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Mandchourie Méridionale : Le relèvement d'une mission

Mandchourie Méridionale : Le relèvement d'une Mission 1900-1909 RAPPORT DE M. LAMASSE Provicaire Apostolique. Les neuf années qui viennent de s'écouler constituent, dans lhistoire de notre mission, une période de relèvement.
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    Mandchourie Méridionale : Le relèvement d'une Mission
    1900-1909
    RAPPORT DE M. LAMASSE
    Provicaire Apostolique.
    Les neuf années qui viennent de s'écouler constituent, dans lhistoire de notre mission, une période de relèvement.
    A la fin de l'année 1900, la Mandchourie méridionale offrait en effet le spectacle d'une mission singulièrement éprouvée. Pendant trois mois (juillet, août, septembre 1900), un souffle dévastateur, dû surtout à la haine de l'étranger, avait passé sur elle et saccagé l'oeuvre patiemment édifiée durant soixante années d'efforts.
    L'évêque, Mgr Guillon, était tombé le premier (2 juillet 1900) sous le feu des persécuteurs, et avec lui M. Emonet, le P. Jean Li, Soeur Sainte-Croix et Soeur Albertine. Un peu plus tard, MM. Bourgeois, Le Guévél, Viaud, Agnius, Bayard, les prêtres indigènes Alexandre Sia et Maurice Li et un millier de chrétiens environ étaient égorgés à leur tour. Dans la tourmente, disparurent tous les établissements de la Mission : églises, écoles, résidences, orphelinats, dont il ne resta bientôt plus pierre sur pierre.

    JUILLET AOÛT 1910, N° 76.

    Sauf MM. Corbel et Alfred Caubrière, qui purent se maintenir dans leur chrétienté de San-tai-tse au prix d'une résistance héroïque, et MM. Hérin et Perreau, qui réussirent à se cacher dans la montagne, les missionnaires qui échappèrent au massacre durent chercher leur salut dans la fuite. Les uns, avec leurs chrétiens et sous la protection des soldats russes, comme MM. Vuillemot et Lamasse, accompagnés des Surs Gérardine et Marie, purent se frayer un passage de Tie-ling à Karbine à travers 10.000 soldats chinois, et, de là, gagner Khabarosk ; les autres prirent la fuite, seuls et sans autre appui que celui de la divine Providence : tels MM. Huchet et Villeneuve, qui, chassés de Tong-hoa-sien, furent obligés de se jeter dans les montagnes de Corée qu'ils ne traversèrent qu'au prix de fatigues inouïes. M. Lecouflet parvint, sans trop de difficultés, à rejoindre à Karbine les missionnaires de la mission de Mandchourie septentrionale également en fuite ; MM. Bareth, Jos. Caubrière, Chometon, gagnèrent Seoul et y reçurent, de Mgr Mutel, la meilleure hospitalité ; enfin MM. Letort, Conraux, Flandin, Beaulieu et Etellin trouvèrent un abri dans notre procure du port d'Ing-tse, ville occupée par de nombreux Européens et moins exposée par conséquent à tomber entre les mains des Boxeurs. Ce dernier asile ne tarda pas, d'ailleurs, à devenir lui-même assez précaire et les missionnaires le quittèrent pour Chang-hai. Pendant ce temps, les Soeurs de la Providence allaient chercher un refuge à Tche-fou et au Japon. M. Choulet, procureur et provicaire devenu supérieur de la mission par suite de la mort de Mgr Guillon, resta seul avec M. Letort pour essayer de sauver les derniers établissements qui subsistaient dans la mission, c'est-à-dire les deux églises, la procure et l'orphelinat de la ville d' Ing-tse.
    Leur courage fut récompensé : la ville résista aux assauts des Boxeurs, et l'arrivée des troupes russes au mois d'août la mit complètement hors de danger. Aussi M. Choulet put-il, dès le mois de septembre, inviter les fugitifs à rentrer dans la mission. C'était satisfaire à leur plus cher désir ; au mois d'octobre, presque tous les missionnaires de Mandchourie étaient de nouveau réunis à la procure d'Ing-tse.
    Malheureusement, si cette ville était redevenue habitable, le reste du pays n'était pas encore pacifié : il était impossible de s'y aventurer avant l'arrivée des armées russes qui n'avançaient que lentement dans l'intérieur, venant par le nord et par le sud ; la persécution était, certes, devenue moins intense, mais, sentant l'heure de la répression approcher, elle achevait de détruire, dans un dernier soubresaut, ce qui lui avait échappé jusque-là.
    Aussi furent-elles bien tristes, ces premières journées qui marquèrent la reprise du contact des missionnaires avec leur chère mission ! Dans leur impossibilité d'agir, ils en étaient réduits à attendre avec anxiété les nouvelles que de braves chrétiens leur apportaient du dehors au péril de leur vie : tantôt c'était un courrier qui cachait dans sa canne creusée à cet effet une lettre de M. Hérin, réfugié dans la montagne ; tantôt c'était une religieuse indigène, qui n'hésitait pas à se déguiser en homme pour nous apporter des nouvelles de Siao-hei-chan et se mettre elle-même en sûreté à l'orphelinat ; ces marques de foi et de dévouement nous touchaient profondément. Mais, hélas ! Les nouvelles apportées ainsi, presque chaque jour, ne se ressemblaient que trop: détails à la fois horribles et glorieux sur la mort de nos courageux martyrs, sur les souffrances endurées par les chrétiens, sur l'incendie de nos églises, de nos chrétientés, qui tous confirmaient la ruine de notre pauvre mission.
    ***
    La première chose à faire était, dès que les circonstances le permettraient, de pousser quelques pointes dans l'intérieur du pays afin de reconnaître la situation ; c'est ainsi que MM. Flandin et Jos. Caubrière purent les premiers profiter de l'occupation du sud de la Mandchourie par les Russes et aller l'un à Hai-tcheng, et l'autre à Kai-tchou ; les nouvelles qu'ils rapportèrent étaient tristes assurément, mais elles ne laissèrent pas de nous donner quelque espoir : un bon nombre de chrétiens, surtout ceux de nos vieilles chrétientés, nous restaient fidèles et attendaient avec impatience le retour du missionnaire. D'autre part, M. Corbel, enfermé à San-tai-tse avec M. Alf. Caubrière depuis le commencement de la persécution, put profiter des mêmes circonstances pour venir nous rejoindre à Ing-tse, et nous donner des nouvelles de ses chrétiens qui, grâce à leur foi et à leur courage, avaient réussi à tenir tête, pendant plusieurs mois, à des milliers de Boxeurs et de soldats chinois.
    Quelques jours après, les soldats russes entraient à Moukden sans coup férir. Le gouverneur de la ville avait, le premier, donné à ses soldats l'exemple de la fuite. Nous n'attendions que cette nouvelle pour essayer, nous aussi, de remettre le pied dans cette capitale où, trois mois auparavant, le nom chrétien avait été noyé dans le sang. M. Choulet décida donc, vers le 15 novembre, d'y envoyer M. Vuillemot et je fus désigné pour l'accompagner dans cette expédition ; on me permettra d'en rapporter, avec quelques détails, les principaux incidents.
    Partis avec MM. Corbel et Huchet qui allaient à San-tai-tse, nous primes le chemin de fer jusqu'à An-chan-tchan, point terminus, à cette époque, de la voie ferrée. Nous visitâmes la chrétienté de Keou-kia-tsai, proche de la station, où se trouvait le P. Barthélemy Sia, échappé à la persécution en se réfugiant dans les Mille Montagnes ; nous y louâmes un chariot pour nous faire conduire à Leao-yang. Là, nous nous séparâmes de nos confrères qui prirent la direction de l'ouest ; et, grâce à l'obligeance d'un colonel russe, M. Gambourtzeff, qui se rendait à Moukden et nous offrit de faire route avec lui sous la protection d'une escorte de soldats, nous pûmes arriver sans encombre à la capitale.
    Le jour même de notre arrivée, nous nous rendîmes à la résidence : ce n'est pas sans émotion que nous revîmes ce lieu, centre, peu de mois auparavant ; de la vie de notre mission, et qui ne présentait plus qu'un amas de décombres et de ruines. Quelques murs branlants et noircis par les flammes, c'est tout ce qui restait de la cathédrale, de la résidence épiscopale et de l'orphelinat des Soeurs. A première vue, on se serait cru simplement au lendemain d'un immense incendie, et rien ne rappelait la sanglante hécatombe qui avait eu lieu au mois de juin.
    Mais il suffisait d'un examen un peu attentif pour découvrir sur les murs les traces des boulets et des coups de feu, et sur le sol des débris d'ossements et des lambeaux de vêtements, témoins irrécusables de l'horrible et sublime tragédie. Nous recueillîmes pieusement ce que nous pûmes retrouver de ces débris sacré, mais il nous fut impossible de les identifier, sauf une pantoufle trouvée à l'endroit où moururent Sur Sainte-Croix et Sur Albertine et que l'une d'elles portait certainement le jour du massacre. Quant aux corps des martyrs, le gouverneur, mû beaucoup plus sans doute par la crainte et le souci de l'hygiène publique que par le respect dû à nos morts, avait ordonné de les enlever et de les jeter dans une fosse commune creusée au milieu d'un terrain vague qui avoisinait la résidence.
    Au moment de notre départ d'Ing-tse, M. Choulet nous avait remis une note écrite par M. Emonet la veille de sa mort et dans laquelle le vénéré martyr, prévoyant avec un sang-froid et un courage admirables ce qui allait arriver, indiquait l'endroit où il venait d'enfouir les papiers importants et les objets précieux de la résidence épiscopale. Grâce à cette indication, les recherches que nous fîmes dans la soirée nous permirent de mettre au jour une jarre en terre contenant, outre les contrats et les archives de la mission, une certaine sommé d'argent en billets de banque. Mais les autres objets restèrent introuvables. Cachés ailleurs, ils ne furent découverts que plus tard au cours d'un voyage que firent MM. Vuillemot et Perreau. Une autre recherche nous tenait encore plus à cur, c'était celle de nos pauvres chrétiens ; elle eut, hélas ! Un résultat bien douloureux : la meilleure partie de cette chrétienté de Moukden, naguère si florissante, avait cueilli avec son évêque la palme du martyre.
    Le lendemain de notre arrivée, nous fîmes une visite à l'officier russe qui s'était rendu maître de la place, le colonel Artamanofl : il nous reçut très amicalement et nous fit une demande qui allait coûter la vie à M. Flandin. C'est au cours de cette entrevue, en effet, qu'il nous pria de lui indiquer un missionnaire connaissant la région de Fong-hoang-tcheng où les troupes russes allaient s'engager, et qui pût leur servir de guide et d'interprète. Nous lui promîmes de transmettre son désir à M. Flandin, alors à Ing-tse, et ancien missionnaire de ces régions, dans la pensée qu'il serait heureux de saisir cette occasion pour revoir ses chrétiens et leur porter secours. On sait le reste : M. Flandin, prévenu par nous, quittait à peine le port d'Ing-tse pour rejoindre à Hai-tcheng le corps expéditionnaire russe, lorsqu'il tomba accidentellement dans le fleuve. Leao et s'y noya.

    ***

    Notre mission à Moukden terminée, il nous restait une autre tâche à remplir: nous devions rejoindre à Tie-ling et ramener à Ing-tse les missionnaires européens et les prêtres chinois qui avaient survécu à la persécution en se cachant dans l'intérieur du pays. Désireux de visiter, en passant, nos vieilles chrétientés de Pao-kia-kang-tse et An-sin-tai, nous nous mîmes en route, accompagnés seulement de quelques chrétiens armés de fusils, et évitant même la grande route fréquentée par les Russes. La chose n'était pas sans danger : nous nous en aperçûmes bientôt en voyant, sur la route, des centaines de cartouches témoignant qu'un véritable combat venait de se livrer entre les brigands et un mandarin chinois, voyageur comme nous ; un peu plus tard, nous fûmes pris nous-mêmes pour des brigands par des soldats russes qui gardaient la ligne du chemin de fer et qui faillirent tirer sur nous. Malgré ces incidents, nous arrivâmes sains et saufs à Pao-kia-kang-tse et de là à Tie-ling et nous eûmes le bonheur de constater que nos anciens chrétiens, complètements ruinés et dénués de tout, étaient restés fermes dans la foi. Nous eûmes, en même temps, la joie de trouver à Tie-ling, en bonne santé, MM. Hérin et Perreau qui avaient dû vivre trois mois en pleine forêt, dans la montagne. Avec eux, nous rencontrâmes les PP. Laurent Sia, Joseph Ouang, et Thaddée Tchao. Le P. Sia avait partagé à Tcha-keou la retraite de MM. Hérin et Perreau : les PP. Tchao et Ouang avaient pu se cacher, le premier en Mongolie, le se coud dans les forêts impériales. Ces trois prêtres indigènes se rendirent à Moukden pour administrer provisoirement les chrétiens. MM. Hérin et Perreau se mirent en route avec nous pour Ing-tse. C'est grâce au colonel Rutkooski, polonais et catholique, que nous dûmes de faire heureusement le voyage de retour à Moukden.
    En repassant par cette ville, nous eûmes le plaisir d'y rencontrer M. Laveissière, de la mission de Mandchourie septentrionale, qui portait... en lui, assez allègrement d'ailleurs, plusieurs balles reçues des Boxeurs. Il nous présenta à son sauveur et ami, le général Kaulbars, qui fut charmant pour nous ; nous reçûmes également un excellent accueil du général Soubbotitch, commandant en chef des troupes de Mandchourie; il nous donna toute facilité pour rentrer à Ing-tse ; toutefois nous n'eûmes aucune peine à remarquer que si la sympathie de ces messieurs allait à nos personnes, elle n'allait pas à notre oeuvre : et ce fut sans trop d'étonnement que nous apprîmes la démarche qu'ils venaient de faire en haut lieu pour demander l'expulsion pure et simple des missionnaires catholiques du territoire de Mandchourie. Pour comprendre cette attitude de leur part, il faut se souvenir que les Russes se considéraient dès lors comme les maîtres du pays, et qu'à cette époque la tolérance religieuse, surtout à l'égard du catholicisme, était chose absolument inconnue en Russie. Grâce à Dieu et à la sagesse du gouvernement de Saint-Pétersbourg, aucune suite ne fut donnée alors à cette démarche et le cours que prirent plus tard les événements devait la faire tomber complètement dans l'oubli.
    Outre M. Jos. Caubrière qui, dès le commencement de 1901, put retourner à Tcha-keou et y rester à demeure, MM. Vuille mot et Perreau firent, vers cette même époque, une seconde expédition à Moukden, M. Perreau la poussa même jusqu'à Fakou-men ; M. Bareth alla jusqu'à Koang-ning; enfin, au mois d'avril, sur la demande des autorités russes, M.Huchet quittait San-tai-tse pour accompagner le général Tserpitski, dans une expédition vers l'est, jusqu'à Sin-ping-pou et Tong-hoa-sien. Les renseignements rapportés de ces expéditions étaient toujours les mêmes : si un certain nombre de nouveaux chrétiens avaient faibli, beaucoup d'entre eux et presque tous nos anciens chrétiens soupiraient après notre retour. Le mal moral causé par la persécution n'était donc pas irréparable ; mais, au point de vue matériel, tout était à refaire.
    C'est alors que M. Choulet, supérieur de la mission, se décida à faire une démarche à Pékin pour réclamer les justes indemnités auxquelles nous avions droit, nous et nos chrétiens. Parti le jour de Pâques 1901, il reçut l'accueil le plus aimable de M. Pichon, notre ministre plénipotentiaire, qui se montra tout disposé à appuyer, de sa haute autorité, nos justes revendications ; mais en Chine les affaires se traitent lentement.

    ***

    Tel était l'état de notre mission vers le milieu de l'année 1901. Le 24 novembre, nous avions la joie de voir M..Choulet, récemment nommé par le Saint-Siège évêque de Zela et Vicaire apostolique de la Mandchourie méridionale, recevoir la consécration épiscopale, à Pékin, des mains de Mgr Favier.

    ***

    Bientôt commença le relèvement de notre mission. Ce fut d'abord la reprise de possession et l'installation à demeure des missionnaires dans presque tous les anciens postes. Seuls, les districts de Siao-hei-chan, Sin-ping-pou et Tong-hoa-sien, où les brigands du pays semblaient s'être donné rendez-vous, restèrent encore, pour quelque temps, fermés aux missionnaires. En rentrant dans leurs chrétientés ravagées, les ouvriers apostoliques purent goûter à leur aise toute la joie des privations; pour un peu, ils eussent été comme Notre-Seigneur « qui n'avait pas une pierre où reposer sa tête ». Mais ils se réjouirent de cette ressemblance avec le Maître et se mirent courageusement à l'ouvre ; il en furent immédiatement récompensés par l'empressement des chrétiens à se réconcilier avec Dieu et à reprendre toutes les pratiques de la vie chrétienne, forcément négligées pendant la persécution. Les 10.000 confessions annuelles et les 710 baptêmes d'adultes signalés par le compte-rendu de 1903 attestent le travail accompli.
    Parmi les résultats obtenus pendant ces deux années, il convient d'inscrire, au premier rang, l'ordination de trois prêtres indigènes, dont la formation, commencée par Mgr Lalouyer, avait été continuée par M. Beaulieu. C'est le jour de Pâques 1903 que Mgr Choulet eut la joie d'ordonner prêtres MM Vincent Ouang, Dominique Tai et Martin Pai.
    On ne s'étonnera donc pas de voir le Vicaire apostolique terminer son compte rendu de 1903 par ces mots : « Notre chère mission n'est pas anéantie, et, si la divine Providence lui épargne de nouvelles catastrophes, elle ne tardera pas à se relever de ses ruines ».
    Mais Dieu voulait encore mettre à l'épreuve la constance de l'évêque et de ses missionnaires avant de réaliser leurs désirs. Ces lignes d'espérance étaient à peine écrites qu'éclatait comme la foudre la nouvelle de la guerre russo-japonaise. Ce que furent les événements qui se déroulèrent dans les plaines mandchoues, les batailles formidables qui se livrèrent sur le Yalou, à Port-Arthur, à Leao-yang, à Cha-heu-tze, à Moukden, l'histoire l'a enregistré. Ce qu'il importe de dire ici, c'est que la Providence protégea visiblement les missionnaires et les chrétiens pris au milieu de cet ouragan. Si l'oeuvre de restauration entreprise fut subitement arrêtée dans sa marche en avant, du moins n'eut-elle pas à subir de mouvement de recul et elle se retrouva, à la fin de la guerre, à peu près au point où elle était au début. Les 3.500 baptêmes d'adultes enregistrés pendant cette période semblent même indiquer un progrès : mais les catéchumènes ainsi baptisés avaient été préparés pendant les années précédentes et c'est l'année 1906 qui, avec 963 baptêmes d'adultes seulement, traduira l'effet produit par la guerre.
    Durant cette guerre, plusieurs missionnaires coururent de graves dangers : MM. Maillard à Hai-tcheng, Carrère à Pa-mientcheng, faillirent être victimes d'une nouvelle tentative de soulèvement des Boxeurs; mais, grâce à Dieu, les balles dirigées contre eux ne les atteignirent pas.
    Pendant cette période néfaste, nous eûmes à déplorer l'assassinat de M. Trécul par des brigands et la mort de MM. Letort et Conraux, vétérans de la mission. Au milieu de ces troubles, une église avait pu être construite à Tie-ling et une autre à Lien chan, pendant que Mgr Choulet surveillait à Moukden l'achèvement de la résidence et la construction du séminaire établi jusqu'alors à Chaling.
    Enfin la paix fut signée au mois de septembre 1905. Toutefois, la situation troublée créée par la guerre dura, pour les missionnaires, jusqu'au mois de juillet 1906, délai fixé pour l'évacuation des troupes ; c'est seulement à partir de ce moment que leur oeuvre puit prendre son essor. Les missionnaires, libres de toute entrave, rivalisèrent d'ardeur pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Voici un court résumé de leurs travaux.

    ***

    M. Vuillemot, provicaire, après avoir construit là résidence et le séminaire de Moukden et administré pendant sept ans la paroisse de cette ville, quitta là capitale pour retourner dans le district de Hoang-kin-touen, qu'il avait fondé avant la révolte des Boxeurs. Il eut la joie de ramener ses chrétiens à leur première ferveur et de leur bâtir une église.
    M. Bareth occupa le poste de Sin-min-ting, qu'il vient seulement de quitter pour celui de Cha-ling. Il en rétablit la résidence et construisit une charmante église dans la vieille chrétienté de Tong-kia-fang-chen. Une décoration qu'il reçut du gouvernement chinois témoigne des bonnes relations qu'il sut entretenir avec les païens et les autorités. Cette décoration venait s'ajouter à la croix de Sainte-Anne qu'il avait déjà reçue des Russes. M. Hérin continua pendant quelques années, à administrer le district de Kao-chan-touen qu'il dirigeait avant 1900. Il y bâtit une assez vaste résidence, commença la construction de l'église, puis remit le soin d'achever cet édifice à un jeune missionnaire, M. Blois, pour s'enfoncer lui-même plus avant dans la montagne et essayer d'ouvrir au christianisme la région de Ha-ma-heu-tze, sur les frontières de la province de Ghirin.
    M. Corbel ne ménagea ni son temps ni sa peine pour évangéliser la région de Leao-yang et de Cha-ling ; il y créa un mouvement intense de vie chrétienne et y baptisa un grand nombre de catéchumènes ; en même temps il mena à bien la réparation de la grande église de Cha-ling, dont les murs étaient encore debout, et y bâtit une résidence ; il en construisit une autre à Leao-yang et y prépara, pour les Soeurs de la Providence, un établissement qu'elles vinrent occuper en 1906.
    Au lendemain de la guerre russo-japonaise, M. Beaulieu, supérieur du séminaire, se transporta avec ses élèves à Moukden, et reprit ses cours, aidé bientôt par M. Maillard, puis par M. Carrère : à l'heure actuelle, le séminaire compte 54 élèves dont 8 sont dans les saints ordres.
    M. Joseph Caubrière passa de Tcha-keou à la procure d'Ing-tse qu'il administra pendant cinq ans ; puis , en 1907, il retourna dans son premier poste dont il transforma l'église, à peu près détruite, en un charmant édifice gothique, assez vaste pour contenir les nombreux et fervents chrétiens de cette région. Sur ses plans, furent également construits l'oratoire de Koun-tze-pao, l'église de Koang-ning et celle de Niou-tchouang, dont M. Roger, qui en dirigea les travaux, a pu voir tout récemment la jolie flèche s'élever dans les airs avant de quitter cette ville pour aller prendre possession de son nouveau poste de Leao-yang.
    On a vu plus haut qu'une des premières églises bâties après la révolte des Boxeurs fut celle de Lien-chan, due à M. Etellin. Tous les étrangers qui prennent le chemin de fer de Moukden à Chang-hai-koan admirent son charmant clocher que l'on aperçoit de la voie ferrée. Depuis 1900, M. Etellin n'a pas quitté ce poste qu'il a doté, en outre, d'une résidence et d'un vaste orphelinat. Il a également installé un oratoire à Kin-tcheou.
    M. Huchet, après avoir administré pendant deux ans le district de Koang-ning, passa dans celui de Siao-hei-chan qui avait été un des plus éprouvés par la révolte : c'est là que se trouvait la belle église de Notre-Dame de Lourdes, bâtie par M. Choulet. M. Huchet n'eut pas mission de rebâtir cette église ; Tais il releva la résidence et s'efforça de remettre sur pied le district au point de vue spirituel : les chiffres magnifiques de baptêmes d'adultes, de confessions et de communions de dévotion qu'il obtint témoignent que Dieu bénit ses efforts.
    La chrétienté de San-tai-tse conserva et possède encore le missionnaire qui, avec M. Corbel, fut son défenseur pendant les troubles de 4900, M. Alfred Caubrière ; sous sa direction, elle est devenue une paroisse modèle. Ce confrère a construit une petite église à Ka-li-ma, et a fondé dans son district une communauté de vierges indigènes, dont il attend les meilleurs résultats.
    M. Lecouflet fut l'homme des avant-postes : envoyé d'abord à Ta-tsing-chou, dont il restaura l'oratoire et la résidence, il ne quitta l'extrême nord que pour s'enfoncer dans l'extrême est où, pendant 6 ans, il maintint vaillamment les positions conquises à Sin-ping-pou, Tong-hoa-sien et Hoai-jeun-sien.
    M. Chometon, après avoir dirigé le district de Hoang-kin-touen pendant l'absence de M. Vuillemot et reconstruit l'église de Pai-koan-touen, fut envoyé dans le district de Ta-pakia-tse, assez troublé pendant la guerre russo-japonaise, mais qui se ressent déjà des bons effets de son administration. M. Remise fit ses premières armes à Tcha-keou, puis fut chargé du vaste et difficile district de Fa-kou-men qui lui donné toutes les consolations que l'on peut attendre d'une région nouvel le ment ouverte au christianisme et fortement ébranlée par la persécution et par la guerre. M. Pérès, après un stage à Santai-tse et à Kai-iuen, a ouvert au christianisme la région de Taolou, ville récemment fondée dans les forêts impériales. Il vient de bâtir à Ta-ka-ta une résidence et un vaste oratoire.
    M. Maillard aida d'abord M. Beaulieu au séminaire de Chaling, tout en apprenant la langue, puis il fut nommé curé de Niou-tchouang et de Hai-tcheng où il fit de nombreux baptêmes et où il bâtit une petite église ; il redevint ensuite collaborateur de M. Beaulieu au séminaire transporté à Moukden, et il vient enfin d'être mis à la tête du district de Pa-mien-tcheng.
    Les journaux d'Europe ont relaté la mort tragique de M. Saffroy qui vient de tomber, le 14 septembre dernier, sous la balle d'un brigand. Cet excellent missionnaire avait fait ses débuts à Koang-ning ; puis sa santé l'obligea à prendre quelque repos à Iang-koan et ensuite à Pao-kia-king-tse ; il était depuis 2 ans chargé du poste de Tie-ling, où son zèle pour le salut des âmes avait déjà obtenu de magnifiques résultats, lorsqu'il fut brusquement enlevé à la mission.
    M. Soumireu, formé à la vie apostolique par M. A. Caubrière, fut nommé à Niou-tchouang, puis à Hai-tcheng, en remplacement de M. Maillard : il continua l'ouvre de ce dernier et bâtit une jolie église à Ta-che-tsiao, ville situé à l'embranchement où la voie ferrée quitte le Sud mandchourien pour se diriger vers Ing-tse. Ce poste placé dans une excellente situation et où les nouveaux chrétiens sont nombreux, promet beaucoup pour l'avenir.
    M. Daval, après avoir gouverné les chrétientés de Pao-kiakang-tse et An-sin-tai, se maintient dans la ville de Kai-iuen, nouvellement ouverte au christianisme au moment des Boxeurs. M. Carrère étudia la langue avec M. Conraux, à Mai-mai-kai ; il s'en sépara pour aller fonder la chrétienté de Pa-mien-tcheng ; après l'avoir aménagée au point de vue matériel et y avoir fait de nombreux baptêmes, il fut appelé au séminaire de Moukden d'où M. Petiot qui fut, avec M. Lecouflet, un des pionniers de l'Evangile dans les montagnes de l'est, a passé de l'autre côté du Leao, pour annoncer la bonne nouvelle à la ville de Kin-tcheou.
    La liste des missionnaires arrivés avant la guerre russo-japonaise se clôt par M. Sage qui, après avoir bâti l'église de Koangning, fut chargé de la procure d'Ing-tse qu'il dirige encore.
    Les neufs missionnaires arrivés depuis la guerre ont largement coopéré à ces travaux et à ces succès, ainsi que les sept prêtres chinois dont les noms suivent : MM. Laurent Sia, Thaddée Tchao, Joseph Ouang, Vincent Ouang, Dominique Tai, Martin Pai et André Li, ce dernier ordonné en 1907. Quant au P. Barthélemy Sia, âgé de 72 ans et doyen du clergé indigène, il a dû prendre sa retraite et retourner à Song-chou-tsai-se, son pays natal.
    Si j'ajoute que, au moment où j'écris ces lignes, la croix vient d'être placée à Moukden sur les flèches de notre nouvelle cathédrale, j'aurai fini l'exposé des travaux des missionnaires1 de Mandchourie méridionale pendant cette période de 1900 à 1909.

    1. Il ne manque, et c'est beaucoup, que les travaux de l'auteur de cette relation, M. Lamasse ; nous ne voulons point contrister sa modestie en les racontant, mais nous nous permettrons de lui rappeler une parole de Mgr Gay, un grand maître en spiritualité : « que l'humilité c'est la vérité » ; et alors, en l'honneur de la vérité, nous prions notre aimable et zélé confrère de ne pas taire le récit de ses labeurs et de ses succès.

    Le tableau suivant, dans lequel sont mis, en regard des chiffres indiqués par Mgr Guillon dans son dernier compte rendu de 1899, ceux qui sont donnés par les années suivantes jusqu'en 1909, montrera les progrès de la mission pendant ces 10 dernières années.
    NOTA. Les chiffres donnés pour la population catholique sur les comptes-rendus de 1900, 1901, 1902, 1903, étant manifestement erronés ont été rectifiés.
    En comparant, dans ce tableau, les années 1899 et 1909, on remarquera l'augmentation des chiffres les plus propres à donner une idée juste du développement de la vie chrétienne dans une mission et du nombre réel de ses fidèles : population catholique totale, confessions et communions pascales, nombre d'élèves fréquentant les écoles et le séminaire, nombre des baptêmes d'enfants de chrétiens. Sur tous les points nous sommes en progrès. Le progrès eût été encore plus palpable si l'on avait pu comparer le nombre des confessions et des communions de dévotion obtenu en 1899, renseignement dont nous n'avons malheureusement pu retrouver la trace, avec le chiffre de 37.957 confessions et 65.012 communions atteint cette année.
    Tel est le bilan de la situation dans la mission de Mandchourie méridionale à la fin de l'année 1909.
    Il nous reste à prier nos amis de vouloir bien se joindre aux missionnaires du Vicariat pour remercier la divine Providence qui a daigné les bénir et féconder leurs humbles efforts.
    1910/169-183
    169-183
    France
    1910
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