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Mandchourie Septentrionale : La colonie Saint-Joseph

Mandchourie Septentrionale : La colonie Saint-Joseph LETTRE DE M. BOUBIN Missionnaire apostolique. CETTE année le recensement de la colonie a donné 3 346 personnes don 1t.830 chrétiens baptisés, 1.616 catéchumènes et 350 païens. Si l'année passée, je n'avais à signaler aucun événement extraordinaire et si l'administration avait pu se faire très régulièrement, il n'en est pas de même cette année : la peste, une épidémie sur les enfants, les pluies, les inondations, les brigands, rien n'a manqué.
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    Mandchourie Septentrionale :

    La colonie Saint-Joseph

    LETTRE DE M. BOUBIN
    Missionnaire apostolique.

    CETTE année le recensement de la colonie a donné 3 346 personnes don 1t.830 chrétiens baptisés, 1.616 catéchumènes et 350 païens.
    Si l'année passée, je n'avais à signaler aucun événement extraordinaire et si l'administration avait pu se faire très régulièrement, il n'en est pas de même cette année : la peste, une épidémie sur les enfants, les pluies, les inondations, les brigands, rien n'a manqué.
    La peste nous avait rendu visite, mais grâce à la protection de saint Joseph et de la sainte Vierge, le fléau nous quittait bientôt, après avoir frappé seulement une dizaine de chrétiens et une vingtaine de païens. Pendant plus de deux mois les chrétiens se sont rendus tous les jours à l'église au son de la cloche, pour implorer la protection de saint Joseph, de la sainte Vierge et du bon saint Roch.
    La fête de saint Joseph fut célébrée avec la plus grande solennité. Le matin, il y eut une messe chantée, l'après-midi procession à travers les rues du village principal. Cinquante jeunes chrétiens armés de fusils ouvraient la marche, deux jeunes gens portant, l'un un drapeau français, l'autre un drapeau chinois, les précédaient ; puis venaient les enfants de choeur avec la croix, les jeunes filles et les femmes portant des bannières de la sainte Vierge, huit catéchistes portant la statue de saint Joseph suivie d'enfants portant de petits drapeaux français et chinois ; les hommes avec les bannières de saint Joseph fermaient la marche.
    Longtemps avant, chaque famille avait préparé une multitude de pétards, et à mesure que la procession se déroulait à travers les rues un homme laissé dans chaque famille tirait les pétards au passage de la statue de saint Joseph. Beaucoup de païens étaient accourus des villages voisins. N'osant pas se mêler à la procession, ils se tenaient très convenablement groupés aux coins des rues. Eux aussi avaient apporté des pétards en grand nombre, et ils les faisaient partir lorsque la statue de saint Joseph passait devant eux. Au retour de la procession, il y eut bénédiction solennelle du Saint-Sacrement. Cette journée fut un vrai triomphe pour saint Joseph
    Après la peste vint une épidémie qui ne frappa que les enfants. Dans l'espace de deux à trois mois, il en est mort une quarantaine.
    Après les épidémies, les brigands se sont mis à parcourir le pays. La colonie n'a pas eu trop à en souffrir, cependant nous avons eu un chrétien tué dans une bataille contre ces pillards. Les soldats n'ont jamais pu arriver à les faire disparaître, il a fallu les pluies et les inondations pour les chasser.
    Ce nouveau fléau a été terrible. Pendant près de trois mois la pluie est tombée presque tous les jours, les rivières, les torrents, qui sillonnent le pays ont débordé, dévastant les récoltes, renversant les maisons et entraînant dans leurs eaux les hommes et les bêtes Pendant deux mois environ, la colonie Saint-Joseph a ressemblé à une île au : milieu de l'Océan ; au Nord et au Nord-ouest la rivière de Toung-ken s'étendait sur une largeur de 7 à 8 lis ; au Sud et au Sud Est le Tcha-tsai-hiu s'étendait sur une égale largeur. On ne pouvait communiquer qu'avec des radeaux. Les récoltes des terres basses sont entièrement perdues, celles des terres hautes sont bien endommagées, mais si le beau temps continue il pourra en rester à peu près la moitié. Ce ne sera donc pas la famine, mais se sera une grande gêne pour notre colonie.
    Nous devons néanmoins remercier la divine Providence qui nous a délivrés de la famine d'abord et nous a préservés aussi de plus grands malheurs. En effet, nous n'avons pas eu à déplorer de mort d'hommes ; les familles établies sur le Toung-ken ont pu se sauver facilement. Il n'en a pas été de même sur les bords du Mi-mi-heu et du Hei-king-heu à 100 lis environ à l'Est de la colonie. Là le fléau a été terrible. Ces deux rivières ont tout balayé sur leur passage. Il y a eu plusieurs milliers de noyés. Un champ de chanvre est devenu légendaire. Tout le monde raconte qu'on a trouvé dans ce champ 75 cadavres, serrant encore dans leurs mains les tiges de chanvre, afin de n'être pas entraînés par les eaux
    Au moment où j'écris, les eaux commencent seulement à décroître Malgré tout, comme je le dis plus haut, si le beau temps se maintient ce ne sera pas la famine,
    Il est bien inutile d'ajouter qu'au milieu de tous ces évènements les difficultés n'ont pas manqué, cependant l'administration des chrétiens n'en a pas trop souffert. Dans la ville de Toung-ken j'ai pu bâtir six travées de maisons, creuser un puits et mettre une enceinte en planches. Le P. Pierre est resté une semaine dans cette ville, chez un, chrétien, pour l'administration des sacrements. Il y a eu 52 confessions ; la plupart sont de bien tristes chrétiens n'ayant pas vu un missionnaire depuis longtemps. Maintenant que nous aurons une maison à nous, je vais tâcher de les voir plus souvent.
    Au nord de la rivière Toung-ken j'ai pu bâtir aussi une maison chapelle avec école. Le P. Pierre y est allé plusieurs fois faire l'administration des chrétiens Il y a déjà 58 familles de catholiques ou de catéchumènes.
    Dans la colonie Saint-Joseph, les chrétiens ont rempli avec la plus grande ferveur tous leurs devoirs religieux. Pendant la plus grande partie de cette année, les communications ayant été presque entièrement coupées ou du moins rendues très difficiles à cause de la peste d'abord et ensuite des brigands et des inondations, les chrétiens en ont profité pour s'approcher plus souvent des sacrements. Les dimanches et les fêtes ont été bien observés ; les jours ordinaires soit le matin à la sainte Messe, soit le soir à la prière qui se fait en commun à l'église, il y avait bien plus de monde que les années précédentes. Les mois de saint Joseph, de la sainte Vierge et du Sacré-cur ont été aussi mieux suivis que par le passé. Les confréries du Mont Carmel, du Saint Rosaire et du Sacré-cur sont en très grand honneur dans la colonie et beaucoup de chrétiens en font partie. Ceux qui appartiennent à la confrérie du Sacré-cur observent exactement le premier vendredi du mois. Les confessions et les communions sont bien plus nombreuses que l'an passé, aussi pour plus de facilité, j'ai désigné trois jours par semaine pour entendre les confessions : le lundi pour les enfants, le jeudi et le samedi pour les grandes personnes. En été, tous les enfants qui sont trop jeunes pour travailler dans les champs ou faire paître les bêtes, doivent aller à l'école ; en hiver, les enfants qui n'ont pas fait la première communion ou qui ne savent pas le catéchisme et les prières obligatoires, ainsi que ceux qui ne sont pas baptisés, vont à l'école du chinois.
    La vie publique de la colonie se développe aussi de plus en plus chaque année, et le village Saint-Joseph commence à prendre la physionomie d'une petite ville. Il y a déjà deux distilleries de sorgho et de millet, une huilerie, trois auberges en dehors du village, des charrons, des menuisiers, des maréchaux-ferrants, des vétérinaires, des pâtissiers, un charcutier, deux tanneurs, trois armuriers, deux orfèvres, deux teinturiers, un tapissier. Enfin, il y a trois bazars ; il y a 7 à 8 médecins, trois pharmaciens, il y a même deux perruquiers. Comme il n'y a pas de mandarinat dans la colonie, je dois intervenir souvent dans tous les services afin de maintenir l'ordre. Pour m'aider dans le gouvernement de la colonie, j'ai 18 catéchistes ; de plus, j'ai groupé les familles par dix, chaque groupe de dix familles a deux chefs, ces deux chefs sont responsables des dix familles ; dans le cas d'une attaque des brigands, chacun de ces groupes doit obéir à ces deux chefs.
    Tel est l'état actuel de la colonie Saint-Joseph, tant au spirituel qu'au temporel. Daigne notre saint patron nous continuer sa puissante protection.

    LE RETOUR D'UN MARTYRE

    UN de nos missionnaires, Simon-Marie-Antoine-Just RANFER DE BRETENIÈRES, parti pour la Corée en 1864 fut décapité pour la foi le 8 mars 1866. Son vénérable frère, M. l'abbé de Bretenières, et sa famille ont tenu à posséder le corps du saint apôtre. Ces reliques précieuses, qui, dans quelques années sans doute, seront placées sur les autels, ont été rapportées à Dijon, et à cette occasion, le 8 novembre dernier, une cérémonie solennelle a eu lieu dans l'église de Notre Dame de cette ville. Nous en empruntons le compte-rendu à la Semaine Religieuse de Dijon :

    Nous annoncions, il y a quinze jours, que notre diocèse posséderait bientôt, par un retour depuis longtemps espéré, les restes précieux du martyr bourguignon tombé là-bas, en Corée, pour la foi chrétienne.
    Le 31 octobre, un paquebot japonais, le Kamo-Maru, déposait à Marseille, entre les mains de M. l'abbé de Bretenières, le triple coffre les contenant, et scellé du double sceau du consul de France à Séoul et de l'évêque de cette ville.
    Le lendemain, jour de la Toussaint, à 5 heures du soir, ils arrivaient à l'école Saint-François de Sales, où ils étaient placés dans la « chambre de Just », cet oratoire situé à la tribune même de la chapelle, et où M. l'abbé de Bretenières a rassemblé pieusement tous les souvenirs ayant trait à la mémoire de son frère.
    C'est là qu'ils sont restés, jusqu'au matin du 8 novembre, entourés d'un décor de verdure et de fleurs, recouverts d'un linceul rouge sur lequel reposaient une palme et un glaive coréen, visités par une foule innombrable où toutes les classes de la société étaient représentées, et venue non seulement de la ville, mais des villages environnants.
    A 7 heures, on les enlevait, pour la cérémonie de l'inhumation, cérémonie qui devait avoir lieu dans l'église Notre Dame, autrefois la paroisse de Just, quand il habitait Dijon. Toutefois, ce n'était pas pour les transporter dans cette église même, comme on le fait d'habitude pour les défunts, car un martyr n'est point un défunt ordinaire.

    JANVIER FÉVRIER, N° 85.

    Mais, comme d'une part l'Eglise considère comme une injure adressée à un martyr toute prière faite pour lui, et que d'autre part elle ne souffre pas qu'un culte quelconque soit rendu à ses restes avant d'avoir elle-même statué officiellement sur son cas, il s'ensuit que pour leur inhumation il n'est ni convenable de célébrer une messe de mort, ni permis d'en célébrer une autre en leur présence.
    C'est pourquoi, pour trancher la difficulté, on a transporté ceux de Just dans une salle voisine, la salle des catéchismes, tenue soigneusement fermée durant la cérémonie, qui a été ce qu'elle devait être, une cérémonie non de deuil, mais de joie et de reconnaissance envers Dieu d'avoir jugé son serviteur digne de souffrir la mort pour sa foi, et permis que ses restes revinssent au foyer de la famille.
    Pour cette cérémonie, l'église Notre Dame s'était embellie d'une parure gracieuse, qui s'adaptait harmonieusement aux dispositions architecturales de l'édifice.
    Déjà les professeurs et les élèves de l'école Saint-François de Sales avaient pris leurs places dans les deux chapelles du transept et la partie supérieure des nefs latérales ; aux premiers rangs de gauche, dans la grande nef, M. l'abbé de Bretenières était entouré des membres de sa famille. A 9 h. 1/4, la foule, qui se pressait devant le porche de l'église et dans l'impasse de la sacristie, pénétra peu à peu ; bientôt toutes les places libres étaient occupées. Plus de deux cents prêtres, chanoines, archiprêtres, doyens, curés, professeurs, missionnaires, religieux se rassemblaient dans le choeur, sur cinq rangs serrés de chaque côté ; un bon nombre étaient obligés de s'installer dans la chapelle de Saint-Joseph et dans les premiers rangs de droite de la grande nef. Dans le jour qui s'assombrit sous les voûtes et que va remplacer tout à l'heure la lumière des lustres électriques, dans le respectueux silence qui plane sur l'assistance, à voir de toute part notre belle église Nôtre Dame absolument remplie, comme elle le fut rarement, il semblerait qu'on ne Fa jamais sentie aussi étroite, et qu'elle s'est faite plus petite pour donner à la fête un caractère de plus pleine intimité.
    A 9 h. 1/2, Monseigneur l'évêque, accompagné de Monsieur le vicaire général et de Monsieur le doyen du chapitre, vint prendre place à son trône, pour présider cette cérémonie, à laquelle il s'était si vivement intéressé, et dont il avait tenu à dire lui-même la signification dans des paroles que tous attendaient. Aussitôt, la grand'messe commença, célébrée par Monsieur le curé de Notre Dame assisté de deux séminaristes. Dans la tribune, la maîtrise et le Grand Séminaire chantèrent la messe du jour de l'octave de la Toussaint, et donnèrent le Kyrie et l'Agnus, de Frank ; le Gloria, d'Ebner ; le Sanctus, de Palestrina. Pieusement, l'office s'écoula dans la prière vraie, dans l'émotion profonde qu'entretenait une pensée partout présente, celle du héros dont les restes reposaient tout près de là.
    La messe achevée, Monseigneur dit l'allocution [dont nous reproduisons plus loin un extrait]. Puis la maîtrise, par le chant du Justo-rum animae, de Saint-Saëns, acheva d'exprimer l'intention de la cérémonie, où se dévoilait l'espoir, la certitude pour le juste d'une paix glorieuse et d'un triomphe terrestre après les tourments de la mort douloureuse.
    Après la messe, a commencé, devant les restes dans la chapelle des catéchismes, le défilé des assistants. Ce défilé s'est continué sans interruption jusqu'à 3 h. 40 environ, c'est-à-dire jusqu'au moment où on est venu les enlever pour les transporter à Bretenières, où ils furent inhumés le lendemain dans le caveau de famille, après une cérémonie analogue à celle de Notre-Dame.

    Extrait du discours de Monseigneur l'évêque de Dijon.

    Ce retour, je le salue comme un bienfait pour tous les catholiques du diocèse. Qu'ils apprennent de l'orientation et de l'emploi d'une telle vie qu'il y a un ordre supérieur à celui qui paraît, et un monde surnaturel dans lequel, entrés par le baptême, ils doivent se maintenir avec le secours de la grâce et la fermeté de leur vouloir. Quelle âme énergique en ce jeune patricien à qui souriait toutes les fortunes, qu'attiraient les illusions dorées que le monde appelle bonheur, et qui méprisa tout, séduit par l'attrait de réalités plus durables ! Qu'ils s'arrêtent un instant devant ce cercueil, les oisifs et les libertins, les inutiles et les scandaleux, les fiévreux de l'agiotage, des sports, des théâtres. Venez à votre tour, catholiques fidèles. Une lumière éclatante rayonne pour vous à travers ces planches que les ouvriers coréens clouèrent en gémissant et en les inondant de larmes. Vous apprendrez de Jus de Bretenières le prix de la piété dans la pénitence et l'indomptable foi aux définitives justices et aux éternelles compensations.
    Je salue son retour comme un bienfait pour les prêtres. Il leur rappelle les véritables conditions d'un fructueux apostolat. Intelligent, aimable, érudit, savant et comme on dit, éduqué à la moderne, il pouvait appliquer tous ces dons à la persuasion des hommes. Les qualités naturelles et la culture intellectuelle ajoutent incontestablement une valeur extrinsèque et un poids relatif aux vérités que nous annonçons. Mais ce prêtre de Dieu n'estimait pas que ce fût le meilleur moyen, l'argument indispensable pour ramener les esprits et conquérir les coeurs. Volontiers il eût dit, à son tour, qu' « aucune langue humaine n'est aussi persuasive ni aussi éloquente qu'une vertu ». Il savait que le monde n'a pas été sauvé et transformé par l'intellectualisme ou le scientisme, mais par le sacrifice dans l'amour. Il professait, avec votre grand Bossuet, que ce ne sont point les discours, les thèses, les activités factices qui conduisent les hommes à Dieu. Il faut autre chose pour convaincre le monde endurci. Il faut lui parler parfois avec des plaies. Il faut mettre du sang sur les paroles. Quelqu'un a écrit que les idées vivantes naissent dans le sang et que les grandes révélations descendent des échafauds. Nous savons, nous, que le salut du genre humain vient du Calvaire. « Un prêtre qui ne se tue pas, à quoi est-il bon ? » disait Henri Perreyve. Just de Bretenières était de la même école. Prêtres de Jésus-Christ, envoyés à l'évangélisation du monde, quels que soient nos calvaires d'aujourd'hui ou de demain, recueillons les dernières paroles prononcées par notre héros en allant au supplice ; paroles que le monde antique n'eût pas comprises et que ne comprend plus le monde moderne ; paroles de folie selon la seule raison, mais paroles d'éternelle sagesse selon la foi : « Mourir est doux ! » Saint Paul avait dit : Et mori lu-crum ! La mort est un gain ».
    Je salue, enfin, son retour comme la plus grande bénédiction que le ciel répand sur les débuts de mon ministère. Nous arrivons en même temps. Lui, s'il est permis de rapprocher ma misère de ses vertus, portant dans l'exultation sa gerbe abondante, lourde, vite liée, où les taches de sang mettent un incomparable éclat ; moi, prêt à former la mienne dans l'immense champ diocésain, avec la sollicitude quotidienne, la continuelle douleur, dont parle saint Paul, inséparables de l'apostolat contemporain. Oui, intrépide apôtre, j'en ai eu dès la première heure l'impression mystérieuse, nous allons travailler ensemble : vous, par la protection de vos prières et les sublimes leçons de votre vie, de votre supplice, de votre mort ; moi, par une évangélisation sans trêve que je vous demande de rendre indéfectible et féconde, dans l'ardent désir de la sanctification terrestre de vos compatriotes et de leur bonheur final.

    1912/29-36
    29-36
    Chine
    1912
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