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Mandchourie : Premières impressions d'un Bleu

Mandchourie : Premières impressions d'un Bleu Kirin ! J'en rêvais depuis des mois. Une foule de questions me venaient à l'esprit, auxquelles, l'imagination aidant, je donnais des réponses plus ou moins plausibles, que je communiquais même à d'autres comme absolument certaines. Enfin je suis sur les lieux : j'ai vu, j'ai joui ; mais j'ai à réformer beaucoup d'idées prématurées.
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    Mandchourie :

    Premières impressions d'un Bleu

    Kirin ! J'en rêvais depuis des mois. Une foule de questions me venaient à l'esprit, auxquelles, l'imagination aidant, je donnais des réponses plus ou moins plausibles, que je communiquais même à d'autres comme absolument certaines. Enfin je suis sur les lieux : j'ai vu, j'ai joui ; mais j'ai à réformer beaucoup d'idées prématurées.
    D'abord, je n'ai pas été déçu et, si j'ai éprouvé quelques surprises, elles ont été plutôt agréables. Avant d'arriver, j'avoue bien simplement que je ressentais une certaine crainte révérencielle, même une appréhension vis-à-vis des confrères que j'allais trouver, vénérables Pères à barbe blanchie par les travaux apostoliques ; je craignais qu'ils ne regardassent d'une certaine hauteur le pauvre « bleu », le petit « blanc-bec » tout frais sorti de la cage. Or, au contraire, chez tous j'ai trouvé un accueil vraiment cordial et fraternel ; les lettres reçues, les mots entendus, me l'ont prouvé.
    Mgr Gaspais lui-même, que je connaissais pour avoir reçu de lui le sous-diaconat, m'a mis de suite à l'aise. Etait-il besoin pour cela d'un repas chinois ? Je ne le pense pas. Il eut lieu cependant dès le dimanche qui suivit mon arrivée : menu abondant, absolument inédit pour moi, copieusement arrosé du fameux « chaokiou », la liqueur traîtresse du pays. Je dois avouer que je ne fis que médiocrement honneur aux nombreux mets, succulents, m'affirmait on, et cela peut-être un peu à cause dé l'émotion, mais sûrement à cause des bâtonnets, dont j'ignorais le maniement ; j'aurais même gardé un jeûne presque total si, après consultation d'un jury d'honneur, on ne m'avait accordé « l'indult de la fourchette ».
    Ce n'était là que le début des réjouissances. En arrivant on rêve toujours un peu de la brousse et ce fut pour moi un enchantement de m'évader de Kirin et d'aller visiter le « village modèle ». « Tout nouveau venu doit voir cela », m'avait-on dit, et, de fait, après avoir vu, je souscris de tout coeur à cette maxime des anciens. Le « village modèle », c'est la belle chrétienté de Siaopakiatse, avec ses 2.350 chrétiens, sa Maison mère des Vierges indigènes du Saint Coeur de Marie et toutes les oeuvres d'une paroisse fervente. Là j'eus la joie de saluer la Vendée en la personne du P. Revaud, le zélé pasteur, et celle, plus grande encore, de voir l'église remplie de fidèles parmi lesquels plus de 600 s'approchèrent de la sainte Table. Sous le coup de cette édifiante vision, je me disais : « Vraiment nos anciens n'ont pas perdu leur temps ! ». Mais je pensais aussi que, si mes impressions sur la chrétienté mandchoue se bornaient à celles que je recueillis à Siaopakiatse, je n'aurais qu'à prendre le chemin du retour pour aller missionner en France. Depuis ma tendre jeunesse, j'avais rêvé de multitudes païennes plongées dans les ombres de la mort ; je m'étais imaginé aller à elles en libérateur et mon idéal était de reproduire au loin nos paroisses de France, ces bonnes paroisses où tout le monde remplit ses devoirs de chrétien, où même certains hommes communient deux ou trois fois dans l'année. J'avais franchi dans ce but 20.000 kilomètres, et voilà que je trouve ici des chrétiens plus chrétiens que ceux de chez nous : nombreuses communions quotidiennes de femmes, mais aussi d'enfants, de jeunes gens, d'hommes murs, de vieillards, en un village qui est en même temps pourvoyeur de sujets pour le séminaire et pour le couvent de religieuses indigènes !
    Mais Siaopakiatse n'est pas loin de la capitale païenne où, au premier jour de l'année chinoise, je pus voir les pagodes envahies par d'innombrables pèlerins. En passant à Moukden, en la fête de la Toussaint, j'avais pu déjà comparer le groupe des fidèles assistant aux offices dans la belle cathédrale catholique avec la multitude vaquant à son labeur journalier. Je me souviens aussi de l'air ébahi, des sourires narquois des indigènes s'amusant de notre soutane, pour eux costume bizarre, ridicule. Et je n'eus plus de doute : j'étais bien en pays païen et je pouvais, et je devais travailler à la réalisation de mes rêves d'antan.
    Durant les premiers mois, ce furent les surprises, les étonnements, les impressions de toutes sortes qu'éprouve tout jeune missionnaire ; ce fut la lente initiation aux moeurs mandchoues. Les Mandchous me paraissent intéressants, mais je ne puis encore les juger que sur l'extérieur ; je constate cependant que la natte de cheveux, les petits pieds des femmes, deviennent rares ; que la toge majestueuse, mais trop souvent crasseuse, la longue pipe, ont un cachet qui me plaît ; que les gens ne sont pas aussi jaunes que je croyais ; qu'enfin, bien que nouveau venu, j'ai déjà fait connaissance avec les parasites qu'ils nous transmettent trop généreusement.
    J'ai fait quelques progrès dans le maniement des bâtonnets, mais il y a un autre point noir : vous l'avez deviné, c'est la langue ; je ne fais encore que bégayer et parfois je me demande même si je pourrai jamais faire autre chose que balbutier cette langue, que l'on qualifie de céleste et qui me paraît plutôt diabolique. Mais je ne me décourage pas et je proclame que Kirin est la mission idéale.

    Un Bleu de Mandchourie.

    1937/251-256
    251-256
    Chine
    1937
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