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Maissour 2 (Suite et Fin)

Maissour LETTRE DU P. TROUSSÉ Missionnaire apostolique Le Coorg (suite et fin). Moeurs et coutumes. Je débute en leur demandant s'ils sont bons chasseurs ; c'est la question fondamentale. « Sans me vanter, dit chacun, j'ai un bon fusil, et grâce à cela, je puis abattre n'importe quel oiseau à cinquante pas ». Ensuite je les questionne sur leurs us et coutumes. « Vous abstenez-vous de la chair des animaux, comme le font les Indiens de bonne caste?
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    Maissour

    LETTRE DU P. TROUSSÉ

    Missionnaire apostolique

    Le Coorg (suite et fin).

    Moeurs et coutumes.

    Je débute en leur demandant s'ils sont bons chasseurs ; c'est la question fondamentale.
    « Sans me vanter, dit chacun, j'ai un bon fusil, et grâce à cela, je puis abattre n'importe quel oiseau à cinquante pas ».
    Ensuite je les questionne sur leurs us et coutumes.

    « Vous abstenez-vous de la chair des animaux, comme le font les Indiens de bonne caste?
    Nous mangeons de toute viande excepté du boeuf.
    Tiens, pourquoi celle exception?
    Parce que c'est une chair sacrée. Notre Dieu jadis pour venir sur la terre, prit la forme d'un boeuf, et puis le boeuf nous est utile: sans lui, comment cultiver la terre? Manger du boeuf est regardé comme un crime, et il est interdit de tuer boeufs ou vaches sur toute l'étendue du territoire Coorg.
    Bah ! Dis-je, on n'en tue point ici, mais sur la frontière!... ne faites-vous pas comme les brahmes qui ne se gênent guère pour transgresser leurs lois en mangeant de la viande en cachette?
    Oh! Les brahmes! Ne nous en parlez pas, ce sont des lâches, nous les méprisons ; ceux qui nient en public ce qu'ils font en secret sont indignes de vivre.
    Et moi, si je mange du boeuf, me mépriserez-vous aussi?
    Oh ! Vous, c'est différent, nous savons que tous les Européens en mangent, mais aucune loi ne le leur défend, alors pourquoi nous fâcher, surtout s'ils ne touchent pas à nos bufs ; et puis lorsqu'ils en mangent, ils ne se cachent pas ; ils le font publiquement. Voilà pourquoi nous les aimons et nous attachons à eux ; ils sont francs comme les Coorgs, jamais ils ne violent la parole donnée et ne disent pas de choses fausses.
    Alors je leur explique que je suis Français et que le mot français signifie franc et loyal.
    Eh bien! Nous sommes amis, » s'écrièrent-ils enchantés.
    Telle est en général ma conversation avec les Coorgs nouveaux venus.

    Idées religieuses des Coorgs.

    A la seconde rencontre, j'amène l'entretien sur la religion ; je leur fais expliquer leurs croyances et leurs cérémonies dont ils parlent avec enthousiasme. Ils n'ont pas de clergé, et comme dans la plupart des peuplades à moeurs patriarcales, le chef de famille fait fonction de prêtre pour les siens ; c'est lui qui bénit les mariages et offre les sacrifices sur la tombe des défunts. Ils ont, parait-il, de belles fêtes, dont la principale est fixée au commencement de la récolte du riz ; ils coupent la première gerbe de riz et vont en grande pompe l'offrir à leur dieu, dans un coin réservé de la forêt.
    Ils n'ont pas de temple ; réunis en foule, ils dansent, chantent et font des feux d'artifice, pour célébrer la divinité qui leur a donné de belles moissons.
    En outre, chaque année ils font un grand pèlerinage à la source du Caveri, lorsque Ganga, la grande déesse qui arrose le nord de l'Inde vient sous la terre visiter sa cousine Caveri ; à ce moment, l'eau de la source blanchit et tous les bons Coorgs de crier au miracle. Ils se plongent dans les bassins destinés à recevoir l'eau de la source, et quand ils en ressortent, ils se croient absous de tous leurs péchés. Les bains et les fêtes continuent pendant huit jours, car pendant une semaine entière l'eau conserve sa vertu purifiante.
    J'essaye de leur prouver que notre religion est supérieure à la leur, ils avouent facilement que le catholicisme est splendide et qu'aucun peuple n'est favorisé de Dieu comme le peuple chrétien, mais les amener à notre culte m'a été impossible jusqu'ici.
    « Pourquoi changer, disent-ils, puisque nous adorons le même Dieu que vous, Dieu unique et créateur de toutes choses? Chaque pays, chaque mode ; en France, on parle français, on s'habille et on mange selon les usages français ; puis on sert Dieu selon le rite français ; les Coorgs ont un langage différent, des usages différents, une manière différente de servir Dieu. Chaque pays, chaque mode ». C'est leur invariable raisonnement contre lequel tout autre échoue.
    Pas un de ces bons Coorgs n'est chrétien ! Les protestants affirment en avoir baptisé plusieurs, mais les Coorgs rient de cette prétention, disant que les soi-disant convertis sont des brahmes décastés, qui après avoir vainement essayé de se faire recevoir parmi les Coorgs, en prenant leurs habits et leurs manières, se sont réfugiés, en désespoir de cause, chez les réformés. Ceux-ci d'ailleurs ne se glorifient qu'à moitié de leurs néophytes qui les ont fuis après plusieurs années d'évangélisation ; l'un d'eux même mit le feu à leur chapelle avant de se sauver.
    Les protestants n'ont pourtant épargné ni or, ni promesses ni secours de toutes sortes. Ils ont établi des hôpitaux, des écoles pour les garçons et pour les filles, et construit de beaux magasins ; leurs établissements paraissent splendides à côté de nos pauvres églises, mais ils ne font pas de prosélytes.
    Plusieurs prêtres catholiques sont venus répandre la semence évangélique et donner l'exemple des vertus chrétiennes dans ce pays infidèle ; ils ont, converti un certain nombre de païens de différentes castes, mais ils ne sont parvenus à baptiser que quelques enfants Coorgs morts peu après!
    Puissent les âmes de ces petits anges du ciel intercéder pour leurs familles de la terre et faire tomber les chaînes par lesquelles le démon enlace si étroitement tout ce peuple.
    Les traditions et les lois sur la propriété sont, je crois, le plus grand obstacle à la conversion des Coorgs. Chaque famille possède une terre qu'elle ne peut ni aliéner, ni partager ; chaque membre de la famille a droit à une part du revenu ; mais ce droit serait perdu par celui qui manquerait aux lois de l'honneur, et certainement le Coorg, qui se ferait chrétien, serait regardé comme parjure, exclu de la famille, déconsidéré parmi tous ses parents et amis, et même perdrait son titre de Coorg.
    La grâce de Dieu peut seule triompher de ces préjugés. Que vos prières la fassent descendre sur mes Coorgs et m'obtiennent d'en baptiser quelques-uns avant de chanter mon Nunc dimittis.


    1899/205-208
    205-208
    Inde
    1899
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