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Maissour : Une conversion

Maissour une conversion LETTRE DE M. GERBIER Missionnaire apostolique. Je ne crois pas pouvoir vous taire les détails d'une conversion qui paraît fort singulière. C'est celle d'un païen, âgé d'environ 18 ans, de la caste des Okkaligars ou laboureurs, né à Rédhémavinapoura, près de Timgal. Son père était un prêtre fervent de Wishnou, auquel il sacrifiait plusieurs fois par jour. Le jeune homme s'appelait Dassa, c'est-à-dire esclave ; en effet, vous verrez dans ce récit, qu'il était bien le malheureux esclave de Satan.
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    Maissour une conversion

    LETTRE DE M. GERBIER
    Missionnaire apostolique.

    Je ne crois pas pouvoir vous taire les détails d'une conversion qui paraît fort singulière. C'est celle d'un païen, âgé d'environ 18 ans, de la caste des Okkaligars ou laboureurs, né à Rédhémavinapoura, près de Timgal. Son père était un prêtre fervent de Wishnou, auquel il sacrifiait plusieurs fois par jour. Le jeune homme s'appelait Dassa, c'est-à-dire esclave ; en effet, vous verrez dans ce récit, qu'il était bien le malheureux esclave de Satan.
    Dassa profita vite des leçons et des exemples de son père ; jeune encore il connaissait parfaitement les rites du sacrifice de sa divinité et était en état de suppléer son père dans son office de sacrificateur, lorsqu'il fut éloigné de la maison paternelle par un événement, qui me semble providentiel et la cause de sa conversion à la vraie religion.
    Il y a quelques années, les villageois craignant le courroux de leur dieu, qu'ils supposaient irrité contre eux, résolurent pour l'apaiser, de faire une sorte de manifestation religieuse dans dix villages voisins, et Dassa fut désigné pour en faire partie. Un certain nombre d'hommes s'habillèrent en femmes et se mirent à parcourir les villages environnants ; ils chantaient et dansaient en l'honneur de Wishnou, et puis se séparaient pour demander leur nourriture à titre d'aumône, dans diverses maisons.
    Or, il advint que Dassa, s'étant attardé dans une maison, ses compagnons quittèrent le village sans l'attendre, soit par oubli, soit par malveillance. Le jeune homme, ainsi abandonné, ignorant le chemin de son pays natal, promit dix roupies1 à des charcutiers pour être reconduit chez lui. Ceux-ci, manquant à leur engagement, l'entraînèrent à leur suite de côté et d'autre, pendant une quinzaine de jours, avant de prendre la direction convenue, puis ils furent dévalisés par des voleurs, qui leur enlevèrent argent, bijoux et vêtements. Ils refusèrent alors de tenir leur parole, alléguant l'indigence qui les forçait de retourner promptement chez eux.

    1. Environ 1 fr. 30.

    Délaissé de rechef, il s'associa à un groupe de sorciers, qui courent de village en village, porteurs d'une idole, laquelle est censée révéler les événements cachés et futurs. Ceux-ci promirent de le reconduire dans ses foyers, sous condition d'un service de trois ans. Dassa, sans argent, sans ressource, consentit à tout ce qu'on voulut, et devint le pasteur du dieu des diseurs de bonne aventure.
    Son espoir fut déçu de nouveau ; alors il entra au service d'un laboureur de Shaktiganhally, non loin du district de Settihally. Son maître s'engageait seulement à fournir aux dépenses du mariage de ce nouveau Jacob, au bout de quatre années de service ; tout alla bien pendant les trois premières années, mais la quatrième fut troublée pour lui par des songes fréquents, pendant lesquels une belle dame inconnue lui apparaissait vêtue de blanc, tenant un cierge à la main, et lui disant : « Viens à mon village ». Le jeune homme effrayé de cette vision, alla consulter la pythonisse de Shaktiganhally. Celle-ci, le voyant arriver, entra en grande colère et lui cria : « Comment oses-tu venir me consulter, toi qui vas embrasser la religion du vrai Dieu ? Va, va te faire chrétien ! » Dassa eut beau protester qu'il n'y avait jamais pensé, la pythonisse ne voulut rien écouter et publia la nouvelle de sa prochaine conversion. De fait, Dassa ne se sentait alors pas incliné vers une religion dont il n'avait jamais entendu parler qu'avec mépris et faisait la sourde oreille aux conseils de l'apparition. Enfin la Dame se montra à lui un bâton à la main, et lui répéta d'un air menaçant : « Viens à mon village » (probablement celui Settihally, dont l'église est dédiée à la Sainte Vierge). Sur ces entrefaites le laboureur vint à mourir, ses héritiers refusèrent de tenir la promesse faite, et Dassa repartit.
    La pythonisse lui prédit de nouveau qu'il ne tarderait pas à être chrétien, et comme preuve de sa science, lui dit qu'il trouverait sur son chemin un serpent capel.
    En effet, Dassa, s'étant mis en route, rencontra un énorme serpent capel, eten passant devant l'église de Settihally, il sentit soudain ses jambes se dérober sous lui ; il en demeura fort surpris n'ayant jamais rien éprouvé de semblable et ne pouvant l'attribuer à la fatigue d'un voyage qui commençait à peine. Il s'efforça de surmonter son impression. Nouveau Saul il fut terrassé par une force invincible, qui transforma également sa volonté. Un chrétien de Settihally venant à passer et lui ayant demandé ce qu'il faisait ainsi couché par terre, Dassa répondit sans hésiter : « Je veux me faire chrétien ».
    Il fut aussitôt placé dans une maison chrétienne, où on lui apprit les prières de notre sainte Religion. La première fois qu'entrant dans l'église, il y vit la statue de Marie, il s'écria : « Voici la Dame qui m'est apparue ». Je ne sais ce qu'il faut penser de ces songes, mais je puis assurer que le jeune homme ne saurait être soupçonné de supercherie dans le récit qu'il m'a fait lui-même de toutes ses aventures.
    Il n'était pas encore arrivé au terme de ses épreuves.
    Le démon, craignant sans doute de perdre son esclave, lui causa des douleurs violentes, le menaça des plus mauvais traitements s'il abandonnait son service, et parla même par sa bouche. Ainsi, le 26 juillet, au moment où les chrétiens, sortant de la prière du soir, venaient me demander ma bénédiction, selon l'usage, le maître de la maison où était placé Dassa le traîna devant moi, disant que depuis deux jours il était bouleversé, ne travaillant, ne mangeant, ni ne dormant, et parlant un langage diabolique. Je me souviens que la veille, qui était un dimanche, il était sorti de l'église au milieu du sermon et je lui en demandai la raison. Il me répondit que c'était à l'église surtout, pendant les offices, qu'il était tourmenté par le démon.
    Impressionné par cet aveu, je songeai à lui conférer le baptême, excellent exorcisme contre le démon ; mais ne l'ayant pas trouvé assez instruit, je le pressai de se mettre en mesure d'être baptisé au plus tôt. Ensuite, je lui attachai une croix et une médaille miraculeuse de la sainte Vierge, lui fis faire le signe de la croix, lui suggérai quelques pieuses aspirations à Jésus et à Marie, et le renvoyai, en lui disant que je le bénirais le lendemain matin, s'il venait à la messe.
    Au jour fixé, Dassa s'étant présenté à la table de communion après la messe, je prononçai sur lui les premiers exorcismes du Rituel, et sommai le démon d'abandonner cet homme, sans lui faire aucun mal.
    Le possédé s'éloigna et se coucha en proie à de vives souffrances, mais presque aussitôt après il se tourna du côté de l'église, et joignit les mains en disant : « Je quitte cette demeure ; je ne puis plus lutter contre la puissance du grand (du prêtre), mais je vais appeler sept camarades qui sont là-bas au-dessous des Ghates » ; puis, comme signe de son départ, Satan, toujours agissant par la personne du possédé, s'arracha une mèche de cheveux, l'attacha à un de ses doigts de pied, sortit du village en toute hâte, se dirigea vers un arbre appelé gonhi, en rompit une branche, la jeta à terre et fit plusieurs fois le tour de cette branche en gambadant et crachant dessus. Après toutes ces extravagances, Dassa revint à la maison, calme et triomphant, disant à ceux qu'il rencontrait : « Je suis guéri, le diable est parti ; mais hélas ! Il y en a sept autres qui doivent venir dans quelques jours ».
    Averti par des témoins oculaires de cette aventure, je surveillai Dassa, et le 6 août je vis se réaliser la parole de l'Evangile : « Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va par des lieux arides cherchant du repos, et comme il n'en trouve point, il dit : je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti. Et y venant et la trouvant nettoyée et parée, il s'en va prendre avec lui sept autres esprits plus méchants que lui ; et entrant dans cette maison, ils en font leur demeure, et le dernier état de cet homme devient pire que le premier. (Luc XI, 24, 25, 26) ». En effet, le soir de ce jour-là, mon catéchiste vint me dire que Dassa était tourmenté par le démon, plus violemment que jamais ; je lui prescrivis de me l'amener immédiatement. Dassa, ou plutôt Satan en lui, faisait de grandes difficultés pour s'approcher du prêtre ; enfin il céda, témoignant une appréhension extrême, et cachant son visage dans son vêtement. Alors commença entre moi et le démon le dialogue suivant :
    Combien êtes-vous dans cet homme?
    Nous sommes sept.
    Quel est votre nom ?
    Doddhamma, Houtohamma, Kiatanina, Lakohimédévi, Vantibidiamma, Yellamma, Malhakathéamma (noms de divinités vénérées par les païens de Maïssour).
    D'où venez-vous ?
    D'au-dessous des Ghates.
    Pourquoi êtes-vous venues ?
    Notre soeur cadette, que vous avez chassée d'ici, nous a appelées.
    Pourquoi vous a-t-elle appelées ?
    Pour ramener Dassa dans sa famille, car son père nous a fait des offrandes pour le retrouver.
    Que vous a-t-il offert ?
    Un bélier.
    Quoi encore ?
    Un bouc.
    Et puis ?
    Un porc.
    Est-ce tout ?
    Il nous a aussi donné cinquante roupies.
    Pour quelle raison vous fait-on des offrandes ?
    Parce que nous sommes des divinités.
    Comment, des divinités ? Y a-t-il donc plusieurs dieux ?
    Non il n'y en a qu'un.
    S'il n'y en a qu'un, convenez que vous êtes de misérables démons, qui prenez le nom de divinités pour séduire les hommes et les conduire en enfer. Ne connaissez-vous pas Marie ?
    Marie ! Oh ! Nous ne la connaissons que trop, c'est elle qui a empêché notre soeur d'emmener Dassa.
    Connaissez-vous aussi Jésus-Christ ?
    Oh ! Oui, c'est lui qui nous a foulés aux pieds.
    Jésus-Christ est-il Dieu ?
    Oui.
    S'il est Dieu, humiliez-vous devant lui et dites-lui : soyez béni !
    Jé..... Jé..... Jé..... Jé.....
    C'est par orgueil que vous ne voulez pas le dire. Hâtez-vous, sinon voici le fouet (je montre le bâton du catéchiste).
    Jés.....Jés...... Jésus soyez béni !
    Dites à tous ceux ici présents où vont les païens après leur mort.
    Au ciel.
    Eh quoi ! Au ciel ! Est-il possible de mentir de la sorte ! Avoue la vérité ou gare le bâton !
    Ah ! Père, ne frappez pas. Ils vont en enfer, c'est certain.
    Hé bien ! Sils vont en enfer, c'est aussi pour y précipiter Dassa que vous venez le chercher ; mais je vous défends de l'emmener. Il faut qu'il reçoive le baptême et qu'il adore le vrai Dieu.
    Ah ! Père, laissez-nous l'emmener. Si vous lui donniez le baptême, vous nous mettriez du feu dans le ventre, et il nous faudrait l'abandonner pour jamais.
    Le temps de lui donner le baptême n'est pas encore venu, mais je vous ordonne de le quitter avant qu'il reçoive ce sacrement.
    Laissez-nous l'emmener, car son père est fâché contre nous, et de dépit, il ne nous offre plus que du poivre.
    Non, je vous défends de l'emmener pour le perdre éternellement. Renoncez à lui pour jamais.
    Oh ! Père, laissez-nous le posséder encore pendant quinze jours.
    Non, non, je veux que vous le quittiez avant 9 heures.
    Au moins laissez-nous libres jusqu'à minuit
    (Saisissant l'énergumène et menaçant de le frapper). Vilains démons, votre orgueil vous empêche d'obéir, mais je vais l'abattre ; vous serez roués de coups, vous serez foulés aux pieds : voilà tout ce que vous méritez et vous l'aurez.
    Père ! Père ! Laissez-nous, laissez-nous, nous partons, nous partons.
    Partez donc bien vite et laissez ce jeune homme tranquille.
    Quel signe voulez-vous de notre départ ?
    Apportez-moi une branche d'arbre.
    A ces mots l'énergumène s'arrache violemment une mèche de cheveux qu'il lance à mes pieds, il cherche des yeux un arbre où il puisse rompre la branche requise. Les arbres étaient nombreux autour de nous ; aucun ne parut agréer à Satan. Malgré l'obscurité de la nuit, il courut en dehors du village et revint quelques minutes après, portant deux branches de gonhi qu'il jeta à mes pieds d'un air indigné et honteux.
    A partir de ce moment Dassa, délivré de la possession du démon, se montra aussi paisible qu'heureux. Je lui fis le signe de la croix sur le front, lui dis quelques paroles de consolation et le renvoyai chez lui, en recommandant au maître de la maison de lui rattacher au cou la croix et la médaille que le diable lui avait ôtées, et de lui donner à manger, car il était à jeun depuis la veille.
    Au milieu de la nuit, trois autres démons vinrent, dit-il, le visiter et se plaignirent amèrement des humiliations qu'avaient subi les premiers. « Comment, lui disaient-ils, as-tu laissé traiter de la sorte nos compagnons par le prêtre des chrétiens ? Nous revenions hier soir de donner une maladie aux bestiaux de tel village, quand nous les entendîmes hurler, en se lamentant d'avoir été si indignement malmenés par le grand (le prêtre), et jurant de ne plus approcher de ta maison jusqu'à la quatrième génération. Alors nous avons voulu voir celui qui est cause de leur malheur. Mais si sept divinités ont été vaincues et chassées impitoyablement, que pouvons-nous faire étant trois seulement ? »
    Il paraît, en effet, que ces derniers démons redoutaient fort d'être traités comme les autres. Dès le lendemain matin, ils se hâtèrent de remplir, par la bouche de Dassa, un message qui leur paraissait important, en avertissant quelques parias de l'endroit où, en punition du vol d'une vache, ils seraient atteints du choléra dans le courant de l'année. Ensuite, passant devant la grotte de Notre Dame de Lourdes, ils se plaignirent longuement à Marie de ce qu'elle causait tous leurs maux, et disparurent, laissant pour signe de leur départ la mèche de cheveux accoutumée.
    Peu de jours après, Dassa reçut le baptême dans des dispositions fort édifiantes, et changea son nom contre celui de Paul.

    1906/354-361
    354-361
    Inde
    1906
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