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Mandchourie : Premiers pas dans la Brousse

Mandchourie : Premiers pas dans la Brousse
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    Mandchourie :

    Premiers pas dans la Brousse

    Dans ses entretiens spirituels, Mgr de Guébriant aimait à redire aux aspirants missionnaires : « La mer Rouge une fois passée, le missionnaire redevient un enfant ; il entre dans un monde nouveau dont il ne connaît ni les moeurs, ni la langue ». Voici cinq mois que je suis arrivé dans le Manchoukuo ; je suis donc encore un enfant, mais un enfant conscient de son éveil à une vie nouvelle, la vie apostolique. On éprouve à se voir grandir un certain plaisir, mais un certain dépit aussi à constater que l'on grandit bien lentement et seulement par la force de la volonté.
    C'est cet austère plaisir que j'ai ressenti au cours de ma première randonnée dans la brousse. Il y a environ un mois, le P. Duhart, curé de la cathédrale de Kirin, les nécessités de son vaste district lui faisant oublier mon inexpérience de la langue, m'envoyait seul dans un poste secondaire, Tchalouheu. Pour apprendre à parler, il faut parler. « Une once de pratique vaut mieux qu'une livre de théorie », dit l'auteur de la grammaire chinoise. J'accepte donc avec joie le voyage proposé.
    Deux heures d'autobus m'y conduisent, un autobus qui serait digne de rouler sur n'importe quel boulevard de Paris. A Tchalouheu, trois ou quatre chrétiens, attendent le Père, accompagnés de plusieurs enfants. Le premier contact est simple, facile : on échange de profondes salutations. C'est déjà une cause d'étonnement. En France on répugne de plus en plus à faire devant un homme un geste de politesse qui pourrait signifier qu'on est plus petit que lui. Les manuels de liturgie eux-mêmes ne prescrivent que rarement les inclinations profondes. En Extrême-Orient toutes les inclinations sont profondes, et elles sont fréquentes.
    Dès le premier contact les chrétiens de Tchalouheu ont gagné ma sympathie. On porte ma valise ; on me pose les questions d'usage : « Le Père est arrivé ; quand est-il parti ? Est-il fatigué ? » On me demande aussi depuis combien de temps je suis arrivé de France, si mes parents vivent encore, etc...Autant de questions déjà cent fois posées : on finit par savoir y répondre. Ces braves gens n'en sont pas moins émerveillés et tirent de mes réponses un argument d'apologétique : aux païens accourus pour dévisager curieusement l'Européen on explique : « C'est un Père français ; il n'est dans le pays que depuis quatre mois et il comprend déjà tout!» J'accepte l'éloge, mais en souriant discrètement, de crainte de susciter des questions imprévues.
    On me présente un musulman en me disant qu'il ne mange pas de viande de porc ; puis un bonze qui tient en main son chapelet : je lui dis que j'en ai un, moi aussi, et je le lui montre. De tous les curieux on ne me présente que les principaux, mais combien sont là, pour voir de près le « long nez » qui passe dans leur village : c'est ainsi qu'ils désignent la partie pour le tout, et, de fait, il faudrait avoir un nez bien petit pour qu'il ne paraisse pas grand à des Chinois.
    Après un quart d'heure de ce défilé de personnages divers on m'indique un enclos où se trouvent deux maisonnettes en briques d'un aspect riant et reposant ; au-dessus du portail trois grands caractères dorés Église de Jésus : un éclair de joie... Hélas ! Ce sont les protestants qui usurpent ce beau titre. Les mosquées musulmanes, les pagodes bouddhiques excitent dans l'âme du missionnaire un sentiment de pitié ; en passant devant cette résidence protestante perdue dans la campagne mandchoue, j'ai éprouvé un pénible serrement de coeur.
    Par bonheur j'aperçois bientôt une solide charpente dont le sommet, recouvert d'un toit de zinc, soutient une croix et abrite une cloche : c'est la chapelle catholique. La chambre du missionnaire a environ quatre mètres de longueur sur deux de largeur ; le lit monumental gagnerait à être un peu moins dur ; un bureau occupe ce qui reste d'espace.
    Mais on ne vient pas à Tchalouheu pour s'asseoir à un bureau ; les chrétiens sont réunis dans une salle voisine chez le catéchiste. Quand on ne sait que bégayer comme les enfants, il faut avoir leur simplicité : je vais donc m'asseoir parmi ces braves gens. Ils doivent me trouver aimable de les écouter aussi attentivement ; de fait, je ne les interromps que bien rarement par un « ah », sur le même ton que les « ah » dont ils ponctuent leurs phrases pour marquer l'assurance, l'étonnement ou tout autre sentiment. A la fin cependant j'annonce la messe pour neuf heures le lendemain dimanche.
    Le lendemain, dès quatre heures du matin, réveil en fanfare. Triste fanfare ! Un païen est mort dans le voisinage ; le deuil commence et, pendant trois ou quatre jours, les cymbales et binious des bonzes vont s'évertuer à prodiguer des accords que je trouve parfaitement discordants. Vers sept heures les chrétiens arrivent ; les confessions commencent, puis c'est l'heure de la messe. La chapelle a revêtu ses ornements les plus beaux ; elle est riche de tout ce qui rend aimable la crèche de Bethléem : la pauvreté et les bonnes volontés. La salle peut contenir une centaine de personnes ; les murs penchent vers l'intérieur et doivent sans doute de se maintenir debout aux poutres mal équarries qui relient leurs sommets ; une tapisserie de journal les empêche de s'effriter en poussière ; au plafond sont appendues de grandes lanternes chinoises qui s'accommodent assez mal des dimensions exiguës de la chapelle. L'autel est fait de deux tables et d'une caisse dont des religieuses indigènes ont su cacher l'indigence sous des dentelles et des étoffes blanches.
    Les chrétiens sont là environ cinquante. Le temps humide du dégel en a enrhumé plusieurs : ils toussent, ils crachent. La récitation des prières a lieu à haute, à très haute voix ; il suffit d'entendre cette pieuse et harmonieuse cantilène pour que l'âme soit transportée dans l'atmosphère surnaturelle qui convient à la célébration du Saint Sacrifice. Les enfants de choeur ont revêtu des surplis blancs sur leur toge bleue. Ils ne savent pas servir la messe, mais ils interprètent les signes du prêtre ; ainsi, à l'élévation, ils comprennent qu'il faut agiter la clochette, ce qu'ils font longtemps avec assurance jusqu'à un nouveau signal : il faut bien être joyeux, ce n'est pas tous les jours que Notre Seigneur descend dans ces parages.
    Dans l'après-midi, après la récitation du chapelet et des litanies, bénédiction du Saint-Sacrement. J'ouvre la porte du tabernacle, Jésus, enfermé dans un petit ciboire, reçoit les adorations ; en son honneur je puis même brûler quelques grains d'encens, grâce encore à l'ingéniosité des religieuses, qui, avec un cordon et du papier argenté, ont su faire un encensoir digne du décor environnant.
    Avant son départ de France le missionnaire aime à célébrer la messe dans une belle cathédrale enrichie de la foi des générations qui l'ont construite, ou encore à la Grotte de Lourdes illustrée par la visite de la Sainte Vierge. Après six mois de mission il comprend aussi bien la sublimité du sacrifice du Christ lorsqu'il a officié dans une chaumière mandchoue, devant une poignée de fidèles perdus dans une masse innombrable de païens !

    UN JEUNE MISSIONNAIRE DE KIRIN.

    1938/242-245
    242-245
    France
    1938
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