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M. Henri Janzen. Missionnaire apostolique de la Birmanie Méridionale

M. Henri Janzen Missionnaire apostolique de la Birmanie Méridionale L'année dernière s'éteignait à Rangoon, après une vie toute d'études, de travaux et de souffrances, M. Henri Janzen. Pour être relativement courte, sa carrière en mission n'en reste pas moins excellente. On peut dire que, à lui seul, il a construit le superbe monument qui fait de la cathédrale de Rangoon un chef-d'oeuvre d'architecture et d'ornementation religieuse du meilleur goût.
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    M. Henri Janzen

    Missionnaire apostolique de la Birmanie Méridionale

    L'année dernière s'éteignait à Rangoon, après une vie toute d'études, de travaux et de souffrances, M. Henri Janzen. Pour être relativement courte, sa carrière en mission n'en reste pas moins excellente.
    On peut dire que, à lui seul, il a construit le superbe monument qui fait de la cathédrale de Rangoon un chef-d'oeuvre d'architecture et d'ornementation religieuse du meilleur goût.
    Henri Janzen naquit à Den Halder, dans le diocèse de Harlem (Hollande), le 30 septembre 1858, d'une famille aussi remarquable que remarquée par la vivacité de sa foi catholique.
    Son père, Jean-Bernard Janzen, était entrepreneur en bâtiments. C'est donc au foyer paternel que le jeune Henri puisa une inclination et des aptitudes naturelles pour les travaux de construction.
    Il voulut être ingénieur et architecte. Dans ce but, il entra dans une école d'arts et métiers, puis à l'Ecole Polytechnique de Delft, d'où il sortit en 1881 avec le diplôme désiré.
    Rempli d'admiration pour le style rationnel et pour l'un de ses professeurs, Dr J. Cuypers, disciple lui-même de Viollet-le-Duc, et l'architecte des nombreuses églises dont se pare alors la Hollande, M. Janzen désire faire son apprentissage sous ce maître.
    Quelle n'est pas sa déception de se voir destiné, non à la construction de quelque église, mais à l'achèvement du Musée d'Etat, à Amsterdam. Aussi n'y reste-t-il que deux ans, et obtient la place d'assistant ingénieur de la ville de Maëstricht. Tout en élevant différentes bâtisses sur ses plans à lui, il surveille d'importants travaux, tels que le rasement d'anciennes fortifications et l'embellissement de la ville.
    Au bout de trois ans, il se livre exclusivement à l'étude du dessin et de la peinture, se perfectionne dans cet art par la visite des Académies d'Anvers, de Bruxelles, etc., si bien que, à la fin de l'année, il mérite un brevet signé du ministre des Beaux-Arts, et expose un de ses tableaux au Salon1.
    A des connaissances variées, M. Janzen joint des talents de pianiste et d'organiste distingué.
    Mais l'homme religieux domine chez l'artiste. Il a passé la trentaine ; tout lui sourit dans le monde ; au foyer familial sa vieille mère est fière des talents de son fils ; trois soeurs non mariées se disputent son affection : n'importe, l'appel de Dieu s'est fait entendre, qui le veut prêtre et missionnaire ; M. Janzen n'hésite pas un instant : en 1893, il entre au Séminaire des Missions Etrangères.
    Il met à l'étude de la philosophie et de la théologie le même entrain qu'il avait mis à acquérir la science des beaux-arts : « Impossible pour moi, disait-il, de préparer plus d'une thèse à la fois ! » Selon son habitude, il veut tout étudier et comprendre à fond. La thèse la plus ardue, comme le problème le plus complexe, fait ses délices
    Mais sa constitution, déjà sérieusement minée par la phtisie pulmonaire, s'accommode mal d'une vie d'études dans un séminaire. Après sa promotion au diaconat, il se voit obligé d'aller prendre du repos au pays natal. Il y reste deux ans, puis revient à la rue du Bac, afin de se faire ordonner prêtre et, si possible, partir en Mission. Ses désirs se réalisent.
    Il est ordonné prêtre le 26 juin 1898, et envoyé en Birmanie méridionale, à la grande joie du Vicaire apostolique, Mgr Cardot, qui avait commencé la construction de sa cathédrale.
    Pendant la traversée, M. Janzen était si malade et si faible qu'il passait toute la journée dans un coin du pont, couché sur une chaise longue. Une bonne religieuse, remarquant qu'il vivait à bord sans relations suivies avec l'évêque et les autres missionnaires, le prit pour un ministre anglican de la Haute Eglise : elle en avait vu qui portaient la soutane. Comme il avait bonne figure, elle et ses compagnes se mirent à prier avec ardeur pour sa conversion. A quelques jours de là, assistant à la messe célébrée par un missionnaire, elle fut agréablement surprise d'y voir M. Janzen. « Voilà, dit-elle à sa voisine, le premier pas vers la conversion ! » Elle redoubla de prières jusqu'au moment où, à l'escale suivante, elle aperçut M. Janzen lui même à l'autel. Cette fois, elle était exaucée bien au-delà de ses espérances.

    1. La notice nécrologique de M. Janzen publiée dans le Compte-rendu des travaux de la Société des M.-E. en 1911, p. 366, dit que le portrait de Mgr Laouenan, placé dans le réfectoire du Séminaire des .M.-E, est l'oeuvre de M. Janzen. C'est une erreur. Ce portrait a été peint par M. Berthon, missionnaire au Kouy-tcheou 1872-1877 et au Kouang-tong 1877-1893, mort à Pa ris le 9 janvier 1893.

    Par une curieuse coïncidence, cette religieuse, Petite Soeur des Pauvres, fut envoyée à la maison de Rangoon et mise à faire la quête. Chaque fois que M. Janzen la rencontrait, il ne manquait pas de lui dire avec un sourire : « J'espère que vous priez toujours pour ma conversion ! »
    Arrivé en Birmanie, le missionnaire commence aussitôt ses travaux d'architecte. Il tient à peine debout : le moindre souffle paraît devoir l'abattre, tant il est faible, décharné, secoué par une toux opiniâtre. Se lever de sa chaise et marcher est pour lui un tourment ; sur le chantier, à l'ouvrage, il n'y paraît plus. L'esprit commande au corps, et ce dernier d'oublier faiblesse et fatigue, malgré dix heures de travail par jour, au soleil et à la pluie. Et quel travail que celui d'un architecte, obligé de surveiller lui-même, d'enseigner et de diriger une centaine d'ouvriers : maçons, charpentiers et autres manuvres ; de revoir leurs mesures ; de leur montrer, ou mieux de mâcher la besogne, chose nécessaire avec des manoeuvres indiens qui n'ont aucune idée d'équerre et de fil à plomb !
    Aussi bien, dut-il apprendre leur langue, l'hindoustani. Il s'y mit d'arrache pied, fit venir la Bible et autre livres catholiques imprimés en Urdu, s'en servit pour ses exercices de piété, et arriva, en moins d'un an, à parler et à lire cette langue dans la perfection.
    Levé tous les matins à 4 heures, M. Janzen montait à l'autel une heure après, de manière à être sur le chantier à 6 heures. A 11 heures, il venait soi-disant déjeuner : quelques bananes, un peu de pain au beurre et une tasse de thé ; c'était un repos plutôt qu'un repas. A 1 heure après midi, la cloche le ramenait au chantier jusqu'à 6 heures. Une heure de prière au pied du Saint-Sacrement précédait le dîner, après quoi il se traînait dans sa chambre, terminait ses prières et se jetait sur son lit, n'ayant souvent pas la force de se déshabiller, ni de baisser la moustiquaire. Le lendemain, il recommençait : ce fut sa vie de tous les jours, le dimanche excepté, pendant dix ans. Comment a-t-il pu résister ? C'est un mystère, ou mieux, selon le mot du docteur protestant de la maison, M. Janzen était un « miracle vivant ». Un médecin major catholique disait de son côté qu'il était une insulte vivante à l'adresse de la profession médicale. La clef du mystère tient toute dans ces paroles bien connues de saint Augustin : Ubi amatur, non laboratur ; vel, si laboratur, labor amatur.
    Qu'on en juge par les détails suivants :
    La première pierre de la future cathédrale était solennellement posée et bénite le 19 novembre 1899.
    En mars 1901, le bâtiment principal de l'Asile des vieillards, avec cuisine, buanderie, etc., le tout sur les plans de M. Janzen, était inauguré par Son Excellence le Gouverneur de Birmanie et livré au zèle des Petites Soeurs des Pauvres.
    Deux ans plus tard (novembre 1903), notre architecte était au pignon du portail central de la cathédrale, quand une courte, mais violente secousse de tremblement de terre, le projeta des échafaudages contre une barre de fer à laquelle il put heureusement se cramponner, croyant bien, faute d'expérience de cette nature, que tout le portail était en train de s'effondrer. « C'est, nous dit-il, un vrai coup de la Providence pour moi et pour tous, d'avoir expérimenté ce qu'est un tremblement de terre. Je vais cercler la construction de barres de fer ».
    De fait, toute la charpente, la voûte en particulier, est un réseau de mailles de fer qui en relie les parties et les protège contre tout accident possible ou du moins ordinaire. Notons ici que M. Cuypers ne voulait pas de voûte en briques, par crainte qu'on ne pût la construire assez solide. Il faudrait décrire cette voûte, ou mieux la voir de près, pour avoir une idée de l'élasticité et, partant, de la solidité que M. Janzen a su lui donner. Nous ne craignons pas d'exagérer, en avançant l'opinion qu'elle est unique dans son genre.
    L'accident de 1903 ne causa aucun dommage à la maçonnerie. Il n'en fut pas de même de l'affaissement du portail et des tours, survenu l'année suivante. Force fut de scier du haut en bas le mur de maçonnerie, et de séparer ainsi les tours du reste de l'édifice : travail ennuyeux et long, qui ne laissa pas l'architecte sans inquiétude. Un moment il renonça aux flèches ; puis, assuré, après un affaissement de plus d'un demi mètre, que le bâtiment ne bougeait plus, il se mit à l'oeuvre et le couronna par deux fines aiguilles qui, dominant la ville de Rangoon, font rayonner au loin le signe sacré de la Rédemption.
    Un accident vint ajouter de nombreuses souffrances à celles qu'il éprouvait depuis de longues années. Une chute insignifiante, ou plutôt une glissade, suffit pour lui fendre la jambe en trois éclats, un peu au-dessus du genou droit. C'était en quittant le chantier, le 11 août 1907 : le soir était venu, il faisait sombre, la journée avait été humide et il bruinait.
    M. Janzen resta couché sur l'herbe mouillée, tenant son genou à deux mains, torturé par le vif de la douleur. Quelques missionnaires accourus voulurent le soulever et le transporter à l'évêché : « Laissez moi, je vous prie, nous dit-il, je me connais ! Attendez ! » Nous regardions d'étonnement et de pitié. Il s'en aperçut, et commanda à ses ouvriers de lui apporter une feuille de zinc. Il se glissa lui-même dessus et se fit porter ainsi à la maison. La nature tuberculeuse du membre brisé ne permit pas de le redresser, encore moins de l'amputer. Le bon M. Janzen devait être estropié pour le reste de ses jours. Encore ne put-il se servir de béquilles que pendant plusieurs mois. Force lui fut de se faire porter sur une chaise de son invention.
    Il est plus facile d'imaginer que de décrire tout ce qu'un pareil état d'immobilité a de pénible. Sa plus grande souffrance fut l'impossibilité d'offrir le saint sacrifice de la Messe. Sur la demande de Mgr Cardot, Rome voulut bien lui accorder le rare privilège de célébrer assis. Son extrême faiblesse, le matin surtout, ne lui permit pas de faire usage de cette faveur. En revanche, il ne manquait pas d'assister à la sainte Messe et de communier tous les jours. De sa chaise ou de son lit, il traçait le travail à exécuter, résolvait les problèmes à mesure qu'ils surgissaient. La construction allait son train accoutumé.
    Dans les premiers mois de 1909, M. Janzen se trouva plus mal que jamais. La bouche et la gorge étaient enflammées ; la voix, à peu près éteinte ; l'appétit, des plus capricieux ; tandis que la douleur aiguë, qu'il ressentait au genou brisé, lui causait d'intolérables tortures.
    Les nuits étaient un vrai martyre, sans sommeil, ou bien, s'il réussissait à s'assoupir un instant, c'était pour être poursuivi par des cauchemars affreux qui le réveillaient en sursaut, et le faisaient crier de douleur.
    Sa seule consolation était la vue du beau crucifix en bois, souvenir de famille, qui ne le quitta jamais pendant toute sa maladie. Il l'avait suspendu à l'extrémité de son lit : il voulait l'avoir continuellement sous les yeux.
    Un jour vint où il ne put plus supporter de nourriture substantielle. Il était convaincu que sa fin approchait et s'y préparait en distribuant de généreuses aumônes : à l'oeuvre des Petites Soeurs des Pauvres, un millier de roupies ; à celle des Conférences de Saint-Vincent de Paul, cinq cents. Au moment de recevoir les derniers sacrements, ce qu'il fit avec une vive piété, il demanda humblement pardon aux missionnaires présents, comme il l'avait fait le matin à ses ouvriers, de la peine ou des scandales qu'il avait pu leur causer. C'était dans les derniers jours de mars 1909.
    On eût dit que le cher malade n'attendait que l'Extrême-Onction pour revenir à la vie. Il fut tout fier de ressusciter avec Notre-Seigneur et d'être à même d'entendre la messe et de communier le jour de Pâques. De leur côté, les ouvriers ne demandaient qu'à plaire à leur maître. La décoration intérieure de l'église avançait rapidement ; l'édifice était suffisamment achevé pour être bénit le 21 novembre et ouvert au culte, en présence des missionnaires venus à la retraite, et des milliers de fidèles désireux de participera à la cérémonie.
    Il est inutile de dire que, ce jour-là, M. Janzen fut tout à la joie et à l'honneur. Ce n'était que le prélude de fêtes beaucoup plus belles et plus grandioses, celles de la consécration (24 février 1910). Pendant plusieurs jours, il fut l'objet des attentions et des marques d'estime des six évêques venus rehausser, par leur présence, la cérémonie inoubliable de la dédicace. A toutes les félicitations, depuis celles de Son Excellence le Gouverneur de Birmanie jusqu'à celles du plus humble fidèle, M. Janzen se contentait de répondre par un aimable sourire et une inclination de tête, avec le simple mot : « Merci ! », tout au plus : « Si vous êtes content, je le suis encore plus que vous. Depuis dix ans que j'y travaille, je suis heureux de voir ma tâche terminée ».
    C'était vrai. Mais pendant tout ce temps, l'âme qu'il mettait à la besogne avait tenu le corps au service de l'esprit ; maintenant que corps et esprit étaient au repos. Lhomme ne pouvait que décliner. Il ne resta pourtant pas oisif. Afin de se perfectionner dans la langue anglaise, il souligna et annota tout le Dictionnaire de Chambers, un volume in-8° de 1.200 pages.
    En janvier 1911, il fit monter l'autel en marbre dans la chapelle de la Vierge. Ce devait être son dernier travail à l'église.
    La maladie s'aggravant, il fut forcé d'entrer à l'hôpital de Rangoon ; il y mourut le 1er août 1911, à 3 h. 45 de l'après-midi. Son corps repose à l'entrée de l'église, à l'endroit où le tremblement de terre avait failli le jeter huit ans auparavant.
    Une souscription a été spontanément ouverte parmi les catholiques notables de la ville, en vue d'élever à la mémoire du missionnaire une tablette avec médaillon1, destinée à perpétuer, devant les générations à venir, les traits si caractéristiques de ce prêtre, architecte remarquable, bon, saint, dévoué serviteur du Roi des Apôtres.

    1. Voir Gravures, p. 1.

    1912/237-241
    237-241
    Birmanie
    1912
    Aucune image