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Mandchourie septentrionale 1

Mandchourie septentrionale 1 SEPT CENTS KILOMÈTRES A TRAVERS LA MANDCHOURIE PAR M. L. J. FAURE Missionnaire apostolique.
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    Mandchourie septentrionale 1

    SEPT CENTS KILOMÈTRES A TRAVERS LA MANDCHOURIE

    PAR M. L. J. FAURE

    Missionnaire apostolique.

    Monseigneur m'envoie à Ien-ki-kang. Je sors de Loung-ouan ma paroisse, comme j'y suis entré, en chaise à porteurs, accompagné des soldats de la ville, des marchands et des chrétiens, qui tous tiennent à me donner cette dernière marque d'affection. A quelques ly de la ville, il fallut nous séparer, et seul, livré à mes pensées, je me dirigeai vers le Dragon1. N'ayant pas eu la satisfaction, dans la précipitation du départ, de visiter une dernière fois toutes mes chrétientés, je tenais à revoir au moins les deux qui se trouvaient sur mon passage : le Dragon et la Barbe 2. Je passais une journée dans chacune de ces stations et m'éloignais de ces vieux chrétiens, au milieu de marques de sympathie, qui, pour être moins chaudes que chez les nouveaux fidèles, n'en étaient pas moins touchantes. De la Barbe, je pris la route de Siao-pa-kia-tse, tenant à aller demander une dernière fois l'hospitalité à mon cher et plus proche voisin, le bon P. Cubizolles, et lui à faire mes adieux. De là, en deux jours, je me rendis à Ghirin ; la route est connue de plusieurs et je n'ai pas à la décrire.

    1. Loung-ouan.
    2. Ouang-hou-tse-ouo-peung

    Le 13 mars, à 10 heures et demie du matin, installé dans mon petit chariot, précédé de mon servant de messe et de quatre soldats célestes, appelés soi-disant à me protéger et à me garder, je quittai l'évêché. A peine sorti de la ville par la porte de l'est, j'aperçois devant nous le Loung-tai-chan, vers lequel nous nous dirigeons. Quoique nous ne soyons encore qu'aux premiers jours du printemps, le soleil est déjà très chaud et le dégel va grand train sur les collines dénudées que nous traversons, aussi est-ce d'une marche lente que nous avançons. La route est plutôt déserte, nous ne rencontrons que deux petits villages : Hoang-chan-tsoei-ze et Ta-tcha-peung, qui d'ailleurs ne méritent aucune mention. D'ici, de là, on aperçoit au fond des vallons, quelques pauvres chaumières assez clairsemées et de bien pauvre apparence. Après avoir marché environ une cinquantaine de ly à travers ces collines, qui se ressemblent toutes, nous descendons dans une belle petite vallée, arrosée par une jolie rivière et entourée de collines. A peu près vers le centre se trouve Kiang-mou-feung, village qui peut compter une trentaine de maisons, parmi lesquelles on distingue deux ou trois boutiques de marchands. Nous nous arrêtons dans une auberge. Quelle auberge, mon Dieu ! Imaginez-vous une maison assez longue, avec cuisine au centre, sans aucune cloison. Aussi, à peine a-t-on allumé le feu, que nous sommes envahis par une épaisse fumée qui nous asphyxie et nous aveugle. C'est à n'y pas tenir et malgré la boue et la fraîcheur du soir, je prends le parti de passer mon temps dehors, jusqu'à l'heure du repos.

    14 mars. Le chant du coq me trouve ce matin les yeux bien ouverts, aussi dès cinq heures, tout est prêt pour le départ et nous reprenons notre route à travers la vallée. A peine sorti du village voici la rivière, large, peu profonde et entièrement dégelée, nous la passons à gué. Après avoir traversé San-kia-ze, avec ses trois groupes de maisons, bien distincts, échelonnés le long de la route, nous quittons la vallée qui incline vers le nord. Gardant toujours la direction de l'est, nous côtoyons les montagnes, dont le soleil, déjà haut, dore les cimes dénudées. Non loin de la route, coule le Soang-tcha-heu que nous avons passé, il n'y a qu'un instant, mais qui ici est un torrent roulant avec fracas ses eaux impétueuses. La route reste passable, à côté de celle qu'on m'avait annoncée. On reconnaît que la main des Russes a passé par là, réparant les endroits les plus difficiles et posant ici ou là quelques ponts, dont la solidité est plus que douteuse. C'est la grande route de Ningouta. Elle est très étroite jusqu'à Neu-heu-mou-chan, où, sans transition, elle s'élargit brusquement et peut mesurer 4 à 5 ly. Après Kouo-kia-keou-ze, tout change d'aspect et j'entends mon petit servant en faire la remarque. « C'est curieux, dit-il, tout est différent par ici, même les corbeaux n'ont plus la même voix qu'à Loung-ouan, on croirait à les entendre un homme qui répond : Tchà ». Enfin nous arrivons au pied de la montagne, nommée le Lao-ye-ling, qui nous barre la route et qu'il nous faut gravir. Il est trop tard pour tenter l'ascension dès ce soir, ce sera pour demain. Nous avons à peine fait 95 ly et il faut songer à chercher un gîte pour la nuit. L'auberge d'aujourd'hui n'est pas meilleure que celle d'hier, seulement elle est trop ouverte, et l'autre était trop fermée.

    15 mars. Pendant la nuit, la neige est tombée et recouvre le sol d'une couche de près d'un pied d'épaisseur, ce qui va augmenter encore la difficulté de la marche. Bien serré dans ma fourrure, je m'avance à travers la forêt, si épaisse maintenant que c'est à peine si, par intervalles, j'aperçois le ciel. Bientôt commence l'ascension. Un impressionnant silence règne autour de nous, que seuls viennent rompre les sonores claquements du fouet de mon cocher. Mais c'est en vain qu'on les excite, les mules refusent d'avancer. La pente est rapide, et un épais verglas caché sous la couche de neige, rend la route des plus glissantes. La montée est rude, la descente n'est pas plus aisée. Quatre fois la limonière s'abat, entraînée sur cette pente glissante, jusqu'à ce que la charrette, donnant contre une pierre soit arrêtée par le choc. Une fois mème, malgré nos efforts et ceux de quelques piétons qui nous prêtent main forte, la voiture glisse si rapidement qu'elle passe par devant les mules de traits, les entraînant à leur tour. Plus d'une fois j'ai cru que tout allait être brisé ou perdu, projeté de l'autre côté de la route, et la recommandation du P. Samoy me vint à la pensée : « Ne laissez pas vos roues en route », m'avait-il dit, en partant.
    Après 2 h. 1/2 d'efforts nous sommes dans la plaine.
    Mais, au loin, devant nous, apparaissent à travers la brume deux énormes pics et la seule pensée qu'il nous faudra peut-être les gravir, me fait déjà frissonner. Une vingtaine de ly plus loin à Ta-kou-kia-ze, nous quittons la route de Ningouta, pour incliner plus au sud. La plaine, d'abord déserte, est ici plus cultivée, à en juger par les nombreuses fermes qu'on y aperçoit. Mais les habitants de ces parages doivent aimer et préférer la solitude ; pas d'agglomération, pas de village, rien que des maisons isolées, distantes de 2 à 3 ly et d'une bien pauvre apparence.
    Nous voici au pied des montagnes aperçues tout à l'heure. Ma frayeur tombe aussitôt, ce sont deux énormes rochers, isolés et comme égarés au milieu de cette plaine, et la Providence s'est chargée de tracer une route, en laissant un espace libre entre leurs pentes abruptes. Laissant derrière nous le petit village de Kiou-tchan, nous passons à gué le Ya-pa-heue, large rivière qui se déroule à travers la plaine et dont les eaux si claires et si limpides nous permettent d'en admirer le fond, entièrement couvert de luisants petits cailloux aux formes des plus bizarres.
    La route est bonne, et il nous est possible ainsi de réparer le temps perdu ce matin, et nous us avons tout de même fait 90 ly, quand nous arrivons à Ou-ling-toun, où nous nous arrêtons pour passer la nuit. Ou-ling-toun est un tout petit marché, bien situé sur le bord de la rivière du même nom et non loin des montagnes qui ferment la vallée à l'est, et qu'il nous faudra passer demain.

    16 mars. La nuit a été bonne ; à 5 h. 1 /2 nous nous mettons en route. Peu d'instants après nous traversons sur la glace la rivière des Cinq Collines, car il a gelé très fort pendant la nuit. Nous contournons d'abord les premiers sommets, qui aussi dénudés, quoique plus élevés, me rappellent assez les montagnes de Ghirin ; puis, peu à peu, nous nous enfonçons à travers d'épouvantables gorges. A mesure que nous avançons, le col se rétrécit davantage ; au fond coule un petit torrent que nous passons plusieurs fois et les montagnes de plus en plus boisées nous font pressentir une nouvelle forêt à peu de distance. Nous avons fait 30 ly, et arrivant à Ou-ling-keou-ze nous nous arrêtons dans une auberge isolée, pour déjeuner. Après un maigre repas, nous repartons et entrons bientôt en pleine forêt, plantée de sapins. Nous marchons lentement à travers ces gorges, évitant les sommets, mais arrive un moment, où, à moins de revenir en arrière, on ne peut plus les éviter, et bon gré mal gré il faut passer la montagne noire, Tsin-ling. L'ascension est relativement facile ; parvenus au sommet nous voyons s'étendant devant nous, presque à perte de vue, une superbe forêt de sapins, mais combien négligée ; avec ses nombreux arbres déracinés, ses troncs brisés, pourrissant sur place, elle prend un air sauvage. Rien n'en rompt la monotonie ; seuls, dans les éclaircies qu'a faites la hache des bûcherons, quelques bouleaux élancés se dressent comme des sentinelles perdues.
    Vers le soir, après une marche de 100 ly, dont 70 en pleine forêt, nous arrivons à l'auberge, Ma-kia-ze, et nous y prenons gîte pour la nuit. A peine sommes-nous installés, qu'entrent à leur tour six soldats, venant de Ningouta. Parmi eux se trouve un chrétien, qui vient me saluer et m'apprend que là-bas le nombre des catéchumènes dépasse le beau chiffre de 400. Me voici donc pasteur d'un nombreux troupeau sur un immense district, Ningouta se trouvant encore à 400 ly au nord de Ien-ki-kang.
    17 mars. La première partie de la nuit a été passable, mais vers minuit le vent s'élève et souffle en tempête ; pénétrant partout et faisant claquer les fenêtres mal jointes de l'auberge. Impossible de dormir. Nous partons à six heures seulement. La forêt conserve toujours le même aspect sauvage, mais ce n'est plus le silence d'hier. Le vent, s'engouffrant à travers les arbres, fait entendre des sifflements lugubres ; les arbres s'entrechoquent et semblent exhaler des plaintes en de sinistres gémissements. Tout à coup, résonne non loin de nous, un terrible craquement, c'est un arbre déraciné par la tempête, qui tombe en brisant, dans sa chute, les branches qu'il rencontre. Par une pente longue mais moins rapide, on passe le Hoa-soung-ling, qui tire son nom dune espèce de sapin. L'ascension se fait sans difficulté ; d'ailleurs consolons-nous c'est la dernière chaîne de montagnes. Vers midi nous sortons de la forêt, qui ne mesure pas moins de 130 ly soit environ 65 à 70 kilomètres. En quittant la forêt, nous entrons dans une assez large vallée entièrement déserte, c'est la steppe. Le soir, après avoir fait 45 ly, à travers cette vallée, nous descendons à l'auberge Ma-sien-tien ; beaucoup de soldats chinois sont réunis ; ils me prennent d'abord pour un Russe, puis se font respectueux et polis devant un missionnaire. On cause longtemps, puis chacun se dispose à dormir.

    18 mars. La nuit a été mauvaise ; par crainte du froid on nous avait enfumés. Lé matin la pluie nous attrape en route, puis la neige ; j'aurai vu et supporté en ces quelques jours toutes les intempéries des saisons.
    Après avoir passé le Kan ma heu, petite rivière qui coule au pied d'une colline que nous gravissons, nous nous trouvons sur un immense plateau, partie en friches, partie en terres cultivées. On aperçoit çà et là de rares fermes, d'une apparence plus belle que les pauvres masures rencontrées le long de la route. Enfin, après avoir contourné une dernière colline, nous entrons dans une vallée, large et très fertile, si on en juge par les grandes et nombreuses fermes qu'on découvre de tous côtés. Vers le centre on distingue déjà Toun-hoa-sien. Nous y voilà, entrant par la porte du nord, nous traversons toute la ville pour arriver à l'oratoire situé dans la partie sud-ouest.
    Toun-hoa-sien, autrement dit Nao-toung tcheng, est une toute petite ville, calme et sans grand commerce ; mais j'admire la beauté des rues, bien entretenues. Non loin de là, au pied des montagnes qui ferment la vallée à l'est, coule le Mou-an-kiang qui ici, près de sa source, est déjà une grosse rivière, il passe à Ningouta pour aller se jeter dans l'Amour. Les chrétiens voudraient me garder ; ils ne seront contents que quand un missionnaire aura sa résidence chez eux.

    19 mars. Fête du grand saint Joseph ; naturellement je le choisis pour patron de cette chrétienté. Malheureusement en ce beau jour, je n'aurai pas la satisfaction de célébrer le saint sacrifice, car mes caisses ont du retard et ne sont pas arrivées.
    Nous y suppléerons par un redoublement de prières.
    A 50 ly plus à l'est se trouve une seconde chrétienté sur le bord de la rivière, dont elle porte le nom, Cha-heu-yeul. On compte dans ces deux endroits plus de 200 familles, pour la plupart de cultivateurs, qui déjà ont embrassé notre sainte religion. Non loin de là, à 80 ou 100 ly, se trouvent : Neu-mou-sou, Kang-ze, Koan-ti, tout autant d'endroits où l'on pourra plus tard avoir des oratoires et où les protestants sont déjà établis.

    21 mars. Remettant à plus tard une longue et sérieuse visite, je ne m'arrête que deux jours à Nao-toung-tcheng et nous reprenons la route de Ien-ki-kang. Nous quittons la vallée en passant le Mou-tan-kiang, assez large mais peu profond et que nous traversons à gué. Après avoir gravi une première chaîne de montagnes, nous entrons dans une nouvelle vallée, assez étroite et peu cultivée. De rares fermes se montrent assez distantes d'abord les unes des autres, puis disparaissent ensuite complètement. De chaque côté, à une distance de 7 à 8 ly, les collines avec leurs sommets entièrement nus et couleur de sable, donnent à ces lieux l'aspect d'un affreux désert. La route reste bonne, mais, partis tard ce matin, nous ne faisons que 75 ly et nous nous arrêtons au pied des montagnes pour passer la nuit. De ce côté-ci, les auberges ne s'annoncent pas meilleures, c'est toujours et partout le même dénuement. De plus, l'auberge est bondée et c'est avec peine que nous y trouvons de la place. La température s'est abaissée, il fait réellement froid, tout le monde se plaint et s'approche du feu.

    22 mars. Nous partons au point du jour et nous commençons presque aussitôt l'ascension du Ha-la-pa-ling. La pente est longue et assez rapide, mais la route bien réparée est facile. Nous arrivons au sommet au moment où le soleil paraît à l'horizon. Quel coup d'oeil féerique ! Aussi loin que la vue peut s'étendre c'est un étrange massif de montagnes, d'où surgissent en un fouillis inextricable d'énormes pics aux formes des plus irrégulières. Les pentes escarpées laissent voir des gorges profondes, dont l'aspect sombre donne le frisson. C'est le pays du diable, le bon Dieu n'a pas dû passer par là, diraient les paysans de chez moi ; et c'est là pourtant qu'il faudra nous frayer un passage. Nous descendons la montagne, aussi facilement que nous l'avons gravie. Tout au bas, se trouve en permanence un bonze exigeant 2 sapèques par chariot. Est-ce bien pour continuer les réparations de la route, comme il le prétend ou pour se construire une pagode ? Dans tous les cas la sienne est bien pauvre.
    Nous nous avançons à travers ces gorges qui, dit-on, sont le repaire d'ours, de tigres, etc., au milieu desquels vivent de paisibles cerfs et de timides chevreuils. Les tigres, m'assure-t on, y sont encore nombreux, quoique chaque hiver les Chinois en tuent plusieurs. C'est une richesse d'ailleurs pour le chasseur ; non seulement la fourrure est estimée, la chair et surtout les os se vendent également ; car avec les os de tigre, les médecins chinois font des médecines renommées.
    Arrivé à Fong-mi-la ze, nous nous arrêtons pour un rapide et maigre déjeuner, puis nous continuons notre route, traversant plusieurs torrents ou passant plusieurs pics. J'en signale deux surtout à ceux qui voudront me suivre plus tard, le Wer-niou-ling et le Wang-pu pouo-ze, qui, quoique moins élevés, sont si rocailleux et d'une difficulté telle qu'il faut mille précautions ou plutôt un miracle, pour éviter d'être jeté au fond du précipice, qui s'ouvre large et profond sur notre droite. Les montagnes s'élargissent un instant et nous traversons une petite vallée, au centre de laquelle se trouve Koun-ting-la-ze, village d'une vingtaine de familles. Vers le soir, nous arrivons au pied de la montagne Ou-hou-ting-ze, après avoir longé le large et impétueux torrent qui porte son nom. C'est là que nous prenons gîte pour la nuit ; nous avons fait 105 ly.

    23 mars. En sortant de l'auberge commence l'ascension du Ou-hou-ting-ze ; je la fais à pied. L'air est froid. La barbe gèle et pourtant je suis en nage, tant la pente est longue et rapide. Arrivé au sommet, j'avais l'espoir de voir enfin finir les montagnes, mais non. C'est toujours la vue noire et sauvage de ces effrayantes gorges. La descente est raide et la route si rocailleuse que ce n'est pas sans difficulté que nous arrivons au bas, pour continuer ensuite de nous avancer de gorge en gorge à travers les montagnes. Au fond de ces gorges, les petits torrents dégelés d'abord par les premières chaleurs du printemps n'ont pu résister au froid de la nuit et sont devenus de larges glacières ; glace peu solide d'ailleurs et qui se rompt sous la pression des roues, avec le bruit criard d'une longue pièce de toile qu'on déchire Déjà le soleil dore et fait miroiter à nos yeux, les sommets dénudés des plus hauts pics, mais ne parvient pas jusqu'à nous. Après quatre longues heures passées au fond de ces gorges, la route s'élève peu à peu, et presque insensiblement nous arrivons au sommet du Lao-teou-ling, qui tire son nom d'un vieux bonze, qui, il y a longtemps, sans doute, y vivait en ermite. Enfin la vue change ; ce ne sont plus les montagnes, mais devant nous s'étend un immense plateau, parsemé de collines, d'où s'élancent, de temps à autre, de rares, mais énormes pics. Aussi facile a été l'ascension, aussi difficile devient la descente, et il faut toute l'attention et l'habileté du cocher pour empêcher mules et charrette de rouler dans l'abîme creusé à nos côtés. Dans l'après-midi, les montagnes s'abaissent et ne sont plus que de faibles collines. Plus on avance et plus je m'aperçois que la vallée doit être fertile, car elle est peuplée et bien cultivée. Ce ne sont plus seulement des fermes isolées que nous voyons, mais de gros villages que nous traversons. A Toung-fou nous rencontrons quatre soldats, envoyés par le mandarin à ma rencontre ; ils m'apportent la carte du grand homme, qui m'adresse ses souhaits de bienvenue. Je m'étonne de cette rencontre. Par qui et comment le mandarin a-t-il appris mon arrivée ? Mais voici les villages coréens qui attirent notre attention, avec leurs habitants, tout de blanc habillés, leurs petites maisons, leurs petits chevaux, leurs chariots plus petits encore, traînés par un seul boeuf. Vraiment tout est petit chez eux. Enfin les montagnes qui ferment la vallée à l'est se rapprochent et Ien-ki-kang, Kin-ze-kai, ou simplement Kong-chang, comme on voudra l'appeler, ne doit pas être éloigné. Après avoir traversé la rivière, qui ici se divise en trois branches, je demande où se trouve la ville ? « Nous y sommes, » me répond-on à ma grande surprise. Cruelle déception ! Arrivant dans une ville, sinon grande, du moins assez importante, je ne vois devant moi qu'une agglomération de maisons jetées en désordre et mal construites. Ien-ki-kang n'a rien d'intéressant, ni d'agréable. Nouvelle déception, à mon arrivée à l'oratoire. Ce n'est plus, comme à Nao-toung-tching, un presbytère et une cour ; je ne trouve ici qu'une toute petite maison servant à la fois d'église, de cuisine avec une chambre pour le missionnaire ; tout autour, un grand terrain vague, pas même un mur d'enceinte. C'est pauvre, il faut l'avouer. Mais qu'importe, nous sommes arrivés sains et saufs, c'est le principal ; peu à peu le bon Dieu fera le reste.


    1907/87-94
    87-94
    Chine
    1907
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