Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Mandchourie Méridionale : Ma vie pendant quatre mois

Mandchourie Méridionale : LETTRE DU P. LOUIS PERREAU Missionnaire apostolique Ma vie pendant quatre mois Ing-tze 19 novembre 1900. Mes bien chers Parents, Je suis arrivé à Ing-tze hier dimanche. J'ai reçu vos lettres remplies de l'angoisse de vos curs. Oh! Combien vous avez souffert pour moi. Que le bon Dieu, par l'intermédiaire de Marie, vous bénisse, accepte vos souffrances, et vous en tresse une belle couronne au Paradis.
Add this
    Mandchourie Méridionale :

    LETTRE DU P. LOUIS PERREAU

    Missionnaire apostolique

    Ma vie pendant quatre mois

    Ing-tze 19 novembre 1900.
    Mes bien chers Parents,
    Je suis arrivé à Ing-tze hier dimanche. J'ai reçu vos lettres remplies de l'angoisse de vos curs. Oh! Combien vous avez souffert pour moi. Que le bon Dieu, par l'intermédiaire de Marie, vous bénisse, accepte vos souffrances, et vous en tresse une belle couronne au Paradis.
    Le 26 juin, je crois avoir écrit à Maman. Je n'osais tout dire; je te cachais, bonne Mère, ma situation, qui alors était certainement beaucoup plus difficile que celle de mes confrères. En te le disant, j'avais peur de faire saigner ton cur. Maintenant que je suis sauf, je vais vous raconter mon existence.
    Dans les premiers jours de juin, il fut question d'une certaine secte franc-maçonne. Tout le monde parlait de ces gens-là avec une espèce de terreur. Ils étaient, disait-on, invulnérables, doués d'une force extraordinaire, et pouvaient accomplir des phénomènes, comme brûler le fer avec un éventail, tuer un homme avec de la paille, etc...
    Douze jours après, ils parurent. La secte fit des progrès immenses; en trois ou quatre jours, elle compta plus de quatre mille adeptes à Fa-kou-men. Les jeunes gens et les jeunes filles, tous voulaient être Boxeurs. On n'entendait dans la ville que cris, hurlements: A mort les diables, à mort les chrétiens! La tourmente s'annonça bientôt horrible. Il me serait trop long de vous conter tous les petits tracas suscités chaque jour, ou les lettres haineuses que je reçus.
    C'est vers le 18 juin, que j'eus la première alerte, il était environ 5 à 6 heures du soir; la place, devant chez moi, était entièrement garnie de monde, une foule compacte s'y serrait, il y avait des milliers de personnes. Soudain, plusieurs centaines entrent dans la première enceinte de ma résidence. A ce moment-là, je vous assure, mon cur battit bien fort, je croyais que tout était perdu. Une dizaine de chrétiens seulement se trouvaient près de moi. Je prends une canne, et cours sus aux bandits. Ma témérité les terrasse, ils s'attendaient à me voir fuir. Mes chrétiens m'imitent. Les coups de poing et de bâtons pleuvent dru. Les gens du dehors entendent les cris, la terreur les saisit, ils se sauvent à toutes jambes. Bientôt la place est vide, ma cour également, et nous avons fait trois prisonniers. En moins de dix minutes, nous avions, sans tirer un seul coup de fusil, remporté la victoire. II est vrai que les Boxeurs n'avaient pas d'armes. Bientôt, toute la ville sut ce qui venait de se passer, la panique fut générale; on avait peur que je ne fisse une sortie, avec mes braves chrétiens. Toute la nuit, ce fut un mouvement impossible à décrire, l'on aurait dit l'enfer déchaîné.
    Craignant une nouvelle attaque, j'envoyai prévenir les autorités de la ville, qui ne firent aucun cas de mes avertissements. Ce n'est que le lendemain à dix heures, que le mandarin de la douane voulut bien emmener mes prisonniers.
    J'écrivis à Mgr Guillon, pour le prier de demander appui et secours pour moi et mes chrétiens.
    Le gouverneur fit paraître une sorte d'édit, ordonnant à toutes les autorités de Fa-kou-men de me protéger. Cela fit le même effet qu'un coup d'épée dans l'eau. Le lendemain, 23 juin, la ville était couverte d'affiches, invitant les habitants à venir, le 8 juillet, brûler ma résidence. Me voyant abandonné à mes propres forces, je résolus de lutter jusqu'au bout. Toutefois, j'ordonnai aux femmes chrétiennes de quitter la ville. J'envoyai ce que j'avais de plus précieux à Tié-ling, à la colonie russe. Tous les jours, nous avions de nouvelles alertes; un jour même, les bandits mirent deux fois le feu à la porte d'entrée; chaque fois, grâce à Dieu, les attaques furent repoussées avec succès. Cependant, ces tracasseries continuelles lassaient une grande partie de mes chrétiens : la plupart s'enfuirent en Mongolie, ou dans les montagnes de l'est de la Mandchourie.
    Le 3 juillet, les jeûneurs (Tsai-li-ti) de Fa-kou-men et des environs tinrent une assemblée, pour décider la manière de s'y prendre afin d'exterminer, le 8 juillet, le diable (moi) et tous les chrétiens. Le soir du même jour, ils vinrent en grand nombre, mais furent vivement repoussés. Il y en eut même un qui se cassa la jambe en se sauvant. Je commençais à m'habituer à mon nouveau genre de vie. La nuit, je dormais sur mes deux oreilles. Le P. Lamasse étant venu me voir le 24 juin, fut étonné de trouver ma porte d'entrée grande ouverte, malgré la foule qui était devant ma demeure. De fait, dans les circonstances difficiles où nous nous trouvions, il fallait payer d'audace, et montrer que nous n'avions pas peur. Le Chinois est si lâche, qu'il tremble devant le plus petit enfant, qui se dresse courageusement en face de lui : mais sa lâcheté se change en férocité quand il a le dessus.
    Malgré les troubles, j'activais de mon mieux les travaux préparatoires pour la construction de mon église. Des centaines de chariots de pierre étaient amenés, les pierres taillées, mes plans achevés. Partagé entre la crainte et l'espoir, je ne me laissais pas décourager. Ma plus grande crainte était pour mes pauvres chrétiens, les enfants de Paul (1), les miens aussi. Enfants dans la foi, il était à redouter que par faiblesse, ils ne reconnussent plus le bon Dieu pour leur Père, et Marie pour leur Mère. Je les encourageai, les fortifiant par les sacrements. Tous me promirent de rester fidèles jusqu'à la mort. Je les confiai à Marie, en l'honneur de qui je travaillais à la construction de mon église, dédiée à son Immaculée Conception.
    (l) Son frère, le P. Paul Perreau, mort en 1899.
    Le 5 juillet, je reçois quelques mots du P. Lamasse; en voici le sens: « Mgr Guillon, le P. Émonet, le P. Jean, deux Surs de la Providence de Portieux, et de nombreux chrétiens, massacrés à Moukden par les soldats chinois. Toute défense devient inutile. Sans doute les massacres vont faire de rapides progrès. Je crois que vous ferez bien de venir ici à Tié-ling, à la colonie russe. Toutefois, faites ce que le bon Dieu vous inspirera. Je vous conseille de fuir au plus vite, à la grâce du bon Dieu ».
    Quatre ou cinq chrétiens seulement restaient à Fa-kou-men, je leur donnai une dernière fois le sacrement de pénitence. Puis, les larmes aux yeux, j'ordonnai de seller les chevaux pour la fuite. Il était deux heures après midi. Nous passâmes par une porte, derrière ma maison; peu de gens nous virent, aussi nous eûmes le temps de faire, au grand galop, environ 5 lieues, avant que la ville sût notre départ.
    A ma résidence, deux fidèles domestiques n'avaient pas voulu s'éloigner: ils furent témoins des atrocités commises. Dès qu'on est sûr de mon départ, en un clin d'il, les portes et les fenêtres sautent en éclat, tout est volé, pillé. Vers cinq heures, une flamme immense s'élève, mon presbytère et mon église brûlent.
    Une bande de Boxeurs se mit à notre poursuite; mais ils ne purent nous rejoindre; nous prîmes des chemins détournés ; je changeai d'habit, etc... La nuit venue, nous fîmes paître nos chevaux dans un champ de pois, et à minuit, nous arrivâmes au passage le plus difficile ; un fleuve nous barrait la route. J'envoyai mes hommes chercher des barques le long du fleuve, et je me cachai. Ils eurent la bonne fortune d'en trouver une, ils y montèrent. Je m'élançai sur la barque en criant: en avant! Les bateliers ne furent pas peu surpris de voir un « diable » arriver ainsi à l'improviste; mais ils ne dirent mot. Je les payai grassement. Nous abordâmes à 5 kilomètres au nord de Tié-ling ; car j'avais rencontré non loin de Fa-kou-men, un nouveau courrier du P. Lamasse, il m'avait dit que Tié-ling était garni de soldats chinois, et tous les passages gardés.
    Je résolus alors de me rendre à Kao-chan-toun, chez le P. Hérin.
    Nous nous engageâmes dans les montagnes par une nuit noire, sans guide, sous une pluie battante. De minuit à dix heures du matin, nous fîmes des kilomètres et des kilomètres, sans jamais nous éloigner de plus de trois à quatre lieues de Tié-ling. A la fin les bêtes ne marchaient plus. Nous n'avions rien mangé depuis la veille. Mes domestiques ne voulaient pas aller plus loin. Le P. Laurent Hia, prêtre chinois, mon vicaire, qui était revenu d'Ing-tze depuis trois ou quatre jours, m'accompagnait aussi. Enfin, après une course de 150 kilomètres au moins, dont 100 dans les chemins affreux des montagnes, nous réussîmes à gagner Kao-chan-toun. C'était le samedi, 7 juillet, à deux heures de l'après-midi. Le P. Hérin était sur la porte de sa cour. Il me tendit les bras sans dire un mot, nos larmes coulèrent.
    A Kao-chan-toun, en ce moment-là, on pouvait vivre dans une paix relative; mais les villages voisins achetèrent des mandarins, et obtinrent l'envoi de 1.500 hommes de troupes chinoises, avec trois canons, pour détruire la chrétienté. Nous n'avions presque pas d'armes, peu de munitions, nous résolûmes de fuir dans les bois. Nous nous rendîmes à Tcha-kou. C'est une petite chrétienté, cachée dans les montagnes. Les chrétiens nous reçurent avec joie, joie qui fut bientôt changée en tristesse, en apprenant notre malheureux sort.
    Nous restâmes durant un mois, sans oser sortir de notre cachette, que j'avais construite, à l'aide de branches et de feuilles: c'était une petite maisonnette, suffisamment grande, pour y rester couché. Là, encore, nous eûmes plusieurs alertes; mais, grâce à Dieu, elles échouèrent. Une fois, c'était le chef de la bande qui tombait soudain mort sur la route; parfois c'étaient les bandits eux-mêmes, qui se battaient entre eux. Bref nous en fûmes quittes pour la peur ; ce que Dieu garde est bien gardé.
    Le 4 août, nous réussîmes à envoyer un courrier à Ing-tze, au P. Choulet. Le cher Père nous envoya une lettre pleine de cur, avec deux petits flacons de vin de messe. Le courrier fut de retour le 14 août, au soir.
    Le 15, fête de l'Assomption, nous sortîmes pour la première fois de notre cachette. Nous passâmes la journée au milieu de nos chrétiens plus fervents que jamais. Oh! Quelle belle fête! Il nous semblait n'avoir encore rien souffert, tant nous étions heureux: ce n'est qu'à, regret que le soir venu nous regagnâmes notre cachette.
    A cette époque, les esprits, quoique toujours en effervescence, commençaient à s'apaiser; aussi nous résolûmes de changer de retraite, car nous habitions fort loin des maisons, et il était très difficile de nous apporter la nourriture de chaque jour.
    Nous bâtîmes notre nouvelle case au-dessus du village. Nous nous fîmes chacun un petit sentier dans la forêt, afin de pouvoir nous promener en récitant nos prières. Le mien était le plus large, le mieux placé, et aussi le plus fréquenté. A une extrémité, la plus avancée dans la forêt, j'avais roulé des pierres, porté de la terre, et fait une magnifique plate-forme avec banc et table, c'était notre salle à manger. A l'autre extrémité était l'observatoire, avec une magnifique vue sur la plaine; quelques buissons nous cachaient aux regards des profanes. Notre temps était partagé entre la prière, la méditation et la gaieté. Cependant, la nouvelle de la mort de Monseigneur et de neuf prêtres jetait souvent nos curs dans la tristesse.
    Toutefois, nous remerciions le bon Dieu de l'honneur qu'il accordait à notre pauvre mission.
    Une fois ou deux même, nous nous engageâmes dans la forêt à la chasse; d'un coup de carabine, j'abattis un magnifique chevreuil, parfois des faisans, c'est ce que nous appelions mettre du beurre dans notre soupe.
    Inutile de vous dire que tout était en commun: celui qui trouvait un rond de saucisson dans la brousse, devait en faire part à l'autre. Notre costume était simple: un pantalon, une chemise plus ou moins déchirée, des souliers chinois les jours de pluie seulement.
    Je fis également une station de bains au ruisseau qui coulait non loin de là. Je roulai d'énormes pierres, je barrai le ruisseau, et réussis à faire un bain de 2 mètres de long, sur 1 de large avec une profondeur de 0 m. 70. Tous les jours nous y allions noyer la vermine qui nous rongeait.
    Le 13 octobre nous arriva un courrier des Russes ; ces Messieurs nous demandaient: Existez-vous encore, avez-vous besoin de secours? Je leur répondis: oui ; et le 18 octobre, deux cents soldats russes nous attendaient à Kao-chan-toun, c'était la délivrance...
    Nous franchîmes de nuit les 20 kilomètres qui nous séparaient de nos libérateurs. Les officiers se montrèrent très bons; ils restèrent trois ou quatre jours à Kao-chan-toun, pour permettre aux chrétiens de trouver des maisons.
    Le 23, nous partîmes pour Tié-ling. Cependant les circonstances ne nous permirent pas de gagner Ing-tze immédiatement; car nos chrétiens n'étaient pas encore en pleine sécurité. Grâce à Dieu, les affaires s'arrangèrent peu à peu; nous laissâmes nos néophytes dans une situation où, avec de la patience, ils pourront encore vivre; c'est tout ce que nous pouvons faire pour eux, en ces circonstances difficiles. D'ailleurs, ces braves gens, depuis six mois bientôt, sont habitués à tout souffrir, à tout supporter et se contentent de peu. Comme vous le voyez, mes bien chers parents, le bon Dieu a tout bien conduit. A présent, on parle de paix en Chine! Je veux le croire, et nous, les ministres de Jésus-Christ, nous ne désirons rien de plus, notre oeuvre est une oeuvre de paix et de salut.


    1901/134-142
    134-142
    Chine
    1901
    Aucune image