Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Mandchourie septentrionale : Six mois de persécution

Mandchourie Septentrionale : LETTRE DU P.Bourlès (1) Missionnaire apostolique Six mois de Persécution Dans les roseaux Le 26 juillet, fête de sainte Anne, jour anniversaire de mon départ de Paris, lalarme fut donnée et il fut décidé que je devais quitter ma résidence de Loungouan.
Add this
    Mandchourie Septentrionale :

    LETTRE DU P.Bourlès (1)

    Missionnaire apostolique

    Six mois de Persécution

    Dans les roseaux
    Le 26 juillet, fête de sainte Anne, jour anniversaire de mon départ de Paris, lalarme fut donnée et il fut décidé que je devais quitter ma résidence de Loungouan.
    Avant de partir, je mis mes affaires à peu près en ordre. Un chrétien était chargé de vous faire parvenir la lettre écrite quelques jours auparavant; je rédigeai un petit testament adressé à Monseigneur, ce qui fit pleurer mes chrétiens à chaudes larmes; enfin pour récompenser un jeune homme qui métait bien dévoué, je lui offris ma montre.
    Vous dire son émotion serait chose difficile. Il alla chez lui, la tête dans ses mains, sanglotant comme un enfant. Sa mère et ses surs le voyant dans cet état, le questionnèrent, et toutes pleurèrent avec lui.
    Au milieu de la nuit, il fallut partir. Jétais accompagné dun vieux chrétien que javais baptisé la veille de Pâques, et du jeune homme à la montre.
    La chose se fit sans bruit, personne dans le village ne sen aperçut; les chiens, semblant comprendre mon malheur, naboyèrent pas, et tout le monde continua de dormir tranquillement.
    1. Le missionnaire a adressé cette lettre à sa famille.
    La nuit était fraîche; il était tombé de la rosée. Halte! voici la rivière; c'est ici, tout près, que nous devons nous cacher; on se glisse dans les herbes et les roseaux, à la recherche d'un endroit favorable, pas trop près du bord pour ne pas être vus, pas trop loin de la route pour qu'on puisse nous retrouver.
    Bientôt nous rencontrâmes un taillis où les roseaux dépassaient de beaucoup la hauteur d'un homme; il fut résolu qu'on y demeurerait au moins cette nuit: nous allumâmes notre pipe, et le vieux chrétien chercha de bons mots pour me mettre un peu de gaieté au cur. Nous pouvions causer à l'aise; tout dormait alentour, à part peut-être quelques fauves du voisinage. Vers minuit les couvertures furent étendues, et on demanda au sommeil un peu de consolation. Mais, ô misère ! Lendroit était infesté de moustiques qui bourdonnaient à nos oreilles comme un essaim d'abeilles. Tout d'abord je n'y fis pas grande attention, mais il fallut bientôt compter avec les maudites bêtes : toutes les parties de notre corps légèrement vêtues en étaient couvertes; la tête surtout semblait les attirer particulièrement; nous filmes forcés de nous envelopper entièrement.
    Après avoir recommandé mon âme à Dieu, je m'endormis les poings fermés ; pas pour longtemps, hélas! car bientôt il se mit à pleuvoir. Je regardai autour de moi; mon vieux compagnon dormait paisiblement. Je le secouai :
    Qu'est-ce, Père?
    Tu ne sens donc pas qu'il tombe de l'eau?
    Ah ! Oui, Père, il faut s'ingénier pour s'en garantir.
    Et aussitôt, il se mit à l'oeuvre. Le brave homme avait tout prévu, il avait apporté de la toile pour servir de tente; mais elle était bien loin de suffire. Il fallut se blottir, les jambes ramassées le plus possible, à la mesure de la toile, et on recommença à dormir. A l'aube, je me trouvai barbotant dans l'eau; l'endroit où j'étais couché, était situé en contre bas et avait formé réservoir. Heureusement, le soleil se leva, et il était si chaud dès sept heures du matin, que nos vêtements et nos couvertures furent séchés très vite. Après une courte prière et le déjeuner, la tente fut levée et placée à quelques mètres plus loin, au milieu de roseaux plus hauts et plus touffus; le sol paraissait aussi plus sec; par précaution cependant ou y mit une couche de roseaux avant d'étendre les couvertures.
    L'installation achevée, j'ouvris mon bréviaire. Mon Dieu, quelle tranquille retraite pour prier! Quel calme désert ! Nous ressemblions à deux ermites. Je crois vraiment que jamais prière ne fut faite avec un plus vif sentiment de foi. Le bon Dieu proportionne toujours ses grâces à l'épreuve du moment.
    J'avais avec moi toute une bibliothèque : mon bréviaire, les quatre évangiles en latin, mon cantique breton et le premier volume de la perfection chrétienne en chinois. Ce jour-là je feuilletai mon cantique breton, les pages s'ouvrirent sur le cantique à sainte Anne et je fredonnai quelques couplets. Le premier couplet surtout convenait si bien à la situation présente que jamais je n'en oublierai les paroles :
    Kurun hay avel foll
    Var-n-omp so dirollet,
    Hor bro zo vont da goll,
    Truez ! Mamm venniguet.
    Un orage et un vent violent
    Se sont étendus sur nous,
    Notre pays court à sa perte,
    Pitié ! Mère bénie.
    Ce fut pour moi l'occasion de remettre entre les mains de sainte Anne, ma personne, mes chers confrères et tous les chrétiens de la Mandchourie, en ce moment si malheureux.
    Pendant la nuit, les moustiques nous tourmentaient; pendant le jour, c'étaient les mouches. Mon Dieu, que de mouches dans ces roseaux ! Il y avait une autre petite bête qui abondait dans ce terrain humide, je vous le donne en mille... vous ne devinerez jamais... c'est dit... des puces et des puces de taille extraordinaire; tous les matins, après ma méditation il fallait absolument leur faire la chasse.
    Autour de notre cachette, des bergers se baignaient clans la rivière tout en gardant leurs troupeaux ; nous entendions leurs discours sans voir leurs joyeux ébats. A la tombée de la nuit ils se retiraient, et nous restions seuls.
    La première journée se passa sans incident... le soleil était tellement chaud que la sueur nous inondait et que nous avions une soif ardente, mais nos deux bouteilles d'eau devaient durer jusqu'au retour du chrétien chargé de nous apporter des provisions. Le brave garçon put revenir dès le premier soir. Il était déguisé en paysan, armé d'une faucille; il nous apportait à manger quelques ufs, des oignons, du millet cuit dans l'eau, et pour boisson un petit bidon de vin jaune fait avec du millet. Le dîner fut sans apprêt, mais on ne le mangea pas avec moins d'appétit.
    Pendant notre repas nous écoutions le récit des nouvelles. Le bruit courait dans le village que le Père avait accompagné un nouveau chrétien en Mongolie, pour se rendre de là chez les Russes s'il lui était possible, et retourner en France. Tout le monde croyait à la vérité de ces paroles, et on regrettait de m'avoir laissé entre les mains du nouveau chrétien que personne ne connaissait beaucoup. Les autres chrétiens reprochaient déjà ma mort aux catéchistes et disaient bien haut qu'ils étaient responsables de ce qui pourrait m'arriver. En effet, à part une famille dont la fidélité était à toute épreuve, personne ne savait rien me concernant. Le deuxième jour, nouvelle pluie, nouvel embarras; il pleuvait dans notre tente... enfin, à la guerre comme à la guerre. Le jeune homme profita de ce temps pour nous apporter à manger, car chaque fois qu'il venait, il devait se tenir sur ses gardes pour n'être aperçu ni des païens ni des chrétiens. Il arrivait donc toujours à la dérobée, vêtu en paysan, en pêcheur, en chasseur; rien n'empêchait sa gaieté ; j'admirais son courage et son dévouement.
    Dans ma retraite je songeais, que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?
    Je revoyais notre belle Bretagne, et Guimilhau avec sa nouvelle maison pour les surs, et Morlaix avec ses couvents toujours visités par les huissiers. Je vous voyais tous bien tristes et priant la sainte Vierge, avec les religieuses, pour le petit frère mandchou terriblement persécuté. Vous étiez pleins d'espérance en la divine providence, et résolus toutefois à suivre sa volonté, car après tout si mourir pour la patrie est une belle mort, mourir pour son Dieu, qu'est-ce donc ? Le martyre est bien beau, non seulement en perspective, mais en réalité, et je m'y préparais de mon mieux.
    Quand j'avais prié, médité et rêvé dans ma cachette, j'étudiais le livre chinois que j'avais apporté. Mon vieux compagnon était tout à son affaire; il prenait sa tâche de maître de langue au sérieux, et nous marchions rondement. Le matin du quatrième jour le chrétien revint; il apportait des nouvelles, disait-il... éclair de joie... Hélas ! Voici ce qui s'était passé :
    De Touei-loung-chan, j'avais écrit une lettre à Monseigneur; un chrétien était parti pour la porter à la station russe, mais pris de peur, il ne l'avait pas remise à destination ; mon cur me lit bien mal à ce moment; désormais plus de correspondance avec l'Évêque, les confrères et la France...
    Chaque jour il pleuvait et avec la pluie arrivaient toutes sortes d'incommodités; le seul avantage qu'elle nous procurait était celui de nous permettre de nous laver la figure le matin mais la rosée nous eût offert le même agrément.
    Une nuit je fus réveillé en sursaut par un bruit inaccoutumé, je crus à l'arrivée d'un homme, vite j'appelle mon compagnon.
    Le Père a peur, me dit-il en écarquillant les yeux.
    Non, dis-je, cependant il y a quelque chose dans le voisinage.
    Que le Père se tranquillise, c'est un loup ; je me charge de l'assommer s'il approche.
    L'animal flaira notre pot à millet, la maigre pitance n'était pas très appétissante, et il s'éloigna sans daigner y goûter.
    Au bout de dix jours, notre cachette me devint insupportable. Ma tête, mes bras et mes jambes couverts de piqûres de moustiques, me démangeaient atrocement et étaient tout enflés. De plus une nourriture toujours sèche avait irrité mon estomac, puis le lieu était très humide : la maladie me guettait et aussi l'ennui; il fut décidé que j'irais à Touei-loung-chan.
    La vie à l'oratoire conviendrait mieux à mon caractère : là du moins je pourrais causer, car tous les jours, trois ou quatre jeunes gens viendraient passer quelques moments avec moi pour nie distraire, et aussi pour me tenir au courant des nouvelles du dehors.
    A Touei-loung-chan
    Le 3 août, je quittai ma retraite en plein jour et presque sans précautions; je dus marcher le long des champs de blé et de sorgho. Arrivé devant l'oratoire, on me passa une corde et je me hissai sur le mur... personne ne nous avait remarqués.
    Rapide comme l'éclair, la nouvelle de mon retour se répandit dans le village, plusieurs personnes vinrent à la résidence, elles étaient toutes heureuses de me revoir vivant, et elles en témoignaient leur étonnement. Je voulais dire la messe, mais les catéchistes s'y opposèrent; ils jugèrent peu prudent d'agir ainsi; il fallut bien suivre leur avis.
    Les chrétiens de Pa-kia-tse, s'étant réfugiés à Touei-loung-chan, avaient diminué quelque peu les courages par leurs récits lugubres. Cependant, comme le 10 août rien d'alarmant n'était survenu, on décida de célébrer la fête de saint Laurent. Le jeune chrétien, qui m'avait rendu de si bons services, portait ce nom, et je voulais lui témoigner ma reconnaissance en disant la messe pour lui et sa famille.
    Le 11, plusieurs personnes demandèrent à se confesser.
    Le 12, dimanche, l'église était comble. Avec quelle ferveur les chrétiens priaient ! J'étais bien ému pendant la messe en les entendant. Je voulus encore célébrer la grande fête de l'Assomption avec le plus de solennité possible, et j'avertis les chrétiens de s'y préparer pieusement,
    Le 13 et le 14, j'entendis des confessions... Sur ces entrefaites l'alarme devint générale. La nouvelle que l'église de Siao-pa-kia-tse venait d'être brûlée par les soldats, répandit l'effroi parmi mes chrétiens; les catéchistes me prièrent de songer à ma vie, aujourd'hui plus précieuse que jamais, puisque tous les missionnaires étaient partis on ne savait pour où. Et quand pourraient-ils revenir?
    Ces paroles me persuadèrent; je dis à mes catéchistes :
    Pendant la persécution ce sont les chrétiens qui gouvernent le Père! Allons! mes gaillards, que faut-il faire? Et tous de rire.
    Ah! il faut que le Père se cache de nouveau, car il y va de sa tête; ceci n'est pas un jeu d'enfant, répondit l'un d'eux. Je promis d'obéir.
    Nouvel asile
    Au soir, quand tout le village fut endormi, on me conduisit chez un chrétien des plus pauvres ; autour de sa cabane s'étendaient des champs de sorgho et de maïs où je devais pouvoir me cacher en cas de danger, car pendant ces jours il fallait se tenir prêt à toute éventualité. Ma nouvelle résidence n'eût pas été désagréable si j'avais pu aller et venir, mais je devais rester enfermé, blotti du matin au soir sur le fourneau-lit. Je ressemblais à un pauvre oiseau en cage. Cette réclusion dura plus de quinze jours, et pendant que j'étais là, une affaire faillit nous coûter la vie.
    Dans le voisinage, il y avait une bande de dix ou douze brigands que les païens redoutaient beaucoup; aussi avaient-ils averti le mandarin. Celui-ci envoya des soldats pour les saisir; mais les brigands s'échappèrent en tuant deux ou trois soldats. A cette nouvelle, le mandarin de Koan-tcheng-tse, à qui on avait raconté que les chrétiens aidaient les brigands contre les soldats, bondit de colère, et jura, dit-on, de tout tuer et piller. De là, panique générale dans le village chrétien.
    Le mandarin avait aussi demandé à voir les catéchistes, on ne savait trop pour quelle raison. Au premier moment, tous se défièrent, mais après mûre délibération, ils résolurent de se rendre à son appel. Quand ils furent devant lui, il leur conseilla de suivre les lois de l'empereur et non les coutumes des diables étrangers ; et il ajouta qu'ils n'avaient rien à craindre, que si on envoyait des soldats, c'était pour prendre les brigands.
    Il avait été averti aussi de ma présence à Touei-loung-chan il demanda aux catéchistes ce qu'il en était; ceux-ci, aidés par le maire du village (un brave païen), nièrent absolument le fait, et brodèrent une histoire qui persuada le fonctionnaire.
    A cause de tous ces faux bruits, largement commentés par les païens ennemis des chrétiens, je dus me réfugier de temps en temps dans les moissons, mais la fuite était de courte durée ; après quelques heures je retournais à ma cabane. Il en fut ainsi pendant plusieurs jours, jusqu'à l'arrivée des catéchistes.
    Ceux-ci, à leur retour de Koan-tcheng-tse, ramenèrent la paix dans l'esprit des chrétiens, et en réalité, depuis ce moment, on jouit d'une tranquillité relative.
    Peu à peu aussi les Russes gagnèrent du terrain et leur approche effraya les mandarins.
    Les portes des villes étaient fermées; les routes étaient remplies de gens qui fuyaient; partout les maisons étaient désertes. Les familles étaient dispersées; chacun pour soi; les maris avaient abandonné leurs femmes qui abandonnaient aussi leurs enfants les vieillards erraient seuls dans la campagne. C'était une fuite éperdue vers le sud. Où allaient-ils? ils ne savaient et répondaient : Droit devant nous, où nous pourrons. Aigoun, Tsi-tsi-kar, Mergen, etc., etc., étaient au pouvoir des Russes. Les mandarins perdaient la tête ; c'était une déroute universelle, jamais je n'ai vu pareille panique. L'armée russe était encore loin que déjà les Chinois prenaient la poudre d'escampette.
    Les soldats, voyant l'audace des Européens, fuyaient à toutes jambes, abandonnant les uns leurs armes, les autres leurs chevaux. Ceux qui gardaient leurs armes se faisaient brigands et commençaient par dépouiller les paysans. Ah! Quelle soldatesque! Cest pire que les véritables brigands. Tout d'abord on craignait les Russes, mais bientôt pour les Chinois eux-mêmes les soldats devinrent plus redoutables que les étrangers.
    Un régiment d'infanterie était parti de Moukden. Le colonel qui le commandait s'était bien gardé d'aller sur le lieu du combat; il avait filé dans une direction opposée, puis à l'approche du danger, il envoya ses soldats piller les villages qu'il était chargé de défendre. En deux ou trois jours tous avaient des chevaux, des chariots pleins de vivres et de l'argent, et faisant volte-face, le régiment reprit le chemin de la ville, colonel toujours en tête. Mais grand fut l'étonnement de celui-ci, quand il apprit que Moukden était tombée au pouvoir des Russes. Il se cantonna à une distance respectueuse de la ville et continua ses brigandages. Tous les soldats chinois qui n'ont pas été tués à la guerre font ce métier; vous imaginerez par là quelle est la situation du pays.
    Une visite. Alertes
    Le 17 août, vers 3 heures du soir, je fus tout interdit de voir un Chinois entrer dans ma chambre et m'adresser le bonjour en latin. Qui était cet homme que je ne pus d'abord reconnaître? O joie ! c'était un Père chinois déguisé en paysan pour voyager plus sûrement. Quels habits le couvraient ! Il eût été certes bien difficile de retrouver leur couleur primitive. Quant à la chaussure, elle était dans un tel état que les doigts de pied pouvaient s'y ménager des ouvertures!... Quelle agréable surprise de se revoir ainsi, de causer de Monseigneur, des Pères, des chrétiens, de la persécution. Quelle consolation de se confesser!
    Le Père demeura pendant trois jours avec moi, puis il se dirigea sur Siao-pa-kia-tse. Ah! Lheureux mortel, j'enviais son sort; il pouvait voyager, personne ne faisait attention à lui, caché qu'il était sous des haillons. Deux chrétiens cependant l'accompagnèrent.
    Pendant ce temps, les marchands de Koan-tcheng-tse abandonnaient à leur tour leurs maisons à la garde de vieux serviteurs prêts eux-mêmes à prendre la fuite au premier signal.
    Le 21, au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut.
    Père, Père, criaient quelques chrétiens, fuyez, fuyez vite, les soldats arrivent.
    Les avez-vous vus? répliquai-je.
    Non !
    Eh bien! alors je reprends mon sommeil.
    Et tous de s'écrier :
    De grâce, que le Père se sauve, que le Père se cache dans les blés.
    Ils me pressèrent pendant longtemps, puis me voyant inébranlable, ils me laissèrent tranquille, se contentant de faire la garde autour de la maison.
    Pour moi, je voulais dormir encore; malheureusement le fourneau lit était plein de puces, je ne pouvais fermer l'il. Alors j'enlevai la porte et m'installai dessus au grand étonnement de tous ceux qui étaient là. A mon réveil, les soldats n'étaient pas encore arrivés, mais ils n'étaient pas loin, disaient les chrétiens ; il fallut donc se blottir au milieu des moissons; il était tombé de la rosée, tous nos habits furent trempés; enfin la cachette trouvée, on se tourna du côté du soleil levant, et peu à peu tout fut séché.
    La faim vint nous presser, j'envoyai mon guide au village ; il revint joyeux.
    Ah ! Que le Père soit tranquille cette fois, il n'y a pas encore de danger, les soldats sont allés dans une autre direction à la poursuite des brigands.
    Et là-dessus on retourna à la maison, où on rit beaucoup de cette alerte.
    J'appris ce jour-là la mort d'une chrétienne d'environ cinquante ans. Elle avait pris sa maladie dans les roseaux.
    Le 24, nouvelle fuite dans les blés, à la suite d'une fausse nouvelle donnée par les païens.
    Les soldats, disait-on, parlaient beaucoup de la destruction de l'oratoire de Touei-loung-chan et de deux villages peu éloignés, mais ils n'osaient mettre les projets à exécution. Les victoires successives des Russes avaient changé la face des choses. Maintenant les païens commençaient à prendre la fuite, et sans savoir où aller, ils abandonnaient tout, désespérés. Quelques-uns venaient même demander asile aux chrétiens qui les engageaient à attendre.
    Sur ces entrefaites, j'appris que les boxeurs étaient punis comme ils le méritaient: après avoir trompé tout le inonde, dévalisé, massacré les chrétiens, à leur tour, ils étaient emprisonnés, décapités ; ceux qui purent s'enfuir le tirent à toutes jambes; en deux ou trois jours, ils eurent disparu complètement.
    Désormais, rien à craindre pour les chrétiens ; les Russes
    Etaient à quelques lieues seulement ; jenvoyai chercher mes malles restées à Siao-pa-kia-tse, et les chrétiens commencèrent à couper le blé.
    Les Russes
    Le 20 septembre, les Russes passèrent par Loung-ouan, le mandarin alla à leur rencontre avec des drapeaux blancs en signe de soumission. Le 21, ils entraient à Koan-tcheng-tse.
    Deux chrétiens vinrent me demander une lettre pour eux; aussitôt dit, aussitôt fait. Je racontai à ces messieurs quelle avait été ma situation pendant la tourmente, et ce qu'elle était à cette heure, et surtout je les priai de délivrer le P. Laveissière, bien plus exposé que moi.
    Le 24, après mon souper, je vis arriver un cavalier qui me dit précipitamment :
    Les Russes !
    Aussitôt je m'empressai d'aller au-devant d'eux. A la vue du capitaine, je me découvris, et lui, sautant à bas de son cheval, m'embrassa sans façon. Il était tout heureux. Il me raconta qu'il avait été attaqué sur la route à deux reprises, mais qu'il n'avait pas puni les traîtres, qu'il s'était contenté de leur faire peur. Ce qui m'étonnait beaucoup, c'était de l'entendre parler français mieux que moi, car je vous avoue que je suis un peu brouillé avec le français, et les mots n'arrivaient pas toujours avec facilité.
    Nous parlâmes de la persécution d'abord, puis de la France, de la Russie, de la guerre. Je n'avais rien à offrir au capitaine à qui cependant j'aurais voulu faire fête. Je débouchai une bouteille du vin qui me sert pour la messe ; il le but avec délices ; un peu de ragoût fut tout son souper. Ses cosaques, au nombre de vingt, étaient logés chez les chrétiens.
    Notre causerie dura fort avant dans la nuit, il fallut cependant se coucher.
    Notre capitaine était très pressé, il devait retourner au camp le lendemain; il fut décidé que je l'y accompagnerais pour voir le colonel. A 1 heure du matin j'étais debout, à 5 heures je montais au saint autel; le capitaine assista à la messe et au point du jour nous étions en route, suivis par les cosaques. On dîna à Siao-pa-kia-tse et vers 4 heures nous arrivions au camp.
    Le capitaine m'offrit sa tente, où j'étais chez moi, disait-il, Quelle charmante simplicité chez ce brave officier! Il ouvrit une boîte d'ananas; pendant que nous mangions, un interprète vint lui annoncer que les Chinois avaient tué un de ses cosaques. Sur-le-champ le capitaine irrité fit apprêter quarante hommes et il repartit en pleine nuit, sous une pluie battante, pour aller châtier les rebelles. Je fus conduit chez le colonel qui, sous un air un peu bourru, cachait de la bonté. Un major me servait d'interprète; il était extrêmement aimable. Avec lui il y avait encore trois jeunes officiers qui m'offrirent de partager leur installation, ce que j'acceptai. Ils me préparèrent une couchette, me donnèrent des couvertures ; grâce à toutes ces attentions, je dormis très bien.
    Le lendemain, le capitaine était de retour: son premier soin fut de demander ce que j'étais devenu, et aussitôt il vint me trouver et m'inviter à rentrer sous sa tente. Là, on parla de la délivrance du P. Laveissière ; je donnai tous les renseignements dont on avait besoin pour arriver jusqu'à lui.
    Le 26 au soir, on reçut l'ordre de partir pour Moukden ; le capitaine voulait m'emmener. Je lui fis remarquer que ma présence ici pouvait être d'une grande utilité pour les chrétiens et il fut décidé que je resterais.
    Le lendemain matin, les Russes se mettaient en route. Au moment du départ, je remerciai l'excellent capitaine des services qu'il m'avait rendus, et je lui recommandai de nouveau le P. Laveissière.
    Ne craignez rien, me dit-il, je ferai l'impossible pour le délivrer...
    Quelques cosaques m'accompagnèrent jusqu'à la ville, où je restai cinq jours pour attendre le retour du P. Laveissière.
    Celui-ci n'arrivant pas, parce qu'il avait été très grièvement blessé, ce que je sus plus tard, je priai les chrétiens de Siao-pa-kia-tse de venir me chercher, et comme ce pays était toujours en effervescence, je demandai une escorte de cosaques.
    Travaux. Noël
    A ce moment, les Russes n'étaient pas nombreux à Koantcheng-tse ; cependant l'officier qui commandait le détachement, me donna cinq cosaques et ordonna au mandarin de joindre à ses hommes cinq soldats chinois. Nous arrivâmes sains et saufs à Siao-pa-kia-tse.
    J'y reçus la visite d'un chrétien du nord allant à Ing-tse, à la recherche de nouvelles de Monseigneur et des missionnaires. Je lui remis 5 francs et lui ordonnai de revenir le plus tôt possible, Il promit d'être de retour au bout de vingt-cinq jours : nous attendîmes... vingt-cinq jours plus tard notre homme n'avait pas paru, et nous n'avions aucune nouvelle... Deux mois plus tard, personne. Inutile donc d'essayer de correspondre avec qui que ce fût: je pris la résolution de ne plus écrire jusqu'à la paix.
    Le pays étant relativement tranquille, je fis l'administration de mes chrétiens.
    Cela dura du 29 octobre au 11 novembre.
    Le 13, je me rendis à Ouang-hou-tze-ouo-peung. Ce village plus grand que Touei-loung-chan et à une lieue de distance environ, me demanda vingt jours de travail; chaque jour, je faisais réciter le catéchisme à quinze personnes, le soir je les confessais; j'eus de vraies consolations.
    Pour témoigner aux chrétiens de Touei-loung-chan mon attachement reconnaissant, je résolus de passer au milieu d'eux la fête de Noël; cependant pour faire plaisir aux fidèles dOuang-hou-tze-ouo-peung, je leur promis la troisième messe, celle du jour. Leur église me souriait davantage, parce qu'elle possède un tabernacle et qu'on peut y conserver la sainte Hostie. J'avais en ce moment tant besoin des consolations du bon Maître !
    Le jour de Noël, je chantai la première messe, puis célébrai la deuxième; après quoi, malgré les supplications des chrétiens, je partis en grand chariot. La nuit était si froide, que je tremblais de tous mes membres, quoique je lusse très bien couvert. A Ouang-hou-tze-ouo-peung plusieurs hommes m'attendaient au confessionnal, puis vint le tour des femmes; à 9 heures je chantais ma troisième messe.
    Faut-il vous dire que je n'en pouvais plus, et que ma pauvre tête vacillait malgré moi?

    Mon Dieu, merci !
    Mais voilà que pour me réconforter, je reçois une foule de lettres: de France, de Monseigneur, des confrères; j'oubliai toutes les fatigues, toutes les peines et les souffrances de six mois de séparation et de persécution. Je renonce à vous exprimer mon émotion, ma joie; seul celui qui a éprouvé ces sentiments les comprendra ; ils ne peuvent se décrire.
    Monseigneur me consolait, et ses bonnes paroles me faisaient pleurer d'attendrissement; il me donnait des nouvelles de France, d'Ing-tse, de Chine, de la guerre; il me racontait ses aventures à travers la Sibérie orientale, la Corée, le Japon, puis à Shang-haï où il avait passé deux mois environ. Enfin il m'ordonnait d'aller à Siao-pa-kia-tse, comme curé intérimaire, jusqu'à l'arrivée du P. Cubizolles.
    Si la lettre de Monseigneur fit couler mes larmes, vous dirai-je ce que je devins en lisant les nouvelles de la famille. Ah! Revivre au milieu de vous tous, quelle douceur!
    Le lendemain, je me rendis à Siao-pa-kia-tse ; ce fut sans enthousiasme, car la conduite des chrétiens à mon égard n'avait pas été admirable.
    Je savais que les PP. Sandrin et Gérard voyageaient pour me rejoindre ; les difficultés de la route étaient encore très grandes, les dangers très nombreux ; ils durent attendre des convois russes et ils n'arrivèrent que dans les derniers jours de décembre à Koan-tcheng-se.
    Le 16 janvier, Mgr Lalouyer arrivait à son tour.
    Je nie hâtai d'aller le rejoindre. Quand je l'aperçus, mon cur battit la générale. Nous nous tînmes longtemps embrassés. Quelle joie! Enfin, disions-nous, enfin nous nous retrouvons. Mon Dieu, merci!


    1901/189-202
    189-202
    Chine
    1901
    Aucune image