Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Maissour 1

Maissour LETTRE DU P. TROUSSÉ Missionnaire apostolique Le Coorg.
Add this
    Maissour

    LETTRE DU P. TROUSSÉ

    Missionnaire apostolique

    Le Coorg.


    Peut-être n'avez-vous jamais entendu parler du pays Coorg; c'est pourtant une belle contrée, « car, chantent ses bardes, de même que sur une colline couverte d'arbres fleuris brille la sampigné, le plus beau des arbres, de même qu'au milieu d'un collier de perles brille le diamant précieux; ainsi brille le Coorg parmi toutes les nations de la terre ». Regrettez donc de n'avoir pas connu plus tôt ce paradis terrestre, qui ignore les glaces des froids hivers de France et les chaleurs étouffantes des étés ; un printemps éternel règne ici ; on y voit toujours des arbres verts et des fleurs épanouies, des fruits délicieux s'offrent toujours à la soif, et toujours aussi le regard peut caresser quelque moisson dorée, oscillant doucement sous la brise.
    Il est vrai que la pluie ne manque pas pour féconder la terre : pendant quatre ou cinq mois de l'année elle tombe presque sans discontinuer, les pluviomètres comptent de 20 à 30 pouces d'eau pendant chacun de ces mois et quelquefois en atteignent une soixantaine. L'étranger, que la mousson surprend au Coorg, est tenté de croire à un nouveau déluge submergeant le monde. Les habitants, au contraire, regardent cette pluie comme une bénédiction céleste se répandant en manne fécondante sur leurs champs; « c'est l'or qui tombe des nuages, » disent-ils, et on les voit couverts d'un sac de grosse toile planter et transplanter le riz sous l'ondée incessante.
    Cette humidité ne rend pas le pays malsain : quelques endroits peut-être sont fiévreux, mais l'ensemble du climat est salubre. Mercara, la coquette capitale, pourrait devenir un sanatorium, tant l'air y est pur, vif et fortifiant. Les Anglais, séduits par la beauté du Coorg, s'en sont emparés, et une fois maîtres du lieu, ils sont accourus en foule jouir de ses avantages.
    Le pays n'est pas grand, comparé à l'immense territoire indien ; les géographes osent même prétendre que par sa petitesse et sa forme il ressemble à une bottine d'enfant, mais je pense que la bottine doit bien valoir les bottes de sept lieues du petit Poucet, dont l'histoire a charmé notre jeune lige, et que le bébé qui chausserait pareille bottine pourrait se croire un grand homme, puisqu'elle contient 500 lieues carrées; le talon et le pied sont formés par des montagnes de 4 à 5,000 pieds de hauteur, tandis que la jambe est représentée par une plaine qui va se perdre dans les vastes campagnes du Maïssour. Cette contrée est arrosée par une multitude de ruisseaux, et un beau fleuve, le Caveri, s'y promène en souverain tantôt paisible et tantôt impétueux.
    Si le Caveri aime le Coorg, il y est fort aimé aussi, et les Indiens, reconnaissants de ses bienfaits, l'adorent comme une divinité ou du moins l'honorent comme une grande sainte, dont ils racontent ainsi l'histoire : « Caveri était jadis une belle jeune vierge de race divine. Pour sauvegarder sa virginité et contribuer au bonheur de son pays, elle obtint du père des dieux d'être changée en rivière, au moment où son fiancé venait la réclamer ». On trouve aussi dans cette bottine d'immenses forêts remplies de serpents de toutes tailles, de sangliers, d'ours, de tigres, de panthères, d'éléphants et d'une foule d'autres animaux que je n'ai pas vus et que je ne tiens pas à voir.
    Un jour, tombant, sur la piste d'une troupe d'éléphants sauvages, je m'amusai à relever, dans la poussière, la grandeur de l'empreinte de leurs pieds ; quelques-unes mesuraient Om, 60 de longueur, je vous assure que je préférais me trouver sur les traces de pareilles bêtes que de les sentir sur les miennes.
    Enfin la bottine contient 115 villes ou villages peuplés de 120,000 habitants de races et de religions diverses : des blancs et des noirs, des sauvages et des civilisés, des esclaves et des êtres libres, des chrétiens, des protestants, des musulmans et des païens de toutes les castes et de toutes les sectes.

    Histoire des Coorgs.

    Autrefois le pays était habité par une seule famille d'Indiens : les Coorgs proprement dits. Les légendes sur leur origine, inventées par les barbares, sont fabuleuses et multipliées.
    Ce qui semble certain, c'est que dans les temps reculés, alors probablement que les druides coupaient encore le gui dans les forêts de notre France, les Indiens, réfugiés dans le Coorg, y menaient une vie moitié sauvage et moitié patriarcale.
    Le sol leur fournissait la subsistance au prix d'un léger travail.
    Devenus plus nombreux, ils ne tardèrent pas à se grouper par familles ou par clans et à fortifier leurs demeures pour se défendre contre les maraudeurs, venus pour les piller ou les réduire en esclavage.
    En les repoussant, nos Coorgs s'aguerrirent peu à peu à la lutte, vainquirent plis d'une fois leurs ennemis supérieurs en nombre et mieux disciplinés.
    Ils en vinrent à leur tour à faire des excursions dans les contrées voisines. On rapporte qu'ils pratiquaient peu la pitié pour les vaincus et emmenaient en esclavage les femmes et les enfants, après avoir massacré les hommes et brûlé tout ce qu'ils ne pouvaient emporter.
    Leurs moeurs étaient sauvages comme leurs bois et leurs montagnes. Ils offraient, assure la tradition, des sacrifices humains à leurs dieux et déesses, tuaient leurs filles et ne conservaient qu'une femme dans chaque famille.
    Il y a cent ans, le farouche Tippou leur défendit cet usage barbare, et en Turc zélé, leur prêcha la polygamie.
    Maintenant les Coorgs, adoucis par la civilisation européenne et la fréquentation des chrétiens, rougissent de ce passé et le nient.
    Dans le principe, les Coorgs furent gouvernés par des chefs de clans ou de villages ; puis le prince d'une contrée voisine étant venu ici chercher fortune, s'installa près de Mercara, comme prêtre des divinités tutélaires, acquit de l'influence et se fit payer un tribut de quelques mesures de riz, ensuite il plaça dans ses propriétés des habitants dévoués, qui devinrent peu après les gardes de son palais et ses soldats. Ainsi se fonda la dynastie des rois Coorgs.
    Les autres villages se soumirent à eux ou furent massacrés, et tout le pays ne forma plus qu'un seul royaume puissant et redouté.
    Hyder Ali et son fils, le fameux Tippou, en rêvèrent la conquête. Ils y subirent d'abord de nombreux échecs ; cependant à force de ruses et de persévérance ; ils s'en emparèrent, mais sans le soumettre complètement malgré leurs 70,000 soldats.
    Les montagnards, s'alliant aux Anglais, écrasèrent l'armée turque, et à la mort de Tippou, ils redevinrent libres et rappelèrent leurs rois.
    Ces souverains, dont le bon plaisir était la seule loi, ne tardèrent pas à mécontenter les Coorgs par leur tyrannie et leurs cruautés, égorgeant sans pitié même les membres de leur famille : quelques prisonniers évadés allèrent demander protection et vengeance aux Anglais. Ceux-ci adressèrent des représentations aux souverains Coorgs ; mais leurs avis et leurs menaces restant sans effet, ils eurent recours à un argument plus sérieux et s'emparèrent du pays. Le roi, livré entre leurs mains, alla finir ses jours sous le ciel d'Europe, et les Coorgs trouvèrent la paix sous la domination de la Grande-Bretagne.
    Bien que soumis aux Anglais, ils les regardent plutôt comme des égaux que comme des conquérants ; ils les aiment parce qu'ils ont été délivrés par eux de leurs tyrans et des invasions des peuples voisins, ils ne songent pas à se révolter. Mais ils conservent toujours leur air franc et martial, leur démarche fière, et portent le front haut comme des hommes libres, j'allais dire comme des chevaliers du moyen âge. Ils n'ont pas la démarche arrogante et le regard farouche des Turcs! Ce sont plutôt des gentilshommes, sans dissimulation ni cruauté, toujours prêts à accueillir avec un sourire.

    Caractère.

    N'ayant plus de musulmans à décapiter, le Coorg s'occupe paisiblement de la culture des domaines, qui, de temps immémorial, appartiennent à sa famille et traite avec bonté les esclaves ou serfs attachés à ses terres. Il n'a pas perdu cependant ses vieux instincts guerriers, et la place d'honneur dans sa maison est toujours donnée à ses armes brillantes, à ses grands couteaux, dont il se sert dans les fêtes pour trancher d'un seul coup le tronc d'un bananier ou la tète d'un porc, et à son fusil, qui ne le quitte pas dans ses courses à travers les forêts et les montagnes, où il abat le daim et le sanglier.
    Il s'établit rarement dans les villes et les bourgades ; en vrai montagnard, il préfère les bois et la solitude ; sa maison est une petite forteresse cachée dans un coin de ses propriétés et construite comme celle de ses aïeux, lorsqu'ils étaient obligés de se défendre et de combattre clan contre clan, famille contre famille. S'il est riche, il mène un train de grand seigneur, se montre généreux envers son pays, le dote d'hôpitaux, de bibliothèques publiques, d'étangs, et vient en aide à ceux de sa race moins bien partagés ; s'il est pauvre, il cultive lui-même son champ avec beaucoup de soin et d'activité, jamais il ne se résigne à mendier, ni à enchaîner sa liberté, car il se croit de sang noble et préfère la mort à la honte ou à la servitude. Il ne s'astreint pas aux exigences des castes ; il en dédaigne les distinctions, et se drape uniquement dans son titre de Coorg et dans son attachement à sa patrie, à ses champs, à ses bois et à ses montagnes.
    Il ne mange pas de boeuf, parce que sa religion et les usages de ses ancêtres le lui interdisent ; mais cette viande exceptée, il peut toucher à tout ce que le bon Dieu a créé, sans crainte de se souiller.
    Les autres Indiens poussent cette idée de souillure si loin qu'un brahme, menacé d'être frappé avec un soulier, perd toute considération aux yeux des autres et aux siens. Les préjugés de caste font taire même l'amour maternel. Ainsi un enfant de bonne caste, ayant fait un jour quelque sottise, prit la fuite et se réfugia chez un de mes confrères qui, par charité, lui présenta à manger ; d'abord l'enfant refusa, puis, pressé par la faim, il se laissa tenter. Peu après, ses parents vinrent le réclamer; le missionnaire le leur présenta en leur disant qu'il avait été bien soigné.
    « Il a mangé chez vous, s'exclamèrent-ils, il a perdu sa caste : notre maison lui est fermée, car sa présence nous souillerait. Qu'il reste avec vous, si vous voulez de lui ».
    Le Coorg est moins pointilleux; s'il a une visite importante à faire, il chausse ses grandes bottes, monte sa belle cavale, se coiffe même d'un chapeau au besoin, choses prohibées par les brahmes, et s'il a faim ou soif, il accepte de toute main ce qui lui est offert. C'est dans les grandes circonstances seulement, qu'il se montre ainsi vêtu, à la façon d'un riche Européen ; habituellement il couvre sa tête d'un petit turban, marche pieds nus, ou chaussé de sandales comme tous les Orientaux, et porte une espèce de soutane blanche ou noire qui descend jusqu'aux talons et est retenue par une ceinture, ce qui me faisait croire, à mon arrivée ici, que j'étais dans un pays peuplé de prêtres.
    Sa nourriture est aussi simple que son costume. Chez les riches, on étale au milieu de la maison un grand plateau qu'on remplit de riz et de légumes assaisonnés de sauce, puis petits et grands mettent la main au plat, saisissent dextrement, sans fourchette ni cuillère, tout ce qu'ils peuvent attraper. Si le plat manque, on le remplace par une ou deux feuilles de bananier et tout est dit.
    Tels étaient à peu près les seuls renseignements que je possédais sur les Coorgs, lorsque la Providence me mit en relations d'amitié avec l'un d'eux.

    ***

    Un Ami.

    En venant dans l'Inde, j'avais choisi le divin Consolateur du Tabernacle comme unique ami et lui m'en a envoyé un autre.
    Voici comment : Un jour j'arrivais bien fatigué dans une petite chrétienté ; les fidèles, accourus aussitôt pour saluer leur « Père », s'étaient déjà groupés autour de moi afin de me dire leurs noms, réciter leurs prières et m'exposer leurs difficultés et leurs différends, car le prêtre est juge dans leurs disputes et confident de leurs misères. Bref, j'étais fort absorbé par mon rôle, quand un gros bonnet de l'endroit s'avance pour me saluer et décline sans cérémonie tous ses titres et ses pouvoirs civils et judiciaires. Il n'y avait pas à s'y méprendre, c'était le chef du clan, mais ayant fait dix milles à pied sous un soleil ardent, je ne me sentais pas la force de répondre solennellement à tant de cérémonies, et après lui avoir rendu brièvement son salut, j'ajoutai : « Viens demain » ce qui en langage indien signifie : « Tu feras bien de ne pas revenir de sitôt ».
    Lui, pourtant, sans faire attention au sens de l'expression, me prit au mot, et dès le lendemain matin, le voilà à ma porte.
    « Nous sommes voisins, me dit-il, il faut bien qu'on agisse comme tels, et je vous assure que vous aurez en moi un bon ami : pour cimenter cette amitié je vais aller à la chasse afin de vous apporter un beau cerf ou un sanglier ».
    Très bien, répondis-je, je paierai vos sentiments de retour.
    Et le voilà parti content.
    Quelques instants après, un de ses serviteurs m'apporta une grosse poule sauvage.
    Sapristi, fait mon cuisinier, quel dommage que ce soit vendredi! Ce païen ignore les jours d'abstinence, mais bah ! La poule n'y perdra rien pour attendre à demain.
    En effet, le lendemain je partageai ma poule avec mon cuisinier qui, vieux de seize ans et grand à peu près comme s'il en avait dix, possède un appétit de géant accompli ; je ne le lui reproche pas, car il travaille si bien et m'est si fidèle ! Il le sera toujours, assure-t-il. Autant, en général, l'Indien se montre lent et paresseux, autant lui est actif.
    La volaille était à peine dégustée, qu'un domestique du païen m'apporta un beau lièvre prêt à mettre à la broche.
    Oh! S'écrie mon cuisinier, ce païen est tout de même un bon garçon ; bonne cuisine et peu d'ouvrage, voilà qui est bien, et ce pays me va.
    Mon magistrat vint peu après.
    « J'ai couru toute la nuit au loin dans la forêt, et je n'ai tué ni cerf, ni sanglier, mais j'ai donné des ordres et les provisions arriveront. Comme vous, je suis nouveau dans le pays, et depuis que le prêtre catholique est près de moi, je suis dans l'allégresse et ne manquerai pas un seul jour de venir lui demander sa bénédiction. Quoique Coorg et païen, je connais cependant votre religion et j'adore le même Dieu que vous. Je ne sais guère le prier, mais je fais comme je peux... »
    Et le voilà envoyant des saluts à la petite statue de saint Joseph qui orne ma cellule...
    « Je ne vous ai pas encore montré mon bel habit Coorg, conclut-il, mais dimanche je viendrai à votre messe en costume d'ordonnance, avec mes trois couteaux pendus l'un à l'épaule, un autre au côté droit, l'autre à gauche, alors vous verrez le Coorg dans toute sa splendeur. Ainsi équipé, il n'a peur de rien, ni des brigands des forêts, ni du tigre, ni de l'éléphant, et jamais il ne fuit ni ne recule en face du danger. Si son fusil trahit son attente et que le tigre s'élance sur lui, il tire son premier couteau et l'enfonce dans la gorge de son adversaire, puis avec le second et le troisième couteau, il frappe jusqu'à ce que la victime succombe ».
    Je fus encore plus sensible à sa promesse de me rendre tous les services qui dépendraient de lui.
    « Demandez ce que vous voudrez, me dit-il, je ferai le possible et l'impossible pour celui qui est consacré au Seigneur ».
    Et mon Coorg revint presque tous les jours, m'apportant chaque fois un petit présent souvent de peu de valeur, comme une orange ou un cigare, mais enfin me témoignant ainsi son amitié et une amitié désintéressée, puisque manquant de tout, je recevais sans rien donner.
    Depuis longtemps, je désirais causer avec un Coorg et mon ami non content de venir lui-même, m'amenait ses parents et connaissances, je pus donc me renseigner sur le pays et ses habitants.

    (A suivre).

    1899/152-161
    152-161
    Inde
    1899
    Aucune image