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Maissour Kolar, le pays des mines d'or.

Maissour LETTRE DE M. GOUARIN Missionnaire arostolique Kolar, le pays des mines d'or.
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    Maissour

    LETTRE DE M. GOUARIN
    Missionnaire arostolique

    Kolar, le pays des mines d'or.

    Les mines d'or de Kolar sont connues dans le monde entier, bien qu'elles soient d'une étendue relativement peu considérable, deux ou trois milles de largeur sur une longueur de cinq à six milles. Elles sont desservies par un tronçon de chemin de fer qui, dit-on, est le plus productif du monde. Situées à 60 milles de Bangalore, la ville épiscopale, et à 120 environ de Madras, le cher lieu de la province, elles se trouvent dans l'état de Mysore dont le rajah a le droit de prélever 5 % sur leur production totale.
    Depuis une quarantaine d'années la famille J. Taylor, d'Angleterre, exploite les mines par l'entremise de cinq compagnies formées d'un grand nombre d'actionnaires. Les résultats prouvent qu'ils n'y ont perdu ni leur temps ni leur argent, et le rendement actuel montre qu'ils ne sont pas au bout de leurs espérances. Le vice-roi de l'Inde visitant récemment les principales villes du sud est venu apporter ses félicitations et ses encouragements à ceux qui y travaillent. A cette occasion les compagnies, fières de l'honneur que leur faisait Son Excellence, ont élevé à l'entrée des mines un petit monument en maçonnerie de 2 pieds carrés à la base, 1 pied carré au sommet, et 20 pieds de haut, équivalant à la quantité d'or extrait des mines depuis leur origine, et dont la valeur se monte à plusieurs milliards.

    Toute la contrée à perte de vue est aride et stérile, parsemée de monticules noirâtres appelés Reefs, où cependant les Européens, à force de soins et de persévérance, sont parvenus à e faire croître de nombreux bosquets, dont la verdure repose les yeux fatigués par la réverbération d'un soleil tropical.
    C'est dans ce petit pays désolé que se sont fixés, en nombre considérable, des Européens, des Eurasiens et des Indiens de toutes castes et conditions, désireux d'acquérir la fortune.
    Parmi eux il en est, plus qu'on ne le croirait tout, d'abord, qui n'ont pas oublié le salut de leur âme.
    C'est pour cela que l'on y rencontre quelques agglomérations chrétiennes, et les catholiques européens ou indiens y font bonne figure par leur situation, et même par l'esprit de foi dont ils font preuve en de multiples occasions. Mgr le Délégué apostolique a été profondément édifié par eux lors de la visite qu'if a faite aux mines, et il a exprimé son admiration à la vue de la réception grandiose que lui ont faite les deux paroisses.
    La première de ces paroisses en date et en importance fut fondée, il y a 30 ans, par le très regretter P. J.-H. Fraysse, sous le vocable de Notre Dame des Victoires. La seconde fut établie une dizaine d'années plus tard par le même zélé missionnaire, sous le nom de Saint-Sébastien; elle est séparée de Notre Dame par une distance de trois milles. Ces deux paroisses comptent de 7 à 8.000 fidèles : la population totale des mines est de 50.000 âmes. Catholiques, protestants, païens, musulmans s'y coudoient, et vivent généralement en paix sous l'il vigilant de la police du maharajah Maïssour, à l'ombre du drapeau du Royaume-Uni.

    Confirmation dans la paroisse Saint-Sébastien.

    C'est dans la paroisse de Saint-Sébastien que je suis établi.
    Mgr Tessier, notre évêque, est venu il y a quelques jours y administrer la confirmation à 60 adolescents et à 67 adultes, néophytes de tout âge : jeunes gens de vingt ans, pères de famille mûris par l'expérience et même par de grosses déceptions, vieillards courbés sous le poids des ans, ouvriers de la onzième heure.

    Les nouveaux confirmés récitèrent le Pater, l'Ave et le Credo: huit ou dix enfants scandèrent leur prière dans la langue anglaise; une quinzaine de canaras martelèrent dans la rude langue du Maïssour leur Parolakavannan boulokavannan sroushtisidata sarvasakti, etc. ; quelques télégous d'un village voisin gazouillèrent de concert les mêmes prières, pendant que les tamouls chantèrent délicieusement leur Paramandalamguelile iroukre ienguel pidave, etc. J'aurais bien demandé à un vieux Chinois, Mem Mi Anthony, de se joindre aux autres, mais seul de son espèce il y aurait peut-être perdu la gravité légendaire attribuée aux fils de la Céleste République.

    Les confirmés.

    Voulez-vous maintenant me permettre de vous présenter quelques-uns des privilégiés de cette heureuse journée.
    Voici d'abord Midiappen (Justin), suivi de sa femme Anna mal portant dans ses bras un poupon aussi noir que son père, et dont elle est fière comme une reine.
    A leur suite viennent Timothée et sa femme Débora qui rie sont plus des jeunes gens, puisque leur fils Assirvâdam (Benoît) et sa femme Christina sont les heureux parents d'un garçon de dix ans et d'une fillette de sept à huit ans.
    Après eux vient Hippolyte âgé de trente-cinq ans environ, sergent de police, accompagné de son épouse Savériaï et de leurs deux garçons, John et Edouard. La conversion d'Hippolyte est sans nul doute un coup de la Providence. Encore païen il avait deux femmes : la plus âgée, Savériaï, et la nièce de celle-ci extrêmement aimée (lu pauvre païen.
    Le bon Dieu trancha la difficulté, en enlevant la préférée pendant l'épidémie d'influenza qui sévit l'an dernier dans toute l'Inde et particulièrement aux mines dé Kolar. Cette mort subite fit réfléchir le sergent, qui se rendit à l'appel de la grâce le dernier de toute la famille, car la bonne Savériaï, baptisée depuis plusieurs mois ainsi que ses fils, m'avait aussi amené ses deux frères, dont l'aîné était le chef estimé de toute la caste, et avec eux treize enfants, ainsi que la grand'mère qui se fit longtemps tirer l'oreille, voulant, disait-elle, par une amitié qu'en toute autre circonstance on n'oserait pas blâmer, être enterrée à côté de son mari mort païen.
    La conduite de Savériaï est d'autant plus louable, que le zèle pour la conversion des âmes n'est pas la vertu dominante des Indiens, qui font de la religion une affaire de caste ou de sentiment, et rarement une affaire de conscience.
    Au risque de vous ennuyer, je me hasarde encore à vous mentionner Michelama âgée de quatre-vingts ans environ, aveugle, mais pas du tout muette.
    Avec elle voici venir son fils aîné Anthony, homme aux cheveux blancs que j'honore du titre de Covilpillay ou assistant catéchiste, à cause de sa bonne conduite et de l'instruction qu'il a acquise ; il enseigne les prières aux plus ignorants.
    Il est père de quatre enfants qui promettent de lui être d'un grand secours dans quelques années, car ils sont obéissants et travailleurs. En attendant, ils demandent du riz et des habits de couleur éclatante, ce qui, par ce temps de disette, est une charge un peu lourde pour les vieux bras du papa et pour sa bourse trop souvent vide.

    Les parias. L'Inde aux Indiens.

    Tous ces néophytes ne sont ni riches, ni savants, ni considérés dans le monde païen ; ce sont tout bonnement des parias.
    Je ne veux pas m'arrêter à défendre la cause des parias, ni à vous exposer leur triste situation. Ce sont les arriérés, les opprimés, ceux avec lesquels on ne veut contracter aucune alliance ; auxquels on refuse le droit d'habiter le village, le droit de puiser l'eau au puits communal, le droit même de fouler le chemin par lequel passent les gens de haute caste. Ce ne sont pas à proprement parler des esclaves, mais peu s'en faut: Cette catégorie d'hommes est évaluée à près de quarante millions d'Indiens qui attendent en vain qu'on les traite avec justice et charité. Depuis quelques années cependant, plusieurs philanthropes font semblant de prendre leur défense et mènent une propagande retentissante en leur faveur, mais se gardent bien de se compromettre en abolissant les barrières qui séparent les parias des autres castes. Les principes restent intacts et sont même renforcés par les faits. Ces philanthropes, dans les villes surtout où ont immigré un grand nombre de parias employés spécialement aux travaux réputés impurs, font des conférences dans lesquelles ils prônent l'abstinence des boissons fermentées et l'usage des viandes qu'ils signalent comme un crime. Ils vantent le végétarisme et ses bienfaits; ils réclament une coopération pratique aux oeuvres théosophiques et à l'entretien des temples et du culte païen. L'instruction scolaire gratuite est départie aux parias au moyen de souscriptions volontaires et abondantes. On fait miroiter devant leurs yeux des emplois bien rétribués dans l'administration. On ne tolère plus qu'ils soient désignés sous le nom de parias, mais on les honore du titre de Panchamas ou citoyens de la 5e catégorie. En un mot, on met tout en oeuvre pour les relever à leurs propres yeux.
    Quel est le but de cette propagande et de ce zèle inconnus jadis? A quoi veut-on aboutir? Je suis persuadé que le but secret est de détacher les basses classes des Européens, des étrangers profondément détestés et regardés comme des envahisseurs. L'Inde aux Indiens! Cest le mot d'ordre.
    La propagande chrétienne est aussi détestée des païens, qui voient avec animosité la conversion d'un nombre assez considérable de parias. Ils se sont aperçus que les néophytes ne donnent guère d'appui à leurs désirs d'autonomie, qu'ils revendiquent leurs droits et défendent leurs intérêts avec avantage. Les païens, même instruits, sont plus faciles à dominer, à diriger, grâce aux superstitions; et à l'occasion ils donneraient volontiers le concours refusé par les chrétiens dont la coopération resterait douteuse.

    Lécher une colonne pour apprendre les prières.

    Je vous ai dit plus haut que mes néophytes ne sont pas savants. Beaucoup ne m'ont apporté que leur bonne volonté pour être admis au nombre des enfants de la Sainte Eglise. Voici un fait : Il y a quelque temps je préparais au baptême une dizaine d'adultes, au nombre desquels se trouvait une païenne assez jeune encore, assidue aux catéchismes quotidiens, mais dont la mémoire était plus que rebelle. Elle avait beau écouter et répéter avec les autres, peine perdue, elle n'apprenait rien. Les progrès des autres la rendaient honteuse d'elle-même. Un jour je constatai son absence; je la cherchai des yeux, et à ma grande surprise je la vis lécher une colonne de granit située près de l'église. Je lui en demandai le motif. Elle rue répondit en pleurant que sa langue était trop épaisse, ce qui l'empêchait d'apprendre la doctrine, et qu'elle voulait tout de bon l'amincir!
    Inutile de raisonner ; sans lui en demander davantage je l'admis au baptême, et pour combler son bonheur elle fut bientôt après mariée au néophyte Martin, baptisé en même temps qu'elle.

    « Adore le Souami ». « Baptisez-moi ».

    Un autre fait dont j'ai été le témoin vous montrera que le bon Dieu récompense parfois ceux qui le cherchent avec une bonne volonté persévérante. Il y a plusieurs mois, je reçus un jour la visite d'un vieillard, qu'à sa tournure je reconnus pour un homme de haute caste, et de fait je ne me trompais pas. C'était un reddy, riche et estimé dans toute la contrée. Il me dit qu'il voulait recevoir le baptême et devenir chrétien. Tout en louant sa bonne intention, je lui dis de revenir un peu plus lard et d'apprendre les prières nécessaires pour être admis au baptême. Sa mémoire était fort rebelle, je m'en convainquis à sa seconde visite. Il fallait lui répéter les mots les uns après les autres, et il ne retenait pas la moindre syllabe. Au bout de huit ou dix mois c'était comme le premier jour, et cependant il venait, demandant le baptême, ajoutant que le diable lui en voulait, ce que je constatai, en effet, un jour que je lui enseignais la doctrine dans ma chambre.
    A un certain moment, assis à l'indienne en face de moi, il inclina son front jusqu'à terre, et se redressant il me dit : « Voyez, Père, le diable veut me contraindre de vous adorer, me disant: « Adore donc le sou ami, c'est lui le Dieu dont tu veux embrasser la religion, adore-le ». Je ne veux pas vous adorer, je sais que vous n'êtes qu'un prêtre, mais baptisez-moi».
    Je le baptisai le soir même, et le lendemain ce pauvre vieux récitait les prières qu'il n'avait pu apprendre pendant des mois. Il reçut l'extrême-onction et le saint viatique en guise de première communion, et mourut en paix. Ses enfants, tous païens, firent les frais de l'enterrement, et de concert avec les chrétiens conduisirent ses restes à notre cimetière. C'est là sans doute une preuve de leur piété filiale, mais qui étonne ; car le baptême l'avait exclu de leur rang ; il était pour eux un excommunié ; il était tombé dans la religion, selon l'expression usitée pour désigner ceux qui ont embrassé le christianisme.

    Obstacles aux conversions.

    Je viens d'indiquer un des obstacles les plus insurmontables à la conversion des Indiens de tonte catégorie : la conviction absolue de la déchéance irrémédiable de celui qui abandonne le paganisme et ses mille superstitions ridicules pour les Européens, mais sacrées, divines pour les Indiens. Il faut avoir du courage pour se séparer de ses parents, de ses amis, et se mettre au rang de ceux qui sont considérés comme le rebut de la société.
    Je connais un jeune homme de haute caste qui s'est converti récemment, et qui, la veille de son baptême, a reçu de ses frères une lettre lui interdisant pour toujours l'entrée de leur maison, la maison paternelle, et l'excommuniant au nom de la caste à laquelle il appartient par sa naissance. Pour comble d'infortune, on lui refusera une part quelconque de l'héritage de ses parents, et il n'aura pas le droit d'assister aux funérailles, aux mariages ou à toute autre cérémonie qui auraient lieu parmi les gens de sa caste dûment informés de sa conversion. Voilà l'ostracisme païen dans toute sa rigidité.
    Avec cela il est facile de comprendre pourquoi il y a si peu de conversions dans l'Inde parmi les gens de haute caste, et je pourrais ajouter : parmi beaucoup d'autres.
    Une étude attentive m'a démontré, en effet, que, sans parler des musulmans qui sont tout à fait rebelles à la prédication évangélique, on a partout affaire à cinq catégories d'individus peu enclins à entendre la parole de Dieu.
    La première se compose de ceux qui se considèrent comme offensés quand on leur propose de se faire chrétiens, et qui regardent comme une insulte la demande qu'on leur fait d'embrasser la religion chrétienne, ce qui équivaut à leurs yeux à l'abandon de leur caste et au reniement de la foi de leurs pères.
    La seconde catégorie comprend ceux qui, sans manifester leurs sentiments, écoutent plus ou moins attentivement l'exposé de la doctrine chrétienne, s'en vont en haussant les épaules de manière à vous convaincre que vous avez perdu votre temps, que vous avez semé sur le roc.
    Viennent ensuite ceux qui vous demandent quels avantages matériels vous ajouterez à vos paroles : champs, boeufs, bijoux ; surtout quel emploi lucratif vous leur procurerez pour les mettre au-dessus de leurs congénères. On reconnaît là ceux qui ont fréquenté les protestants.
    La quatrième catégorie est celle très nombreuse de ceux qui écoutent volontiers, approuvent tout ce qu'on leur dit, et s'en vont en disant que c'est très beau, très bien, qu'ils y réfléchiront, mais qu'on ne revoit plus ; et si par hasard on les rencontre, ils vous servent la réponse connue : « qu'ils verront plus tard, à l'issue de telle ou telle entreprise, après tel ou tel événement, après la mort de leurs parents, ou quand ils auront payé leurs dettes... etc ».
    Enfin viennent les âmes de bonne volonté qui n'attendent pour ainsi dire que la parole du prêtre ou du catéchiste, et qui se laissent instruire, baptiser, et deviennent chrétiennes. Qui n'a rencontré quelques-uns de ces prédestinés? Mais encore faut-il les appeler, les inviter ; car il y en a beaucoup que la crainte et l'ignorance retiennent dans leur triste situation.
    Presque tous ceux dont je vous ai parlé plus haut n'ont pas été amenés autrement à la religion véritable. Ils ne sont pas parfaits assurément, mais tels qu'ils sont, ils font la joie et la consolation du missionnaire.

    1921/101-109
    101-109
    Inde
    1921
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