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Madame Marie, une princesse chrétienne à la Cour des premiers rois de Hué.

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Madame Marie, une princesse chrétienne à la Cour des premiers rois de Hué. Par M. Cadière, Missionnaire apostolique. Le P. de Rhodes parle souvent, dans le récit de ses voyages, d'une Madame Marie, membre de la famille royale, et fort bonne chrétienne. Il m'a paru intéressant de déterminer, au moyen des renseignements que nous donnent les documents annamites relatifs aux Nguyen, quelle fut cette princesse convertie au christianisme au début du XVIIe siècle. MARS AVRIL 1923. N° 150.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Madame Marie, une princesse chrétienne à la Cour des premiers rois de Hué.

    Par M. Cadière,
    Missionnaire apostolique.

    Le P. de Rhodes parle souvent, dans le récit de ses voyages, d'une Madame Marie, membre de la famille royale, et fort bonne chrétienne. Il m'a paru intéressant de déterminer, au moyen des renseignements que nous donnent les documents annamites relatifs aux Nguyen, quelle fut cette princesse convertie au christianisme au début du XVIIe siècle.

    MARS AVRIL 1923. N° 150.

    Elle habitait dans la province de Thua-thien, et sans doute dans un des villages qui forment la ville de Hué. Le P. de Rhodes est catégorique sur ce point : «J'étais avec l'admirable P. François de Pina dans la province de Cham, où grand nombre d'idolâtres reçurent le baptême. De là, nous allâmes à la Cour, et en passant, nous séjournâmes quelque temps en la province de Hoâ (Hué, actuellement Thua-thien), où une des principales dames du royaume, proche parente du roi, et fort affectionnée aux idoles, ayant ouï prêcher le P. Pina, fut éclairée du Saint Esprit et renonça si bien à l'erreur, qu'après avoir été baptisée et appelée Marie-Madeleine, elle fut l'appui de toute cette nouvelle Eglise 1.
    On était en 1625. En ce moment, la résidence, « la Cour » du Seigneur de Cochinchine qui était Te-Vuong, était encore à Tra-ba ou Ai-tu, dans la province actuelle du Quang-tri.
    Plus tard, le P. de Rhodes nous parle encore de cette princesse 2 : « Le roi de la Cochinchine, qui croit que nous sommes fort savants mathématiciens, appréhende que nous ne trouvions à sa tante Madame Marie quelque sépulture si commode que la couronne vienne à ses descendants. » 3 « J'étais allé en secret à la ville royale... J'eus ma retraite dans le palais de Madame Marie, la tante du roi ». « Mais 4 surtout Madame Marie, tante du roi, vint attendre (quatre religieuses espagnoles qui avaient été obligées d'aborder en Cochinchine) dans une galère, bien loin du port, où elle leur fit mille caresses et plusieurs présents ». « Je 5 trouvai à propos d'aller consoler les chrétiens qui étaient clans la ville royale... particulièrement cette grande servante de Dieu, Madame Marie, tante du roi ».
    Ces événements se passaient en 1644. Le roi de Cochinchine n'était plus Te-Vuong, mais son fils Cong-Thuong-Vuong. La résidence royale n'était plus dans le Quang-tri, mais à Kim-long, depuis 1636. C'est là, ou dans les environs immédiats, qu'était le palais de Madame Marie.
    Selon les idées du P. de Rhodes, Madame Marie n'est plus seulement une proche parente du roi, mais « sa tante », c'est-à-dire la tante de Cong-Thuong-Vuong.
    Comment était-elle sa tante ? La question est plus facile à poser que la réponse à faire.
    Après de nombreuses hypothèses dont nous ferons grâce à nos lecteurs, nous sommes arrivés à celle-ci, qui nous a paru, la plus plausible : La princesse aurait été une tante paternelle par alliance ; elle aurait épousé le prince Ha, fils aîné de Nguyen-Hoang, le fondateur de la dynastie des Nguyen, et serait restée veuve en 1576. Elle aurait été la mère ou la belle-sur du prince Khe, que les annales annamites nous représentent comme d'un loyalisme absolu envers le roi, et d'une intransigeance qui touchait la cruauté.

    1. Voyages et Mission du P. de Rhodes, édition 1884, p. 69.
    2. Voyages et Missions, p. 153.
    3. Id. p. 157.
    4. ld. p. 221.
    5. Id. p. 222.

    Le P. de Rhodes nous fait de Madame Marie un portrait qui ne manque pas dé grandeur, et qui conquiert notre sympathie et notre admiration.
    La princesse était, avant sa conversion, « fort affectionnée aux idoles ». C'est la caractéristique de beaucoup de femmes annamites, tant parmi le peuple que dans la classe aisée : les unes, en allant au marché voisin, déposent en passant quelques bâtonnets d'encens dans le brûle-parfums de telle pagode vénérée, ou suspendent une guirlande de fleurs devant le tombeau d'un mendiant, aux branches d'un arbre sacré, pour placer leur petit commerce sous la protection de l'Esprit. D'autres, plus aisées, aux jours de fêtes rituelles, apportent à la pagode des présents considérables, ou offrent à cette occasion un boeuf à leurs concitoyens; elles donnent leur nom et leur cotisation aux pieuses confréries bouddhiques des environs, ou même elles fondent une pagode dont elles assurent le revenu. Chez elles, l'autel des Ancêtres ou des Patrons de métiers, surtout la petite niche de la déesse de la Génération, protectrice de la mère de famille, sont entretenus avec un soin minutieux.

    1. Voyages et Missions, p. G9

    Ces actes extérieurs ne sont pas un pur formalisme : ils dénotent, comme le fait justement remarquer le P. de Rhodes, une affection profonde et sincère, c'est-à-dire la foi, la confiance, la reconnaissance à l'égard des êtres du monde invisible.
    Ces sentiments sont des obstacles redoutables pour la conversion au christianisme. Mais, lorsque l'obstacle a été vaincu, ils deviennent des facteurs puissants de toutes les vertus chrétiennes.
    C'est ce qui arriva pour Madame Marie. Le P. de Rhodes nous en donne les témoignages les plus formels1 : « Je l'ai toujours vue pendant tout le temps que j'ai été dans ces pays, et crois qu'elle persévère encore depuis 28 ans dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes ». « Cette 2 dévote princesse m'envoya plusieurs fois prier de venir en son Palais on était en 1644 environ vingt ans après sa conversion pour lui enseigner le moyen de bien vivre, et non pas celui de faire régner sa postérité ; je m'y rendais en cachette, la nuit, pour ne pas irriter le roi. Je trouvai une dame excellente en toutes les vertus chrétiennes, qui me reçut comme si j'eusse été un ange ».
    La dévotion de Madame Marie se traduisait comme elle se manifeste encore de nos jours chez nos chrétiens aisés. Nos chrétiens annamites se plaisent, même les plus pauvres, à installer dans leur maison un petit autel, parfois bien modeste, parfois richement décoré et occupant toute une travée de la maison. Une image, une statue si l'on peut, y trône au milieu des fleurs, des potiches, des chandeliers. C'est là, devant, que, le soir et le matin, la famille entière s'agenouille pour chantonner les prières.

    1. Voyages et Misisons, p. 69.
    2. Voyages et Missions, p. 69.
    3. Id. p. 153.

    Madame Marie fit mieux : « Elle 3 a dans son palais une fort belle chapelle, qu'elle a toujours maintenue dans les plus rigoureuses persécutions, où elle fait tous les jours ses dévotions, et y donne entrée à tous les chrétiens de la province ». « Cette 1 grande dame, mais encore plus grande chrétienne, que le P. François Pina avait baptisée et nommée Marie, m'appela incontinent en sa maison, où elle avait une belle église qui servait de refuge à tous, les chrétiens de cette grande ville (Hué) ».
    Par cette « chapelle », cette « église », faut-il entendre une simple travée de la maison de Madame Marie, la travée réservée jadis au culte des Ancêtres, et consacrée, après la conversion, au culte chrétien? Je ne le pense pas.
    « Je 2 commençai à m'y employer jour et nuit auprès de nos bons chrétiens qui venaient recevoir les sacrements avec une avidité incroyable. J'y disais la messe toue les jours; le concours y était si grand que j'étais contraint de dire plusieurs messes toutes les fêtes». Il n'est pas croyable que ces réunions de chrétiens, qui avaient lieu de jour et de nuit, se fissent, avec le tumulte et les ennuis inhérents à ces manifestations, dans le palais même de la princesse. Elle devait avoir élevé, dans le jardin de son habitation, une construction spéciale pour en faire son église. Peut-être même avait-elle tout simplement transformé en chapelle une de ces nombreuses maisons secondaires qui flanquent, dans les familles riches, l'habitation principale.

    1. Voyages et Missions, p. 110.
    2. Id. p. 110.

    Une autre preuve qu'il s'agissait d'une construction indépendante, c'est le fait qui arriva dans les premiers mois de 1645. « De1 Faiso (Faifo), je trouvai à propos d'aller consoler les chrétiens qui étaient dans la ville royale, où ils avaient reçu depuis peu une grande affliction, particulièrement cette grande servante de Dieu, Madame Marie, tante du roi; parce que son fils, à cause d'une petite raillerie que le roi lui fit contre les chrétiens, fit abattre une grande église que sa mère avait bâtie dans l'enceinte de son palais ».
    Ici, le témoignage est formel : il s'agit d'une « grande église », « bâtie » « dans l'enceinte du palais. » C'était donc une maison indépendante de la maison d'habitation, et une maison construite exprès pour servir d'église.
    La démolition de l'église de Madame Marie fut pour « cette grande servante de Dieu » la cause d'une grande douleur : « Cette 2 bonne dame fut tellement outrée de douleur pour le crime de son fils, que pendant huit jours elle courait ça et là, ne sachant quasi ce qu'elle faisait».
    La dévotion de Madame Marie n'était pas une dévotion purement individuelle et contemplative. Son zèle se manifestait au dehors et de façons diverses.
    Une qualité qui frappe chez nos chrétiens, c'est la charité qu'ils ont les uns pour les autres, même s'ils ne se connaissent pas. Un inconnu arrive dans une maison chrétienne; il se dit chrétien : il s'est égaré, il est à la recherche d'un buffle perdu, ou bien il va visiter au loin un parent malade ; c'est un pêcheur qui a fait naufrage dans le sud, ou simplement, c'est un mendiant, un malheureux. Sa profession de foi de chrétien suffit pour l'introduire presque dans l'intimité de la famille; on lui donne l'hospitalité, ou l'aide pécuniaire; on le console, on l'encourage. L'identité de croyance amène immédiatement la sympathie, et la charité chrétienne intérieure se manifeste au dehors de mille manières.

    1. Voyages et Missions, pp. 222.
    2. Id. p. 222, 223.

    Madame Marie donnait l'exemple de cette solidarité chrétienne dès l'origine de l'Eglise annamite. Non seulement « elle1 donnait entrée dans son église à tous les chrétiens de la province », non seulement « son exemple et son crédit servaient merveilleusement à maintenir dans la piété ceux qui avaient déjà reçu le baptême », mais « il n'y avait pas de chrétiens qu'elle ne servît de tout ce qu'elle pouvait ».
    « Elle 2 était le refuge de tous les missionnaires de l'époque ». En 1640, le P. de Rhodes passe trente-cinq jours dans la province royale, la plupart du temps dans le palais de la princesse. C'est là qu'il célébra les fêtes de Pâques en cette année 16403. En 1644, il y bénit les rameaux4 ; en cette même année, quelque temps après la fête de Pâques, vers le mois de juin, il fit, dans le palais de Madame Marie, un nouveau séjour de huit jours 5. C'est là qu'il disait la messe,, baptisait les nouveaux convertis, « confessait 6 et communiait sans relâche » les anciens chrétiens.
    Cet attachement que Madame Marie avait pour les missionnaires se manifestait parfois d'une manière bien vive. En 1645, un peu avant la fête de la. Pentecôte, le P. de Rhodes vint à Hué ; mais n'osant pas, à cause des mauvaises dispositions de Cong-Thuong-Vuong, se montrer dans la ville royale même, il s'était retiré « en une petite ville voisine », c'est-à-dire dans un des villages avoisinants. Madame Marie en eut connaissance. « Dès 7 que cette dame le sut, elle se déroba de son palais pour me venir voir ».

    1. Voyages et Missions, p. 69.
    2. Id p. 69.
    3. Id. p. 110.
    4. Id. p. 153.
    5. Id. p. 157.
    6. Id p. 157.
    7. Voyages et Missions, p. 223.

    En cette même année 1645, un vaisseau espagnol allant de Macao aux Philippines avait été obligé par la tempête de relâcher au port de Cham. Il y avait, comme passagers, deux Franciscains et quatre religieuses du même ordre. CongThuong-Vuong avait incontinent appelé ces religieuses, avec tout le personnel du bord, à la capitale ; et toute la Cour avait fait fête à ces Européennes, les premières qui eussent pénétré en Cochinchine. Elles furent un objet de curiosité pour tout le monde ; les chrétiens étaient ravis. Leur départ fut l'occasion d'une scène touchante, à la manière annamite, que le P. de Rhodes nous raconte naïvement 1 « On ne saurait dire le regret qu'eurent tous les chrétiens de les voir partir : les dames de grande condition et toutes les autres venaient leur dire adieu avec larmes ; quelques-unes les voulurent accompagner bien loin, les autres les suivaient sur le rivage et toutes les suivaient des yeux et du coeur. Mais surtout Madame Marie, tante du roi, les vint attendre dans une galère, bien loin du port, où elle leur fit mille caresses et plusieurs présents ; elle témoigna tant de dévotion pour leur saint habit, qu'elles lui donnèrent une de leurs ceintures de corde, et promirent de lui envoyer après une de leurs robes ; ce qu'elles firent fort fidèlement quand elles furent arrivées aux Philippines ».
    Dans ce pittoresque tableau tracé par le P. de Rhodes, nous retrouvons biens les traits des chrétiens annamites de nos jours : leur amour pour les objets de piété et les reliques, les scènes de larmes, de douleur bruyante, qui accompagnent le départ d'un missionnaire aimé de ses chrétiens.
    Madame Marie avait en plus une qualité qui manque trop souvent, hélas! à nos chrétiens même les plus fervents : elle était animée d'un grand zèle pour la conversion de ses compatriotes encore païens. « Elle 2a converti à notre sainte foi, par ses sages remontrances, plusieurs idolâtres des plus considérables du royaume, entre lesquels il y a eu même des parents du roi ».
    En 1640, nous l'avons vu, le P. de Rhodes célébra les fêtes de Pâques dans l'église de Madame Marie 3: « Je demeurai trente-cinq jours en cette province (de Hué), où 64 païens reçurent le baptême, et entre autres trois daines fort proches parentes du roi, que je baptisai solennellement le jour de Pâques, et un fameux prêtre des idoles que Madame Marie fit résoudre à quitter l'erreur, ce qu'il fit de si bon coeur qu'il nous servit depuis merveilleusement pour faire embrasser la vérité à plusieurs autres »

    1. Voyages et missions, p. 221.
    2. Id. p. 69.
    3. Id. p. 110.

    En 1644, quelques temps après Pâques, le P. de Rhodes recevait de nouveau asile chez Madame Marie 1: « Nous en baptisâmes même plusieurs du palais du roi, et, entre autres, un excellent orfèvre que le roi aimait chèrement se convertit si bien, qu'il devint lumidôme prédicateur, et fit un grand bruit, particulièrement au bourg où il était né : il disposa plusieurs païens au baptême; il leur bâtit à ses dépens une belle église, et puis me pria d'aller achever l'ouvrage de Dieu qu'il avait si heureuse nient commencé. Je m'y rendis volontiers, et trouvai là une très belle maison préparée ; je fis de mon côté tout ce qu'il fallait pour l'instruction et pour le baptême de ces nouveaux chrétiens ».
    Ce zèle ardent, qui faisait l'admiration du P. de Rhodes, Madame Marie le communiquait aux personnes de son entourage.
    « Quand je vis que le roi m'était favorable, je tachai de procurer prudemment que notre sainte foi reçût les avantages que nous désirions. Dans le palais de Madame Marie, l'intendant des affaires de son fils, oncle du roi, secondait merveilleusement mon dessein. Il prenait adroitement toutes les occasions qu'il pouvait rencontrer, de réduire au chemin de la vérité ceux - qui étaient engagés dans l'erreur »
    Telle fut la princesse Marie, telle que le P. de Rhodes nous aide à la représenter au début de la prédication chrétienne en Cochinchine.
    Ses vertus nous sont plus connues qu'elle ne l'est elle-même, puisque nous en sommes réduits à des hypothèses touchant sa vraie place à la Cour des rois de Cochinchine et aux liens de parenté qui l'unissaient à eux.
    Le voyageur qui, au Forum romain, visite les ruines de la maison des Vestales, après avoir jeté les yeux sur les inscriptions où sont louées quelques grandes Vestales, piissimae, reli-giosissimae, « très pieuses », « fort affectionnées aux idoles », aurait dit le P, de Rhodes, s'arrête -rêveur devant un socle de statue. Le nom de la prêtresse a été martelé, à l'exception de la première et de la dernière lettre ; il ne reste que l'éloge des vertus de celle à qui le collège des pontifes, en 364, éleva une statue. Les archéologues pensent qu'il s'agit de la grande Vestale Claudia, dont Prudence mentionne la consécration à Dieu.

    1. Voyages et Missions, p. 158.

    Le nom de Madame Marie a été passé sous silence peut-être martelé par les historiographes des Nguyen. Les identifications que l'on peut faire ne sont que suppositions d'érudits. Mais nous conservons l'éloge de ses vertus tracé par le P. de Rhodes, et cela suffit pour nous faire aimer cette princesse qui, ayant été « fort affectionnée aux idoles », aima le vrai Dieu du même amour.

    1923/42-50
    42-50
    Vietnam
    1923
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