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Ménil-Flin, L'Ecole Missionnaire Augustin Schoeffler

Ménil-Flin L'École Missionnaire Augustin Schoeffler « Je regrette infiniment de ne pouvoir loger vos prisonniers, car je compte ouvrir mon école le 1er octobre. « C'est insensé ! Tout va à la débandade depuis juin dernier. Votre maison sera réquisitionnée, et puis, même si elle ne l'est pas, comment comptez-vous ravitailler votre pensionnat ? « C'est vrai que les difficultés ne manqueront pas, Monsieur, elles n'ont d'ailleurs pas manqué, depuis trois ans que la maison a ouvert ses portes. J'ai dit que j'ouvrirai, je le ferai ».
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    Ménil-Flin

    L'École Missionnaire

    Augustin Schoeffler

    « Je regrette infiniment de ne pouvoir loger vos prisonniers, car je compte ouvrir mon école le 1er octobre.
    « C'est insensé ! Tout va à la débandade depuis juin dernier. Votre maison sera réquisitionnée, et puis, même si elle ne l'est pas, comment comptez-vous ravitailler votre pensionnat ?
    « C'est vrai que les difficultés ne manqueront pas, Monsieur, elles n'ont d'ailleurs pas manqué, depuis trois ans que la maison a ouvert ses portes. J'ai dit que j'ouvrirai, je le ferai ».
    Voilà ce qu'une oreille indiscrète aurait pu entendre dans le hall de notre Ecole, en septembre 1940. Un sergent français essayait de convaincre le supérieur de l'établissement, un ancien de 14-18, de l'inutilité de ses efforts pour tenir. Et aujourd'hui on doit déclarer qu'il a tenu, comme jadis à Verdun, mais il faut bien avouer que le bon Dieu lui a donné un fameux coup de main.
    Pour la rentrée d'octobre 1940, il nous restait deux Pères, cinq religieuses et seulement cinq postulants missionnaires... Petit à petit des professeurs sont arrivés de Paris, des collégiens ont demandé qu'on veuille bien les accepter, l'économe enfin s'est révélé expert dans l'art de trouver tout ce dont a besoin une famille de trente personnes, tandis que la Soeur cuisinière a déployé de tels talents que les plats de rutabagas rentraient à la plonge presque propres. Chaque mois les élèves, petits et grands, étaient mesurés et pesés ; je n'oserais dire que tous étaient en progrès, mais tout de même, en ces temps de crise, ce n'est déjà pas trop mal de lire dans les lettres des enfants à leurs parents : « Maman, j'ai grandi d'un centimètre, et puis, tu sais, ici on mange rudement bien ». Nos enfants sont à l'âge où l'on doit grandir et grossir, à l'âge où la crème au chocolat déclenche une lueur de joie non dissimulée dans les yeux. Oui oserait critiquer ces chers petits s'ils signalent à leur maman ce qui peut-être est pour eux le plus impressionnant, à l'heure où dans les villes on fait la queue pour obtenir quelques grammes de beurre et une douzaine de pommes de terre rabougries !
    Le sport a été aussi en honneur chez nous. On aurait aimé jouer plus souvent au ballon, mais la pluie et la neige ont trop fréquemment changé notre beau, terrain de jeux en mare ou en piste de skieurs. On y a cependant mouillé plus d'une chemise pas de match avec les équipes voisines comme l'an dernier ; nous n'avions que de .petits joueurs ; le petit « Couscous » fonçait sur le grand Roger, et si sa maman avait assisté à la partie, elle aurait fermé les yeux de frayeur. Heureusement il y a un ange gardien pour les joueurs, comme aussi un certain amour-propre de gosse qui fait qu'on ne pleure jamais d'un coup reçu au jeu ; on réserve ses larmes pour apitoyer le Père supérieur lors de la lecture des notes consécutives à une semaine de « farniente ».
    « Comment ! Direz-vous, il y a des paresseux chez vous ? » Ma foi, toute école qui se respecte en compte quelques-uns ; mais comme nos élèves sont peu nombreux dans chaque classe, on leur fait une guerre acharnée. L'un ou l'autre d'entre eux se souvient peut-être des camarades qui prenaient le premier train aux vacances, tandis que lui savourait pendant 24 heures supplémentaires les délices de sa grammaire latine... Cette année on a donc travaillé sans être dérangé, pendant ces neuf mois la maison n'a pas été réquisitionnée. Aucun changement dans les titulaires, des cours, à part le P. Beaudeaux qui a abandonné ses classes de latin au P. Magnin pour disposer d'un peu plus de temps en faveur des paroisses où il prêche avec succès. Aussi n'avons-nous pas eu besoin de prolonger l'année scolaire au delà de la mi juillet pour venir à bout des programmes. Il est trop tôt encore pour juger des résultats obtenus, mais nous avons tout lieu d'espérer que les élèves qui vont nous quitter récolteront ailleurs autant de succès que nos anciens à Beaupréau ou dans les collèges de la région.
    Le travail intellectuel en classe et en étude n'a cependant pas empêché le travail manuel d'être en honneur pendant les temps libres, témoin les quinze stères de bois débités pour le chauffage et le massacre des doryphores exécuté par nos enfants au jardin. Là comme ailleurs, ils se mêlaient aux Pères en sciant, bêchant ou creusant ; c'est à ces heures-là qu'on sentait peut-être le mieux l'esprit de famille qui règne à l'Ecole Schoeffler.
    Heureux de vivre ensemble, nous n'avons pourtant pas oublié le reste du monde. Tous n'étaient pas toujours d'accord en parlant des événements, mais il y avait parfaite unanimité quand il s'agissait de la dévotion au Maréchal. Ses lettres aux Français furent lues et commentées par le Père Supérieur, et son appel en faveur du Secours National entendu. Sans compter les goûters du mercredi et du vendredi qui prenaient la route des camps de prisonniers, notre école a donné à l'Entre aide d'Hiver 25o francs, 15 chandails, 12 foulards, 23 paires de chaussettes, 5 manteaux, 6 vestes, 7 culottes, 3 blouses, 4 chemises, etc... C'était touchant de voir ces petits choisissant dans leur armoire ce dont ils pouvaient se passer, pour vêtir les enfants des prisonniers et des chômeurs.

    Les affiches du Maréchal pour la Fête des Mères le 25 mai ont inspiré de beaux sacrifices, et aussi des lettres touchantes ou... amusantes aux mamans. Je m'en voudrais de dévoiler les expressions enfantines de l'amour filial, mais je puis pourtant signaler celle-ci, à laquelle vous ne vous attendez certainement pas; elle est tirée d'un portrait qu'un petit traçait de sa mère dans une narration : « Elle n'est ni grosse, ni trop maigre. Elle ne boit et ne fume pas, sinon le jour de son mariage, et quand il y a des invités à 'la maison. » Pourvu que le papa en fasse autant, il ne souffrira pas, comme tant d'autres, de la crise du vin et du tabac !
    Et, puisque nous voilà en veine de citations plaisantes, vous ne m'en voudrez pas d'augmenter un peu votre ration de bonne humeur en vous rapportant quelques perles cueillies au cours de l'année. On dit que l'orthographe des bacheliers est déplorable, alors vous trouverez normal qu'un de nos petits ait écrit : « J'ai travaillé pendant un « cardeur ». » En histoire krecque, un sixième a prétendu que « Prométhée était une plaine ». Les mouches tracassaient peut-être cet autre qui, parlant des disciples d'Epicure, vantait l'« école des piqûres ». Et celui-ci, il rêvait probablement de brevet sportif quand il répondit avec assurance au professeur qui lui demandait ce qu'était l'Olympe : « C'était un é néral très sportif ! » ; le Pète se contenta de rire sans mettre de mauvaise note. Un plus grand, un quatrième, qui manie bien la plume mais ne craint pas de dire toute sa pensée, avec une pointe de cynisme et de malice, répondait, un jour qu'il était interrogé sur ce qu'il fallait penser de la parole de N.-S. « A celui qui te frappe sur une joue, présente encore l'autre » : « Père, (ici hésitation), Père, Notre Seigneur y allait un peu fort! » Je ne sais si les rires et les protestations de ses camarades ne manifestaient qu'une désapprobation du tour donné .à sa pensée, mais j'avoue n'avoir pas encore rencontré, depuis vingt ans que je vis dans des collèges, un gamin tendre l'autre joue à celui qui l'a gratifié d'un bonne taloche. La perfection n'est pas de ce monde. Au fait, puisque nous parlons de perfection, un lecteur n'au- rait garde d'oublier de me demander : Cette Ecole Augustin Sclaffler, qu'est-elle exactement ? On vous. appelle Ecole Missionnaire, or, d'après tout ce que vous nous racontez, vous n'avez pas du tout l'air d'être un petit séminaire, ni une école apostolique!
    Nous sommes tout cela, sans l'être, tout en l'étant.
    Au début de la guerre, on nous avait demandé d'accepter des élèves de pensionnats fermés. Nous ne pouvions dire non, les démarches venaient d'amis qui nous, avaient rendu service avant notre .fondation, c'est pourquoi nous avons accepté des collégiens internes qui se sont joints à nos postulants missionnaires. Nous sommes ainsi restés- une Ecole Missionnaire, mais provisoirement pas tout à fait comme les autres. Cette année 1940-1941, les futurs missionnaires étaient la minorité, les postulants originaires d'Alsace-Lorraine n'ayant pu nous revenir, cependant ils ont réussi à donner le ton aux autres : Tous les élèves écoutaient ensemble chaque matin la « méditation parlée » faite par le supérieur ; il n'y a jamais eu de communion générale, mais la plupart communiaient presque tous les jours ; après les classes du matin, au lieu d'aller jouer tout de suite, c'était l'habitude de s'agenouiller quelques instants devant le Saint-Sacrement ; en Carême des trésors de sacrifices ont été accomplis, ils portaient sur le travail et le silence, ce qu'il y a de plus beau et de plus dur à cet âge ; même quelquefois on s'est risqué à un peu de mortification, tel celui qui, le jour de la Fête des Mères, n'avait pas mangé toute sa part de crème au chocolat... ; vous devinez la lutte.. .avant la victoire !

    Nous n'avons cependant pas changé nos collégiens en séminaristes (quelle erreur ç'eût été !), mais nous avons essayé de meubler leur esprit, mieux encore, de le former et, avant tout, de faire de nos élèves des jeunes qui savent vouloir, qui ne pensent pas qu'à eux, et qui puisent dans leurs pratiques religieuses l'inspiration de leur vie tout entière.
    N'était le ravitaillement si difficile, nous aurions préféré des classes plus nombreuses, pour satisfaire davantage de familles, pour augmenter l'émulation, comme aussi pour donner plus d'éclat à nos chants et à nos cérémonies. Mais, que voulez-vous, c'est toujours la guerre, puisque ce n'est pas encore la paix ! Il faut donc savoir modérer ses désirs. La maison n'a jamais fermé ses portes, c'est quelque chose ; elle a contribué à former de bons chrétiens, c'est mieux. Elle continue à envoyer aux Missions Etrangères quelques jeunes gens anxieux de se dévouer à la conversion des Chinois, des Indiens et autres peuples païens, et c'est cela que nous apprécions le plus, ce par quoi nous espérons mériter notre nom d'Ecole Missionnaire.
    Quelques recrues s'annoncent pour remplacer, et au delà, les anciens qui s'en vont cet automne à Beaupréau. Je compte sur vos prières pour nous aider à en faire de dignes émules des glorieux apôtres formés au Séminaire de la Rue du Bac. A l'avance je vous en dis toute ma reconnaissance.

    Henry PROUVOST
    Supérieur de l'Ecole Augustin Schoeffler

    1941/19-22a
    19-22a
    France
    1941
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