ferait communiste. Puis, il a perdu la face, un homme de sa condition, pensez donc ! Ne sachant à quel saint se vouer, il demande s'il ne lui serait pas permis d'intenter un procès à la Mère supérieure du couvent. Pourtant, il n'est pas très convaincu de l'équité de cette requête et, comme le Père lui rend l'unique roupie versée pour les frais du mariage, il l'empoche et accepte en même temps la réflexion qui s'impose : « Manickam, je te l'avais bien dit...! »



    GEORGES BONIS,

    Missionnaire de Pondichéry (Indes).




    1943/246-247
    246-247
    Inde
    1943
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