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Ma vieille baptiseuse

En Chine MA VIEILLE BAPTISEUSE Eh bien ! Ta-tsié, es-tu satisfaite de ta journée ? Oui, Père, mais c'est dur parfois. Aujourd'hui, alors que j'allais entrer au village des Tourterelles, je sentais mes jambes fléchir, j'étais tentée de découragement ; si je m'étais écoutée, j'aurais fait demi-tour. Les gens de ce pays sont mauvais : je savais d'avance qu'on me traiterait de vieille sorcière, vendue aux diables d'étrangers, et autres compliments... que je n'oserais décemment rapporter au Père !
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    En Chine



    MA VIEILLE BAPTISEUSE



    Eh bien ! Ta-tsié, es-tu satisfaite de ta journée ?

    Oui, Père, mais c'est dur parfois. Aujourd'hui, alors que j'allais entrer au village des Tourterelles, je sentais mes jambes fléchir, j'étais tentée de découragement ; si je m'étais écoutée, j'aurais fait demi-tour. Les gens de ce pays sont mauvais : je savais d'avance qu'on me traiterait de vieille sorcière, vendue aux diables d'étrangers, et autres compliments... que je n'oserais décemment rapporter au Père !

    Finalement qu'as-tu pu faire ?

    Comme d'habitude, j'ai tenu conseil avec la sainte Vierge pour savoir comment m'y prendre. Je me suis dit : Puisque le démon ne veut pas que les habitants du village des Tourterelles apportent leurs enfants à la mission pour les faire soigner, j'irai, moi, les chercher. Nous y avons déjà baptisé quelques enfants gravement malades, c'est pour cela que le diable est furieux.

    Je ne comprends pas très bien. Tu me dis que le démon veut empêcher les gens d'apporter les enfants à la mission. J'ai cependant rencontré, il n'y a pas huit, jours, Mme Perle Précieuse qui conduisait le sien chez les religieuses.

    C'est vrai ! Mais ce matin une autre femme, Léao Ta-sào, est venue chercher des remèdes pour son petit âgé de deux ans, et comme je lui ai fait remarquer que je ne puis donner des remèdes sans voir cet enfant, alors elle m'a répondu que le pauvre petit ne peut « passer l'eau » sans s'exposer à une mort certaise. Voici ce qui était arrivé la veille : Etant allée consulter une sorcière, celle-ci avait évoqué l'âme du grand-père qui avait fait savoir le danger pour l'enfant d'avoir la trame de sa vie coupée, si on s'avisait de lui faire traverser un cours d'eau (1). Vous comprenez, Père, que c'est là un stratagème du diable pour empêcher les gens de venir jusqu'à nous.

    Oui, je comprends, le diable t'a fermé la porte, et, maintenant tu veux passer par la fenêtre!

    C'est cela même.

    Comment as-tu donc fait?

    A mon arrivée au village, j'ignorais dans quelle ruelle habite Léao Ta-sào. Les personnes que je rencontrai d'abord me répondirent qu'elles ne connaissaient aucune femme portant ce nom. A tout hasard, je continuai mon chemin Des enfants se laissèrent prendre à l'appât de quelques gâteaux de riz : par eux j'appris ainsi le lieu du domicile de celle que je cherchais. Elle fut un peu interloquée de me voir entrer chez elle : « As-tu déjà déjeuné ? Lui dis-je en guise de salutation selon la coutume. Oui, répondit-elle, mais j'ai eu tort de ne pas t'attendre (politesse chinoise). Je viens voir ton enfant. Tu te donnes trop de peine, ne t'occupe pas de lui ». Figurez-vous, Père, qu'elle ne voulait pas me le faire voir, peut-être par peur que je lui jette un mauvais sort ! Elle m'invita même à m'en retourner, arguant du manque d'argent pour payer mes remèdes ! « Cela est de peu d'importance, lui répondis-je, je ne veux pas d'argent. Non, inutile d'insister, va-t'en ! Laisse-moi auparavant voir le petit». Et pendant ce temps, du fond du coeur, je priais la sainte Vierge : « Sainte Mère de Dieu, attention, intervenez vite ! ». Juste à ce moment, l'enfant se mit à pleurer. Je m'avançai alors du côté de la chambre, et sa mère me l'apporta ensuite elle-même. Ayant posé ma main sur son front brûlant de fièvre, je m'exclamai : « Comme il a chaud, je vais le rafraîchir un peu à l'aide d'une bonne médecine qui se trouve dans ma caissette ». J'en sortis un flacon, dont l'étiquette aux trois caractères indique qu'il renferme de l'Elixir de longue vie (2) ; ensuite, me servant d'un peu d'ouate imbibée de cette eau merveilleuse, je lavai le front du cher petit en disant tout bas : « Joseph, je te baptise au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit ». La pauvre femme, pensant qu'il s'agissait vraiment d'un remède très précieux, en recueillit quelques gouttes dans sa main et les avala avec conviction. Puisse-t-elle comprendre un jour l'efficacité de cet élixir qui ouvre les portes de la vie éternelle !

    Je réussis encore à ondoyer deux autres enfants dans deux familles que m'indiqua Ta-sào, subitement rassurée et devenue expansive, comme si l'eau du baptême administré à son fils avait agi sur elle également. Maintenant, Père, je suis heureuse, j'ai fait fortune (une de ses expressions favorites) : pensez donc : trois petits anges pour le Ciel !

    Mais je m'aperçois que je ne vous ai pas encore présenté ma bonne vieille baptiseuse.

    Elle a atteint la soixantaine, elle est plutôt petite, sèche, un peu ridée, mais sa figure s'éclaire d'un bon regard d'enfant. Elle sait même être malicieuse à l'occasion. C'est une pauvre femme du peuple, sans instruction, mais, comme saint Paul autrefois, le Seigneur Jésus est toute sa vie. Sa foi et son dévouement opèrent de vrais prodiges.

    Baptisée vers l'âge de trente ans, après son mariage, elle eut beaucoup à souffrir de son mari, joueur et paresseux, qui la laissait trimer seule pour nourrir ses enfants. Aussi était-ce toujours la gêne au foyer. Pauvre, et peut-être trop peu prévoyante, elle vivait donc au jour le jour, accablée de durs travaux.



    (1) En Chine, dès qu'un enfant est malade, les parents vont en consultation chez une sorcière : celle-ci évoque l'esprit d'un ancêtre de la famille et lui demande la cause de la maladie, alors l'ancêtre dit ce qu'il y a à faire pour chasser le génie malfaisant ou au moins l'apaiser.

    (2) Tchiang-ming choui (eau pour baptême).



    Enfin, sa douceur et surtout ses prières et sacrifices, finirent par avoir raison de l'âme du vieux joueur ; à l'article de la mort, son mari reçut le baptême des mains de cet ange du foyer, le missionnaire et le catéchiste étant absents.

    Elle continua ensuite sa pauvre vie, aimée des chrétiens et des païens pour sa franchise, sa bonne humeur inaltérable et sa bonté. Elle ne refusait jamais un service, et elle le rendait en toute simplicité.

    Son prestige augmenta bientôt d'une façon merveilleuse à la suite d'un cas de possession du démon.

    Au village de la « Colline du Cheval », deux païennes, tourmentées par l'esprit malin, étaient la terreur des voisins. Leurs parents, qui connaissaient la vertu de Leâng Ta-tsié, ma baptiseuse d'aujourd'hui, lui demandèrent d'intervenir. Armée d'une foi capable de transporter les montagnes, elle n'hésita pas à engager le combat. Mise en présence de ces deux femmes qui se roulaient à terre, elle prit en mains son chapelet, fit le signe de croix et, hardiment, commanda au démon : « Je ne te crains pas, Lucifer, va-t'en ! Je te commande au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ et de sa sainte Mère ! » En même temps, s'adressant aux possédées, elle leur demanda de dire avec elle : « Jésus, sauvez-nous, sauvez-nous ! » Le démon, vaincu, dut s'éloigner.

    Vous me demanderez peut-être comment je l'avais prise à mon service? Jusqu'en 1926, encore jeune missionnaire, je ne l'avais guère remarquée lors de mes visites dans sa chrétienté d'ailleurs peu fervente. En 1926-1927, une vague de xénophobie déferlait à travers la Chine, xénophobie exploitée et attisée par les communistes ; mon attention fut attirée sur Leâng Ta-tsié par le fait suivant :

    Sommée d'apostasier par un de ses parents, elle répondit fièrement : « Tu peux me tuer, mais chrétienne je suis, chrétienne je resterai. Je n'ai pas peur de vos menaces, Dieu m'aidera. Vous pouvez tuer mon corps, mais vous n'aurez pas mon âme. Nous devons tous mourir un jour, et ton tour viendra aussi. Au lieu de persécuter le catholicisme, tu ferais mieux de te convertir, c'est le seul moyen de sauver ton âme ». Devant une telle attitude, le chef du villape n'osa pas insister.

    A la mort de son mari, ses enfants étant tous établis, elle se trouvait donc libre, elle me fit alors demander de l'admettre au service des religieuses indigènes. Dans leur dispensaire, elle eut tôt fait d'apprendre à se servir des remèdes les plus usuels, nouvelles recettes qu'elle ajouta à celles qu'elle connaissait déjà de la pharmacopée chinoise. Cela m'engagea à l'employer en qualité de catéchiste baptiseuse, pour les villages de la brousse.

    Toujours souriante, aimable, jamais rebutée par quoi que ce soit, mal reçue au début, elle finit par se faire accepter un peu partout et même par se faire désirer. Que de confidences elle a entendues, même de la bouche de femmes païennes ! Combien elle a consolé, éclairé, soutenu ! Peu à peu ainsi, elle en conduisit un grand nombre au divin Maître qui console et pardonne.

    Tout en cheminant, elle égrenait continuellement son chapelet. Je lui demandais parfois : « Ta-tsié, combien as-tu récité de chapelets aujourd'hui ? » Et c'était cinq, six, sept, quelquefois jusqu'à dix et plus, selon la longueur des chemins parcourus !

    Brave Leâng Ta-tsié, qu'es-tu devenue depuis mon départ de Chine il y a déjà plusieurs années? Sûrement, tu continues à « faire fortune », la fortune de l'âme, tu n'as certainement pas cessé de parcourir les villages des sous-préfectures de Sieou-jên et de Lo-yông, en quête de petits anges à envoyer au ciel. Tu moissonnes à pleines mains. Combien d'adultes, combien de centaines d'enfants te devront leur salut ! Au dernier jour de ta vie, une belle cohorte de ces petits anges viendra te chercher, te faire escorte pour te conduire à Celui qui a tant aimé les petits enfants.



    Et ma pensée s'en va souvent vers vous tous qui, j'en suis sûr, m'attendez pour reprendre les longues et fructueuses randonnées à travers les villages de la campagne et les rues des marchés du cher Kouang-si...



    JEAN PEYRAT,

    Missionnaire de Nanning (Chine),

    Professeur intérimaire à Ménil-Flin

    (M.-et-M.).


    1943/368-371
    368-371
    Chine
    1943
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