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Malades et mourants dans les montagnes de Ba Long

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Malades et mourants dans les montagnes de Ba Long Par M. Delvaux, Missionnaire apostolique. Fi ! Le croque-mort! Va s'écrier plus d'un lecteur en tournant la page. Pourtant, la maladie et l'agonie sont, par excellence, le terrain où l'infinie miséricorde du grand Justicier céleste se prodigue sans cesse, surtout dans les endroits les plus délaissés; alors lisez.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Malades et mourants
    dans les montagnes de Ba Long

    Par M. Delvaux,
    Missionnaire apostolique.

    Fi ! Le croque-mort! Va s'écrier plus d'un lecteur en tournant la page.
    Pourtant, la maladie et l'agonie sont, par excellence, le terrain où l'infinie miséricorde du grand Justicier céleste se prodigue sans cesse, surtout dans les endroits les plus délaissés; alors lisez.
    La paroisse d'An don est une des plus accidentées et des plus étendues de la mission de Hué; par contre, sa population catholique est des plus clairsemées. D'An-don à Ba-long, il y a une cinquantaine de kilomètres ; encore le pays, faute de routes, n'est-il accessible qu'aux pirogues et aux sampans à faible tirant d'eau.
    En amont de Ba long et sur la route du Laos, se trouvent deux petites chrétientés, Na-nam et May-lan (cette dernière est à 20 kilomètres de Ba long). Pendant les années 1907 et 1908, la mortalité, due principalement à la fièvre des bois, était de 14 à 15 % ; ce n'est que depuis 1909 qu'on est parvenu à l'enrayer, et c'est toujours avec une grande émotion que je revois mon « Registre des Morts », où presque chaque nom me rappelle un souvenir méritant une mention spéciale. Qu'on me permette de donner cette mention ; elle sera, nous l'espérons, intéressante et édifiante pour plusieurs; d'ailleurs, nous n'abuserons pas de la patience de nos lecteurs; et des longues et nombreuses pages de notre cahier, nous en citerons seulement sept ou huit.

    I

    Au commencement de mai 1906, un maître de caractères chinois établi à Tantra, village entièrement païen, vint me voir; nous causâmes longuement. A son départ, je lui remis un court exposé de notre sainte religion à l'usage des païens. Quel ne fut pas mon étonnement, quinze jours plus tard, quand le premier notable du village de Tantra vint de la part dudit maître ès chinois, qui se trouvait malade et me priait de le visiter. J'y allai aussitôt. Je fus reçu comme un vieil ami. Le lettré me remercia de la brochure que je lui avais prêtée et me demanda plusieurs éclaircissements. « Je n'ai plus que quelques jours à vivre, me dit-il, et je trouve bien triste de mourir loin de chez soi, parmi des étrangers ». Alors, nous en vînmes à la question religieuse. Pendant une bonne demi-heure, je réfutai de mon mieux toutes les objections qu'il me proposa, et cela le décida à se faire instruire.
    Dans la soirée, je lui portai quelques doses de rhubarbe et de quinine et je restai avec lui jusqu'à la nuit. Comme il avait de fréquentes syncopes, je ne tardai pas à le baptiser (18 mai 1906). Fort heureusement, il eut la précaution de m'exposer sa situation, me prévenant des procès que sa mort allait susciter ; car, deux jours après, on l'enterrait sur le territoire de Ba-long.
    Un émissaire du sous-préfet se hâta de provoquer une enquête à la Résidence contre le village de Tan tri, l'accusant d'avoir empoisonné un étranger ; mais le mandarin fit savoir officieusement qu'il consentirait, moyennant finances, à faire avorter le procès qui devait être des plus coûteux. Bientôt, on vit arriver deux brasseurs d'affaires, l'un cousin, l'autre neveu du mort, parents de circonstance bien entendu. Le village de Tantra les accompagna au tombeau, et de là chez le maire de Ba-long qui me les amena. Bien renseigné sur l'état civil du défunt, je leur fis subir un interrogatoire en règle, les convain quant de mensonges, de faux rapports, de calomnies; puis les deux villages les forcèrent à signer leurs déclarations. Muni de toutes les pièces concernant l'affaire, j'allai trouver le Résident qui eut tôt fait de diminuer, par quelques mois de prison, le goût de nos deux hommes pour la plaidoirie.

    II

    Le 3 octobre de cette même année 1906, je me trouvais à Ba-long et j'allais me mettre à table, lorsqu'on vint me chercher pour des malades de Na-nam. Mon déjeuner une fois expédié, et quoique l'inondation menaçât, je partis avec mon servant de messe et deux solides gaillards qui portaient ma caisse à ornements. Le premier tiers du chemin se fit sans accroc; mais arrivés au torrent le plus dangereux, nous constatâmes que le pont de bois ne tenait plus que vaille que vaille, et que la troisième travée, à moitié emportée, était complètement sous l'eau. Mon servant de messe, fort bon nageur, s'accrochant de-ci, delà, comme un singe, parvint au bord opposé ; et après un bon quart d'heure, grâce à quelques bambous et à de fortes lianes, nous avions rétabli le passage. Nous nous remîmes en marche ; mais au torrent suivant, même incident.... Un des porteurs chercha un gué; il tomba dans un bas-fond ; et sans les lianes avec lesquelles nous le tenions attaché, il eût été emporté. Nous dûmes retourner sur nos pas et nous revînmes au grand torrent... juste à temps pour voir s'effondrer le pont que nous avions traversé si péniblement. Que faire ?... Mes porteurs proposèrent de passer la nuit sous un grand arbre et essayèrent, sans succès d'ailleurs, de faire du feu : les allumettes étaient mouillées ; nous avions froid... Alors je criai à mes compagnons : « Allons ! en route ! il sera moins difficile d'avancer... Nous avancerons ». Nous avançâmes lentement difficilement; et nous finîmes par rencontrer, sur le matin, une hutte abandonnée où nous nous réfugiâmes tout grelottants. Après quelques essais, nous réussîmes à faire du feu; avec la chaleur, le courage nous revint; alors nous reprîmes notre route. Mais bientôt nous fûmes assaillis par une foule de petites sangsues qui ne se laissaient pas arracher facilement. En arrivant au fleuve, aucune barque pour le traverser! Heureusement, une maison se montrait à dix minutes de là environ, presque en face de Na-nam; jadis j'en avais guéri le propriétaire blessé par un tigre, et le brave homme, quoique païen, me gardait une reconnaissance touchante. Arrivés chez lui où nous pûmes nous laver, nous reposer, nous chauffer, chacun avala avec satisfaction une bonne tasse de thé chaud avec une goutte de choum-choum (eau-de-vie de riz).
    Mais je voulais arriver à temps près de mon malade, et il n'y avait pas de temps à perdre; aussi je suppliai notre hôte de nous faire passer le fleuve. « Père, répliqua-t-il, vous n'y pensez pas? Je n'ai qu'une pirogue creusée dans un tronc d'arbre.... Comment pourrions-nous y tenir à cinq avec un pareil courant ? » Néanmoins, voyant mon insistance, il se laissa con- vaincre. A l'aide de deux forts rotins, le canot fut halé en amont pendant un quart de lieue ; deux bananiers sauvages servaient de flotteurs; et bientôt le courant nous jeta en aval de Na-nam où l'on put aborder. Personne ne nous attendait plus, sauf le malade, un pauvre catéchumène échoué dans ces parages, et qui reçut avec une joie suprême les derniers sacrements.
    Le lendemain, après la messe, une barque confortable nous ramenait sains et saufs à notre logis.

    III

    Vers la fin de novembre 1906, je fus appelé à Ai-tu chez une centenaire, sourde comme un pot et presque aveugle. Après sa confession et l'acte de contrition récité en commun par tous les assistants, la bonne vieille fit apporter son testament que lut un de ses petits-fils :
    « Moi, Anna Kiet, née en l'année ngo, 9e de Gia long (1810), je lègue une barre d'argent (16 piastres) au curé qui fera mon enterrement et chantera la messe. On préparera un cochon de 18 ligatures et un taureau de deux ans, ou à son défaut une vache du Même âge, pour les Pères, les chantres, ainsi que pour tous les chrétiens qui assisteront à l'enterrement. Un autre cochon de 30 ligatures sera affecté aux notables païens, aux voisins, et aux 24 porteurs de mon cercueil. On achètera 500 chiques de' noix d'arec et de bétel, 6 paniers de riz gluant, 4 paquets de bougies, 5 bouteilles de vin de riz, etc., etc... » Suivaient les donations aux parents, puis ces conseils : « J'exhorte tous mes descendants à ne jamais se marier à des païens; à observer les commandements de Dieu et de sa Sainte Église, et à éviter avec soin les trois chemins qui conduisent à la mendicité (profanation du dimanche, vol des biens d'Église, complicité avec les persécuteurs de la Religions)...»
    Le lendemain au chant du coq, j'allai dire la messe à An don, et une heure après j'étais près de la vieille avec le « Pain des Forts ». Elle vécut encore une vingtaine de jours, et me fit demander pour une dernière absolution peu avant sa mort.

    IV

    J'avais voulu fêter à la montagne le jour des Rois, patrons de Ba-long, puis j'étais descendu à An don pour chercher des charpentiers et des scieurs de long, lorsqu'une semaine après (14 janvier 1908), on vint me réveiller vers les trois heures du matin : un enfant se mourait à Ba-long, ainsi qu'une vieille parquière païenne logée à la maison de la chrétienté. Je me disposai à partir; je dis la messe pendant que cuisait du riz pour toute la journée et que le gardien de l'église courait à la recherche de quelques mariniers de bonne volonté. La pluie venait de cesser, mais le fleuve de Ba-long était débordé, et personne ne se sentit le courage de m'accompagner. Trois charpentiers venus la veille avec deux scieurs de long escomptaient déjà quelques jours de farniente, en attendant que le fleuve devînt navigable. « Vous êtes cinq, leur dis-je ; il y a deux rameurs qu'on laissera dormir jusqu'à midi et qui, ce soir, devront donner leur coup de main ; donc nous montons, c'est entendu?» Force leur fut de m'accompagner.
    Il commençait à faire jour lorsqu'on s'embarqua ; à midi on avait fait une bonne moitié du chemin, mais l'énorme marmite de riz resta où elle avait été mise, car le temps pressait. Les scieurs de long prétendirent avoir la fièvre ; deux des charpentiers parlèrent de douleurs hépatiques; impossibles de louer quelques rameurs aux rares barques qu'on rencontrait. Pourtant les rapides ne faisaient qu'augmenter en nombre et en force de résistance... Les deux rameurs de Ba-long se prodiguèrent, et à chaque rapide se jetèrent à l'eau pour pousser à l'arrière, tandis que nous autres, nous tenions, qui une rame, qui une perche. J'avais averti qu'on ne cuirait le riz qu'arrivés au Hou-mê (le Pic de la Vieille), dût-on y arriver à minuit. Ma rhétorique, selon le vieux proverbe, n'eut pas grande prise sur les ventres affamés ; et la nuit était déjà tombée lorsqu'on doubla enfin le terrible « Cap de la Vieille » et que nous nous arrêtâmes.
    Nous n'étions qu'à une bonne demi lieue de la chrétienté; quoique en barque, il fallut encore compter deux ou trois heures ; alors, pendant que les pseudo malades allaient au bois mort, et que tout le monde était fort occupé aux apprêts du repas, je me décidai à faire le reste du chemin à pied, tout en laissant mes gens à la barque. Mon servant de messe restait à garder les provisions, et je me mis tout seul en route. Vu l'impossibilité de viser juste pendant la nuit, je laissai mon fusil.

    Un premier ruisseau n'offrit aucune difficulté, et je m'engageai résolument dans le second dont je connaissais parfaitement le gué. L'eau me monta à la ceinture, puis à la poitrine; enfin, en sondant' avec mon bâton, je me trouvai devant un bas-fond où j'aurais certainement perdu pied, la force du courant menaçant aussi de m'entraîner. L'amour-propre m'empêcha de retourner à la barque, d'ailleurs j'avais déjà fait la moitié du chemin. A dix minutes, en amont de ce torrent, il y avait un pont provisoire et je trouvai tout naturel de le passer. Ce pont, posé à cheval sur deux gros quartiers de roc, venait de perdre sa travée du milieu (de 3 à mètres environ) ; mais à quelques dizaines de mètres plus hauts, je connaissais un gué pour les buffles. Pendant que je jetais des cailloux pour sonder le passage, j'entendis comme un bruit de branche cassée. « Qui est là? » criai-je tout haut. Deux lueurs apparurent à quelque quarante mètres de moi, et j'entendis distinctement le cri bien connu du tigre. Mon premier mouvement fut de me sauver à toutes jambes ; mais c'eût été assez pour provoquer le fauve. Je fis un grand signe de croix en récitant le Deus in adjutorium, puis je reculai prudemment sans perdre de vue les sinistres lumières, et en suivant toujours la berge du torrent. « En cas d'attaque, me dis-je, je me jette à l'eau; et j'ai encore une chance d'échapper». A un moment donné, je ne vis plus rien, et bientôt je me retrouvai au second gué. J'allais regagner la barque, lorsque j'aperçus la lueur d'un foyer au delà de l'embouchure du torrent. J'eus beau crié, le mugissement des cascades couvrit ma voix. Enfin j'entrai dans l'eau aussi loin que je pus, et, lançant des pierres, je finis par faire remarquer ma présence. On alluma une torche, et bientôt un marinier m'aperçut et vint en barque me chercher. C'étaient juste les gens que la chrétienté avait envoyés à ma rencontre ; ne voyant aucune barque au coucher du soleil, ils avaient amarré leur sampan au milieu du fleuve. On me passa de l'autre côté, et ces chrétiens m'accompagnèrent avec des torches et des coupe-coupe jusqu'à mon castel et près de mes malades. Une bonne dose d'émétique remit bientôt le petit moribond sur pied ; et en attendant que le riz fût cuit à point, j'allai voir la vieille parquière. Heureusement quelques jeunes filles s'offrirent à la veiller, car j'étais à bout de forces. Je l'instruisis le lendemain, et la baptisai en présence de son mari qui autrefois l'avait répudiée. Bien plus, ce dernier promit de se faire chrétien; et comme il me sembla assez gravement atteint, je le baptisai après deux semaines d'instruction, le 2 février. La vieille mourut quelques jours après son baptême, pendant le trajet de Ba-long à An-don ; elle fut enterrée au bord du fleuve.
    Sa bru qui l'avait accompagnée, et qui était déjà baptisée depuis une année, mourut 5 ou 6 jours plus tard à An don, dans cette même barque, bien préparée pour le dernier passage. Quant au vieux marinier, il survécut jusqu'au jour de l'Assomption.
    Pauvres braves gens, ils m'ont fait peiner dans la montagne, dans les ravins, dans les torrents, au milieu de nuits bien noires; mais ils m'ont fait goûter l'ineffable bonheur de les aider à jouir de Dieu pendant toute l'éternité ; qu'ils soient à jamais bénis et remerciés !

    1922/54-61
    54-61
    Vietnam
    1922
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