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Malade et médecin

Malade et médecin Par un missionnaire du Laos. On vient m'appeler pour Lucie, petite malade de 15 ans. Paralysie des extrémités, paralysie de la langue. Divagations pendant un sommeil entrecoupé de cauchemars. J'y vais.
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    Malade et médecin
    Par un missionnaire du Laos.

    On vient m'appeler pour Lucie, petite malade de 15 ans. Paralysie des extrémités, paralysie de la langue. Divagations pendant un sommeil entrecoupé de cauchemars. J'y vais.
    Les yeux sont bons : clairs et vifs. Je ne suis pas médecin : je ne vois aucun danger menaçant. La petite demande à se confesser. Elle le fait, difficilement, à cause de la raideur de la langue. Je lui promets un peu d'eau de Lourdes et lui dis de mettre toute sa confiance en sa Maman du paradis. Elle me le promet en joignant les deux mains et en levant les yeux au ciel.
    Je me retirais plein d'espoir, suivi de la petite soeur qui devait rapporter l'eau miraculeuse, quand je vins me buter contre le médecin qui entrait à son tour.
    Je vous le présente : 60 ans, bon chrétien (il l'est depuis un an) et sourd à souhait, mais pas manchot du tout. Comme chrétien, il se prépare à l'imminente Confirmation. Il est fidèle au catéchisme quotidien. Il a une idée fixe : le Jugement général. Je puis l'interroger sur n'importe quoi : la réponse arrive, toujours la même : « Le Jugement général ! » Il ne sera jamais pris au dépourvu, ni ici-bas par son catéchiste, ni plus lard par son Juge : j'en ai la ferme confiance.
    Comme médecin ? Il n'a aucun diplôme et le confesse d'un coeur léger. Au fait, la robuste confiance de ses compatriotes lui vaut plus et mieux que tous les parchemins des Facultés du monde. II est du reste pharmacien au même titre.

    (1) Causeries publiées dans l'Avenir du Tonkin qui nous apporte le présent article du zélé curé de Thanh-Hoa, le P. Antoine Bourlet.

    Je l'interpelle pendant qu'il dénoue les bords d'un mouchoir douteux qui contient toute sa pharmacopée : bouts de bois déjà appointis par frottement sur des pierres de sable, os de poule noire et clavicules de chien noir, racines et tubercules de familles diverses et d'affinités variées, griffes et moustaches de tigre, terre glaise durcie, éclats de silex... En somme, rien du Codex, tout en simples... Oh, la vertu des simples!
    Eh bien, Docteur, qu'est-ce qu'elle a, ta petite malade?
    Père, je n'en sais rien !
    Mais alors...?
    Alors ?c'est bien simple, je vais essayer sur elle mes médecines, l'une après l'autre, s'il le faut et, au besoin, vider mon sac.
    Et... si ça ne réussit pas?
    Oh ! Alors... je n'aurai rien à dire : elle verra un autre médecin.
    Et notre Docteur prit dans sa trousse un bout de bois, long de dix centimètres et dont les deux extrémités étaient usées par de multiples frottements.
    Pourquoi frottes-tu ce bout-là?
    Sans amour-propre professionnel, sans crainte aussi de me dévoiler ses recettes cliniques, il me répondit :
    Pourquoi ? Parce que c'est curatif : c'est ce bout-là qui coupe la fièvre.
    Et l'autre bout, alors?
    L'autre bout, c'est préventif.
    Indubitablement, c'est merveilleux... Un peu dans le genre du sabre à deux tranchants de feu Joseph Prud'homme, « l'un, pour défendre nos institutions et l'autre, au besoin, pour les combattre! » Rien de nouveau sous le soleil.
    Et si tu arrivais à guérir ta petite malade ?
    Alors on me payerait.
    Combien ?
    On n'est pas encore tombé d'accord.
    Il serait temps, crois-moi, de conclure au plus tôt, car enfin si tu ne guéris...?
    Mais, Père, si j'échoue, tout est rompu et c'est fini par là : je cède ma place à un autre qui aura, peut-être, la « spécialité » requise.
    N'est-ce pas la logique même : vous touchez le prix d'un objet dès que vous l'avez vendu, pourquoi toucheriez-vous le prix de la santé avant de l'avoir rendue ? Evidemment... mais je doute fort que, dans sa teneur rigoureuse, ce cas ait été soumis à l'assemblée corporative des médecins de France et de Navarre.
    Toujours est-il qu'au Laos, il est de droit public, si j'ose dire, et de jurisprudence locale. C'est le contrat do ut des = donnant, donnant.
    Et c'est d'un puissant stimulant pour la thérapeutique de nos médicastres que de savoir que leurs honoraires ne leur seront comptés que si, en dépit de leurs médecines avalées à pleins bols et malgré leurs tâtonnements successifs autant que contradictoires, le malade en réchappe, par persuasion.
    Par contre, si le patient cède un à un tous ses droits à l'existence et finit par mourir, ce n'est pas d'une mince consolation pour les héritiers que d'être assurés que, pas plus qu'eux, le morticole n'emportera du défunt qu'un souvenir ému. Ensemble ils pourront gémir, en accompagnant le cercueil : « Nous suivons des cendres dont nous n'avons jamais vu la braise!»

    La petite Lucie s'en est tirée. L'eau de Lourdes lui a rendu le libre usage de sa langue et, peut-être, l'a remise complètement à flot. Et... le brave médecin a touché de fort beaux honoraires!
    Alors... qu'est-ce qu'elle avait ?
    Mais, Père, je n'en sais rien.
    Tes médecines étaient donc bonnes ?
    Probablement, puisqu'elle est guérie.
    0 bon Israélite ! Excellent Nicodème! Délicieux Laotiens! Seigneur, gardez-leur cette simplicité du coeur et, avec quelques autres petites vertus en plus, j'oserais presque vous répondre de leur Purgatoire, vestibule du Paradis.


    1927/384-386
    384-386
    Laos
    1927
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