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M. Guerlach. Supérieur de la mission de Kon Tum

M. Guerlach Provicaire Apostolique Supérieur de la mission de Kon Tum (Sauvages Bahnars) (1858-1912) Le missionnaire, dont nous allons publier une notice biographique fort intéressante, quoique bien incomplète, n'est pas un inconnu pour nos lecteurs qui ont certainement gardé le souvenir des charmants et pieux récits qu'il a donnés à nos Annales1.
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    M. Guerlach

    Provicaire Apostolique

    Supérieur de la mission de Kon Tum

    (Sauvages Bahnars)

    (1858-1912)

    Le missionnaire, dont nous allons publier une notice biographique fort intéressante, quoique bien incomplète, n'est pas un inconnu pour nos lecteurs qui ont certainement gardé le souvenir des charmants et pieux récits qu'il a donnés à nos Annales1.

    C'est à Metz, l'antique cité de Lorraine, que naquit, le 14 juillet 1858, Jean-Baptiste Guerlach. Son père était un de ces chrétiens dont la vie est une ligne droite, ne connaissant ni les inconséquences ni les contradictions. En cela son fils lui ressembla de tout point. La mère, de son côté, lui transmit cet amour de Dieu suave et mystique qui s'alliait si bien à sa foi ardente et chevaleresque...

    1. Bul. de l'OEuv. des Part., an. 1896, p. 562 ; an. 1897, p. 655, 705, 795 ; . Annales de la Soc. des M.-E., an. 1898, p. 163 ; an. 1900, p. 88, 119; an. 1901, p. 225 ; an. 1902, p. 107, 201, 289 ; an. 1903, p. 193 ; an. 1904, p. 225, 276 ; an. 1910, p. 275 ; an. 1911, p. 115, 197.

    A peine âgé de huit ans, l'enfant entrait à la Maîtrise de Metz. C'est là qu'il se prépara avec ferveur à sa première communion qu'il fit le 24 juin 1870, à la veille de la terrible guerre. Pour défendre la France contre l'envahisseur, malgré son extrême jeunesse, il se présenta confiant au bureau de recrutement. Ecarté, naturellement, avec un sourire, il insistait. « Vois donc, mon petit, il en sort encore du lait », lui dit l'officier, après lui avoir pincé le nez. Très froissé l'enfant protesta. Cette fierté précoce plut au soldat qui finit par l'envoyer comme aide au service des ambulances. Pendant le siège, il s'en allait donc au soir des batailles, pataugeant dans la boue sanglante, à la recherche des blessés, tandis qu'au loin le canon tonnait encore.
    Fidèle à la patrie mutilée, il émigra plutôt que de se soumettre à l'Allemagne. C'est à l'institution de Saint Pierre Fourrier, à Lunéville, qu'il acheva ses études que couronnèrent brillamment les épreuves du baccalauréat.
    Le voilà donc jeune homme. Il n'était pas nécessaire de l'avoir fréquenté longtemps pour remarquer en lui une âme ardente, une intelligence vive, une riche imagination, et surtout un coeur débordant d'affection. L'avenir semblait lui sourire et lui ouvrir toutes ses voies. Il hésita quelque temps entre deux carrières de dévouement : l'armée ou la médecine.
    Il sembla même se décider pour cette dernière et prit une inscription à la Faculté de Paris, dont il suivit régulièrement les cours pendant une année. C'est là qu'il s'initia à l'art de soigner et de consoler les malades, qu'il posséda dans la suite au suprême degré.

    ***

    Dieu, qui savait quel champion aurait en lui sa cause, lui montra l'inanité des choses terrestres, et bientôt plus rien ne resta des séductions humaines. Tous les rêves pâlirent devant les attirances divines et celui, qui un moment avait voulu être le soldat de la France, allait devenir le chevalier de Dieu, tout en gardant, jusque sur les montagnes des Bahnars, un amour profond et un dévouement sans bornes à son pays.
    Après deux ans passés au Séminaire de Saint-Sulpice, il entra aux Missions Etrangères. Là, sachant que la lutte contre soi et le sacrifice de ses goûts sont la loi universelle des grandes choses, de suite il se mit à contrecarrer sa nature exubérante, en se pliant aux moindres exigences du réglemente. Il s'appliqua aussi à développer ses qualités natives d'intelligence et de coeur, et à surnaturaliser sa vie par de ferventes méditations et l'étude assidue des auteurs sacrés. Saintes et laborieuses années de Séminaire, qui imprimèrent dans son âme une trace ineffaçable de piété profonde et de studieuse discipline.
    Après le diaconat, il fut donné comme infirmier à Mgr Galibert, Vicaire apostolique de la Cochinchine Orientale, retenu au Séminaire par la maladie. Le bon et vaillant évêque apprécia de suite son diacre, et entre eux deux, ce fut presque de l'intimité. Souvent i lui parla de sa bien-aimée mission des Sauvages, mais comme savent parler les vrais apôtres, exposant surtout les souffrances qu'on y endurait. Après de violents accès de fièvre, le prélat lui disait : « Eh bien, en êtes-vous toujours pour les Bahnars ? Voilà comme vous y souffrirez, et encore plus peut-être. Peu importe, Monseigneur ! On ne va pas aux Missions pour vivoter dans une boîte à coton. A la bonne heure, mon brave ! Nous ferons de vous un sauvage ! Mais, attention, hein ! Il faudra trimer dur jusqu'à la mort ! »
    Ordonné prêtre le 4 mars 1882, notre jeune missionnaire avait à peine atteint sa vingt-quatrième année. Mgr Galibert l'obtint pour sa mission des Bahnars. M. Guerlach en fut au comble de ses désirs : « Vivent les Bahnars ! Merci ! Deo gratias !... Seigneur, j'accepte par avance l'apostolat tel que votre Providence me le réserve, avec ses travaux, et peut-être ses déboires ! Si je suis vaincu dans cette lutte éternelle du bien contre le mal, ce ne sera pas sans coup férir, et sans avoir mis en oeuvre, pour le triomphe de la foi, tout ce que vous m'avez donné d'intelligence, de volonté, de santé, de vie !... »
    Agréable causeur, à la parole éloquente et facile, il narrait volontiers ses souvenirs d'antan. Il se racontait lui-même avec tant de franchise et de simplicité, qu'on aimait en lui ce « moi » que Pascal déclare cependant « haïssable ».
    Aussi, pour écrire sa vie de missionnaire, n'avons-nous qu'à revivre ses souvenirs, et relire les récits qu'il nous en a laissés.

    ***

    « Parti de France le 16 avril 1882, je tins bon contre le mal de mer toute la traversée ; mais le P. Maillard, mon ami, lui le brave des braves, capitula dès le premier jour ». Le 4 juin, les deux amis arrivaient à Qui-nhon.
    « Dans la Cochinchine Orientale, écrivait-il à cette époque, il y a deux genres de postes bien tranchés : ceux d'Annam et ceux des Sauvages. Dans les premiers, le travail abonde, les chrétiens sont nombreux, on a des consolations spirituelles, le ministère est très actif. Mais dans les forêts Bahnars, les choses ne vont pas ainsi. Nous sommes là, montant la garde, empêchant que le bien déjà fait ne se perde, et nous efforçant d'avancer un peu la culture de cette portion si pauvre du champ apostolique ; mais on va bien lentement comme dans toutes missions qui se fondent. Celle-ci offre des croix et des difficultés plus nombreuses ; c'est la part choisie du missionnaire : Calix meus inebrians quam proeclarus est ! »
    En attendant son départ pour les Sauvages, le P. Guerlach fut envoyé à la chrétienté de Xoai, pour apprendre l'annamite sous la direction du P. Geffroy. « Guidé par cet excellent mentor, écrivait-il plus tard, je ne pouvais manquer de devenir habile, si je n'avais succombé à une violente tentation. Le P. Dourisboure, le vétéran des Bahnars, se trouvait aussi par là avec son dictionnaire et sa grammaire en langue Bahnar. La Mission sauvage n'avait encore aucun ouvrage imprimé. Tout confrère qui montait devait copier un dictionnaire manuscrit ; celui que le P. Dourisboure conservait était le plus récent, la dernière édition.
    « Pourquoi, me dis-je, au lieu d'étudier l'annamite, n'étudierai-je pas le sauvage, pour profiter de l'occasion ? Jarriverais ainsi sur nos montagnes armé de pied en cap !... J'en parlais au P. Dourisboure et me croyais sûr de mon affaire. Mais le vieux Sauvage tenait au règlement; il me répondit brièvement : « Vous êtes ici pour apprendre l'annamite et non le bahnar : faites de l'annamite, puisque c'est la volonté de vos Supérieurs ». Le bon Père parlait d'or ; je n'avais rien à répondre ; mais la Providence aidant je lui subtilisai adroitement son manuscrit que je copiai tout d'une traite sans que le Père s'aperçût de rien.
    « C'était mal, me direz-vous... J'en conviens, et l'auteur m'aurait infligé un blâme sévère, s'il avait connu mon larcin. Toutefois, cinq ans plus tard, il m'adressa des remerciements chaleureux de lui avoir ainsi sauvé son ouvrage en faisant malgré lui oeuvre de copiste. De fait, le précieux manuscrit, auquel le bon vieux tenait comme à la prunelle de ses yeux, fut perdu dans le pillage et l'incendie, par les païens, du collège de Nuoc-nhi en 1885. Grande fut la joie de l'auteur, quand je lui en envoyai la copie parfaite. Il le fit imprimer à Nazareth de HongKong, et m'avoua dans l'intimité « que la jeunesse a parfois de bonnes idées».
    Après un séjour de cinq mois en Annam, le 30 décembre 1882, M. Guerlach quittait An-khe, le dernier village de la frontière annamite, et après une chevauchée de cinq jours à travers la forêt et par des routes que « l'Administration des Ponts et Chaussées, non prévenue de son passage, avait négligé de faire examiner », il parvint le dimanche suivant au Touer. Là, l'attendaient, les PP. Vialleton et Roger, alors les deux seuls missionnaires du pays bahnar. « C'était vers le soir. Vous jugez si l'on s'est embrassé ! Après une réfection plus substantielle que l'ordinaire des jours précédents, nous récitâmes le chapelet et les litanies de la Sainte Vierge ; les cantiques suivirent, et nous terminâmes par le Magnificat. Nous étions là trois Pères Européens loin de notre patrie, de nos parents, venus sur cette terre des Bahnars pour y vivre et y mourir ensemble. Ah ! Nous chantions de toute notre âme les louanges de Dieu ; les coeurs étaient d'accord comme les voix ».
    Le lendemain, la petite caravane arrivait à la chrétienté de Kon Tum. Dix ans auparavant, Kon Tum n'était qu'un tout petit village, mais sous la vigoureuse impulsion de son missionnaire, il s'agrandit beaucoup et devint une magnifique agglomération chrétienne.
    Le P. Chabas, de regrettée mémoire, venait de mourir dans des circonstances si extraordinaires, qu'on le crut empoisonné ; le P. Guerlach fut naturellement désigné pour le remplacer à Po'leï Jo'dreh.

    ***

    Le voilà donc à son poste de combat, tout prêt pour la lutte. D'une bonne constitution, il semble taillé pour cette vie de rudes labeurs, pour les courses à cheval de village en village, à travers monts et vaux ; pour les expéditions aventureuses de plusieurs jours, d'où l'on revient épuisé ; pour toutes ces privations qui sont le pain quotidien du missionnaire en pays sauvage, et que souvent l'imagination se plaît à embellir de couleurs poétiques. C'est un de ces caractères forts, féconds en ressources, d'une énergie extraordinaire ; un de ces coeurs ardents, dont la note caractéristique est l'enthousiasme du sacrifice ; une de ces âmes d'élite, aimantes et généreuses, qui font des prodiges, une fois qu'elles n'ont plus qu'un seul but, la gloire de Dieu et le salut de leurs frères.
    Il est à peine arrivé qu'il se met avec ardeur, ouvertement cette fois, à l'étude de la langue. Trois mois plus tard, il prêche, confesse, et se donne de tout coeur au saint ministère.
    C'était alors les temps héroïques de la Mission Sauvage. Quatre villages comprenant à peine 1200 chrétiens, trois missionnaires et un prêtre annamite : voilà à quoi elle se réduisait. Tout autour de ce petit groupe, s'étendait le cercle des populations fétichistes et pillardes. Les convois de ravitaillement et les chrétientés elles-mêmes étaient sans cesse attaqués tantôt par les Sedangs, tantôt par les Jo'rai, les pirates de la brousse. C'est ainsi qu'en 1884, le convoi du Consul de France, M. Navelle, fut pillé malgré les miliciens armés qui l'escortaient.
    Bientôt, vint en outre, la terrible année 1885. Comme le feu qui s'avance et dévore la brousse, comme les lames de la marée montante envahissent la plage, ainsi la persécution s'étendit sur tout l'Annam, faisant dans la seule Cochinchine orientale, 24.000 martyrs détruisant églises et chrétientés et ne laissant que des monceaux de ruines.
    Le martyre, ce rêve que tous nous avons bercé au Séminaire des Missions, allait-il devenir une réalité pour M. Guerlach, comme pour neuf de ses confrères d'Annam ?... Mourir pour son Dieu eût été un suprême bonheur pour l'âme du vaillant apôtre, mais il songea à l'oeuvre si péniblement commencée, à cette foi si nouvellement implantée sur la terre sauvage ; il redouta de voir anéanti le petit troupeau de Jésus : il résolut de le défendre.
    Les rebelles étaient déjà sur la frontière du pays sauvage ; ils venaient de brûler l'église et de massacrer les chrétiens d'An-khe. Pour échapper au carnage, plusieurs de ces malheureux, traqués comme des bêtes fauves, gagnèrent les montagnes des sauvages. Ils risquaient fort d'y mourir de faim et de privations. Le P. Guerlach apprend leur détresse : de suite, par un temps affreux et par des sentiers à peine praticables, il se porte à leur rencontre jusqu'à ce que la fièvre qui le dévore l'oblige de s'asseoir sur la terre détrempée, « pendant qu'un sauvage le couvre de son bouclier pour le protéger un peu de la pluie qui tombe ; » puis il reprend sa route. Ayant fini par découvrir les fugitifs, il les conduit à son poste, donne son vin de messe aux plus affaiblis et partage ses habits avec tous. Une semaine plus tard, ses gens lui amènent encore une nouvelle troupe de pauvres échappés : il les soigne avec la même affectueuse charité.
    Mais voilà que le bruit se répand que les rebelles sont en route pour détruire les chrétientés sauvages. N'écoutant que son courage, il part immédiatement à leur rencontre avec quelques hommes résolus pour leur barrer le chemin. Pour cette fois, ce fut inutile, car les rebelles, malgré le désir qu'ils en avaient, n'avancèrent pas loin dans la forêt sauvage. Pendant les mois suivants, le Père parcourt le pays. Haut de taille et d'âme, sur son infatigable coursier, il organise la défense, conclut des alliances, mène même une expédition jusqu'à la frontière, où il met en fuite un mandarin annamite qu'il surprend en train d'enrôler les tribus Jo'rai contre la Mission. Il fit tant et si bien que la Mission des Sauvages sortit indemne de cette redoutable crise.
    Toutefois, cela n'empêcha pas les trois missionnaires d'alors de subir un blocus de dix-huit longs mois. Partout on les crut morts ; au Séminaire des Missions Étrangères et dans les Missions, on pria pour le repos de leur âme. Dieu leur sauva la vie ; mais, sans communication avec l'Annam et le monde civilisé, leur dénuement fut grand ; ils manquèrent de tout, même de quinine, et durent s'imposer la plus grande des privations, celle du Saint Sacrifice ; car voyant leur provision de farine et de vin pour la messe s'épuiser, ils ne célébrèrent plus que le dimanche.
    Sous le coup de tant de travaux, de privations et de soucis, le P. Guerlach tomba dangereusement malade ; la fièvre et la dysenterie le réduisirent à l'extrémité. Ce ne fut que grâce à N.-D. de Lourdes, en qui il a toujours eu une invincible confiance, qu'il échappa à la mort.
    Enfin le blocus prit fin. Sur l'ordre de son Evêque, le Père partit pour Hongkong afin d'y refaire sa santé fortement ébranlée. Il n'y resta que quelques mois. Lors de son retour, il s'occupa de rapatrier petit à petit les chrétiens annamites de sa Mission réfugiés à Saigon.
    Revenu à Qui-nhon, il se disposait à remonter chez ses Sauvages quand il fut prié de servir de guide au lieutenant Metz, en tournée topographique dans ces régions. Pour ne point retarder la marche, il fit partir en avant le convoi de ravitaillement de la Mission ; mais les Jo'rai, « pour le ramener à la stricte pauvreté apostolique » pillèrent complètement ce convoi.
    Comme ces actes de pillage se renouvelaient par trop souvent, il demanda à l'autorité française d'intervenir pour les réprimer ; trop occupée par ailleurs, elle se récusa.
    Réduit à ses seules ressources, le P. Guerlach conçut le projet bienfaisant de pacifier le pays, de faire enfin cesser ces guerres continuelles de village à village, de tribu à tribu. Il avait l'intelligence et le courage nécessaires pour mener à bien cette entreprise aussi hardie que difficile ; il eut la gloire d'y réussir complètement. Sa double expédition, contre les pillards Jo'rai, établit la paix sur nos montagnes.

    1. Mission Pavie. Géographie et Voyages, vol. III, p. 328.

    « Chacun avait pu voir le Père à cheval en tête de la troupe, sans souci des flèches qui tombaient autour de lui semblant le respecter. Aussi le bruit s'était répandu qu'un « Iang » (Esprit) avait élu domicile dans son corps, et le rendait invulnérable. Et, fait bien plus extraordinaire encore aux yeux des sauvages, il n'utilisait pas à son profit personnel la puissance dont il disposait, mais il était connu de tous par sa charité ».
    Il était charitable en effet ; sa bonté égalait sa vaillance ; c'était l'ami idéal par sa générosité, sa fidélité et sa droiture. Charitable en particulier jusqu'à la prodigalité, il l'était aussi en public dans les conversations. Il avait le don rare de captiver l'attention, et d'exciter une aimable hilarité sans dommage pour l'amour-propre et la réputation du prochain, chose pourtant bien difficile. Il savait en outre défendre les absents avec beaucoup d'à-propos et d'esprit, sans exagérer, ni jamais se poser en avocat d'office.
    Cette exquise bienveillance éclate plus encore dans sa correspondance. D'une rare correction et facilité de conception, et d'une véritable élégance et rapidité de plume, il écrivait beaucoup, on doit même dire il écrivait trop. Un simple incident de la vie journalière lui servait de prétexte et souvent de thème à l'envoi d'une lettre, toujours aimable et intéressante. Il aurait pu dire comme saint François de Sales : « J'ai l'affection fort tenante et presque immuable envers ceux qui me donnent le bonheur de leur amitié ». « Cela fait plaisir aux amis », se contentait-il de répondre à ceux qui le blâmaient de tant écrire, non sans fatigue et perte de temps. A ses yeux, cette vaste correspondance était une forme et une extension de son apostolat. Et, de fait, bienfaisantes à tous leurs lecteurs, même aux Carmélites, ses lettres auront été pour plusieurs hommes du monde le rayon de lumière et le coup d'émotion qui les aura maintenus ou ramenés dans la voie du salut.
    Au surplus, il n'écrivait pas que des lettres privées. Les Missions Catholiques1, les Annales de la Propagation de la Foi2, les Annales de notre Société et autres bulletins religieux ont largement bénéficié de ses très attachants récits sauvages.

    1. Tome XVI, pp. 22., 23, 40, 55, 69, 81, 100, 119, 393, 404, 416, 428, 435, 453, 464 ; Tome XIX, pp. 441, 453, 466, 477, 489, 501, 513, 525, 538, 549, 562, 573, 586 ; Tome XXIV, p. 61 ; Tome XXV, pp. 241, 242, 617; Tome XXVI, pp. 9, 21, 32, 46, 70, 81, 94, 107, 115, 132, 140, 157, 169, 182, 193, 206, 219, 241 ; Tome XXVII, p. 397 ; Tome XXXIV, p. 520 ; Tome XXXVI, p. 169.
    2. Tome LXVI, p. 243; Tome LXVIII, p. 243; Tome LXXV, p. 68.

    Sa parfaite connaissance des hommes et des choses, son grand talent, et son extraordinaire facilité lui auraient permis de publier sur la région moï des ouvrages de première valeur qui lui auraient fait un nom parmi les profanes. Par modestie et charité, il préféra communiquer ses abondantes notes aux explorateurs qui lui demandaient des renseignements.

    ***

    C'est de cette époque 1888 que date l'aventure du baron de Mayréna, le fameux Conquistador, qui tenta de se faire reconnaître, sous le nom de « Marie Ier », comme roi de la tribu moï des Sédangs, voisine de celle des Bahnars, et dont trois villages étaient déjà catholiques.
    Trompé par des recommandations officielles1, sûr d'ailleurs de l'approbation de ses Supérieurs, M. Guerlach n'écouta que son patriotisme et prêta d'abord son concours aux expéditions de cet « explorateur » envoyé pour repousser au profit de la France, l'invasion du Siam en pays moï et laotien. Mais quand le rusé flibustier, se croyant sûr du succès, déclara n'avoir agi et n'agir plus que pour son propre compte, et se voyant, pour ce fait, désavoué par la France, menaça de se donner à l'Angleterre, voire même à l'Allemagne, le P. Guerlach cessa immédiatement de le soutenir. Accusé, malgré tout, d'avoir par là trahi sa patrie, il se rendit à Hanoi, et prouva, documents en mains, au Gouverneneur général, sa bonne foi et son patriotisme. Sa cause fut vite gagnée ; il se retira avec les honneurs de la guerre, et son accusateur, fonctionnaire impliqué dans l'affaire, fut déplacé d'office.

    1. Que la lettre suivante tienne lieu de tous les autres documents que nous pourrions produire :
    Quinhon, le 19 septembre 1888.
    Le Résident de France à Quinhon, à Monsieur de Mayréna.
    Lang-Song.

    MONSIEUR,
    En réponse au télégramme du 17 courant, M. le Gouverneur Général me charge de vous adresser ses félicitations pour les résultats que vous avez obtenus. En ce moment, il ne semble pas utile de faire venir les chefs moïs à Saigon. En raison des difficultés présentes, nous ne pouvons songer à nous étendre du côté des Bahnars.
    Permettez-moi de joindre aux félicitations de M. le Gouverneur Général, les miennes personnellement, pour votre heureux retour et pour le succès de l'entreprise hardie qui ouvrira au commerce la région des Moïs.
    Je vous prie d'agréer, Monsieur, la nouvelle expression de mes sentiments très distingués.

    Signé : LEMIRE.

    Lorsque, plus tard pour ce même fait, on l'attaqua dans une ignoble brochure, fièrement il put répondre en toute vérité : « Missionnaire français, j'ai aidé de tout mon pouvoir un explorateur français envoyé chez les Sauvages par le Gouvernement français : voilà en quoi se résume mon rôle ».

    ***

    En août 1890, le P. Vialleton étant obligé d'aller en France refaire sa santé délabrée, le P. Guerlach fut nommé Supérieur intérimaire de la mission des Bahnars. Ce fut alors qu'il donna la mesure de son activité.
    Dès l'année suivante, une mission composée surtout d'officiers et dirigée par M. Pavie, fut chargée de régler avec le Siam diverses questions relatives surtout au Laos, et de dresser la carte complète de ce pays et des régions environnantes. La brigade qui devait relever la topographie de la région moï proprement dite, choisit Kon Tum comme centre d'opération et de ralliement. M. Guerlach reçut à coeur ouvert tous ces vaillants compatriotes, mit à leur disposition toute son influence et toutes ses ressources, leur servit lui-même de guide et d'interprète, les soigna dans leurs maladies et leur offrit de longs mois cette hospitalité exquise, dont tous ont gardé si bon souvenir.
    « On a pu dire, écrit le capitaine Cupet dans la relation de cette mission, Le Christ n'a pas de patrie, les missionnaires non plus. Seuls ceux qui ignorent la vie de ces modestes apôtres de la foi peuvent propager semblables hérésies. S'ils les voyaient à l'oeuvre, ils comprendraient la fausseté et l'injustice de cette accusation dirigée contre de tels hommes. Dieu et Patrie, telle est la belle devise des Missions Étrangères ».
    Quelques mois plus tard, les Siamois ayant encore tenté de nouvelles incursions, des colonnes de milice indigène furent envoyées contre eux, toujours avec Kon-Tum comme centre. Les officiers qui les commandaient trouvèrent chez M. Guerlach et ses Confrères le même accueil empressé, le même dévouement patriotique. Leurs relations de voyage sont, elles aussi, remplies des témoignages de leur reconnaissance et de leur admiration.
    La mission des Bahnars végétait depuis longtemps dans un désolant statu quo. Son nouveau Supérieur profite des circonstances pour la lancer en avant ; il se multiplie, et se dépense tout entier
    Nouveau missionnaire, il avait déjà contribué grandement à l'abolition de plus d'un usage et préjugé asservissants et pernicieux pour l'avenir de la Mission. Qu'il suffise de rappeler les deux suivants : obligation morale pour les missionnaires de participer à certaines fêtes et réjouissances communes par trop sauvages, où leur dignité se trouvait souvent mal à l'abri ; impossibilité pour le prêtre d'étendre son autorité religieuse sur plus d'un village chrétien, chaque agglomération étant une république indépendante, toujours menacée d'entrer en guerre avec sa voisine. On voit combien cette seconde émancipation a profité à la civilisation comme à l'évangélisation.
    Devenu Supérieur, son influence et son impulsion furent plus directes et plus efficaces. Aussi, bientôt les villages se convertirent nombreux. En 1888, Kon K'otu avait brûlé ses fétiches ; dans les années suivantes, viennent Kon Xo'lang, Kon Jo'dri, Kon Do'rei, Kon To'leh, Kon Ho'ring, Kon Xo'mluh, Kon Klo'nh, Kon To'neh, Kon Ko'xam. Ce magnifique élan se continue de l'ouest à l'est. En la seule année 1893, c'est le tour de Kon Po'nang, Kon Ko'mo, Kon Do'xin, Kon Bah, Kon Dop ; puis en 1894, celui de Kon O'ngleh, Kon Long buk, Kon Chang. En quelques années le vaillant apôtre instruit et baptise plus de 1.200 néophytes. Et Dieu sait ce que coûte de patience la préparation d'un sauvage au baptême ! Dans les districts voisins, c'est un peu la même chose. Ah ! Le beau temps que ce temps-là ! C'est la victoire sur toute la ligne. Et le chef, c'est le P. Guerlach. Il veut que la foi triomphe ; et parce que sa confiance en Dieu est immense ; parce que Marie la Vierge de Lourdes est intéressée à sa cause ; parce que là-bas dans les Carmels de Metz, de Bruges, de Saigon, on prie, on fait pénitence à ses intentions, comment n'aurait-il pas obtenu la victoire ? Peu de missionnaires ont poussé plus loin que lui le zèle des âmes, la vigueur dans la lutte et la fougue dans l'action. Aussi rien ne lui résistait. Son influence fut décisive ; et il devint en quelque sorte le second fondateur de la Mission Sauvage, une sorte de saint Paul du pays Bahnar.
    Après deux années passées en France, le P. Vialleton revint à son poste. Heureux de se décharger du commandement, le P. Guerlach lui remit le Supériorat, et reprit son rang de simple soldat dans son district de N.-D. de Lourdes de Polei Maria.

    ***

    L'année suivante, en février 1893, sur l'invitation de M. Brière, Résident Supérieur en Annam, il dut se rendre à Hué pour fournir des renseignements, au sujet de la pénétration chez les Sauvages des troupes et de l'influence siamoises, invasion à laquelle la France s'opposait comme à une violation de son territoire.
    Quand il revint d'Annam, une grosse épreuve s'appesantissait sur la Mission. Une affreuse épidémie de variole avait été apportée d'Annam à Kon Tum. La terrible maladie fit en un mois, dans ce seul village, 180 victimes ; bientôt elle se répandit dans les villages voisins, et rapidement envahit tout le pays. Le P. Guerlach et ses confrères mirent tout en oeuvre pour avoir, à n'importe quel prix, du vaccin, remède jusque-là inconnu en pays Bahnar, (comme la maladie qu'il devait guérir.) Quand, au bout de deux mois d'efforts et d'inquiétudes, il en arriva enfin six demi tubes, chacun s'empressa de faire des tournées de vaccination dans tous les villages environnants. On réussit à se rendre maître du fléau ; mais il avait déjà dévoré plus de mille victimes. Pour sa part, le P. Guerlach inocula le vaccin sauveur à plus de sept mille personnes. Après un pareil service, il est aisé de comprendre que les Sauvages se soient attachés encore davantage aux missionnaires, leurs libérateurs.
    On trouve d'ailleurs le P. Guerlach toujours prêt pour toute oeuvre de miséricorde. « Chaque fois que les Sauvages viennent chez moi, écrit-il, je leur parle aussi gentiment que possible, je leur fais toujours de petits cadeaux afin de gagner leur sympathie. S'ils aiment le missionnaire, ils finissent par aimer la religion et le Bon Dieu. Quand quelque pauvre diable d'annamite vient me demander asile, je ne puis pourtant pas le renvoyer ; je l'accueille et tâche de le retaper au physique et au moral. Lorsque ensuite il est remplumé, s'il cherche un établissement plus plantureux, je lui donne de bon cur son exeat ».
    Combien de pauvres malheureux esclaves : sauvages prisonniers de guerre, annamites enlevés dans les razzias des terribles Sédangs, lui doivent la liberté et même le salut. « J'ai racheté aujourd'hui un gentil petit annamite, fils d'un catéchumène d'Annam, qui sait déjà le Pater et le signe de la Croix. Il a un peu oublié sa langue maternelle... cependant il récite le Pater comme un ange. Il m'en coûtera de me séparer de lui. Mais comment ne pas le renvoyer à sa mère... ! »
    Un certain nombre de ces pauvres enfants rachetés s'attachaient à lui.
    De son côté, comme il les aime. « Que c'est bête d'avoir du cur... Je vais être obligé de m'arracher le mien pour mettre un caillou à sa place. Je viens de passer une nuit blanche, parce que le gardien de mon cheval a été pris d'une violente fièvre ».
    Il faut dire cependant que sa générosité allait parfois un peu loin, il trouvait si bon de donner, et grâce à sa famille et à ses nombreux amis il le pouvait si aisément ! S'il possédait la bonté à un degré très élevé, la patience n'atteignait pas la même hauteur ; « Attention ! disait-il souvent : je suis patient comme un ange, mais un peu moins longtemps ! » Il avait une faculté très grande de sentir et de souffrir, aussi ne fut-il presque jamais sans une infirmité qui torturait son corps, sans une angoisse qui crucifiait son âme. Dans ces moments de grandes crises, son cur s'élevait comme instinctivement vers Jésus-Christ crucifié, présent au saint Tabernacle. C'est là qu'il allait chercher lumière, force, consolation, et patience.
    L'amour du Saint-Sacrement a bien été, en effet, la dévotion caractéristique de M. Guerlach. Peu de prêtres l'ont, croyons-nous, aussi vive et aussi profonde. Quand en dehors de ses heures de ministère, on ne le surprenait pas à son bureau, on était sûr de le trouver devant le Tabernacle. Il y passait une grande partie de ses journées, et presque toutes les longues heures de ses fréquentes insomnies. L'Eucharistie était vraiment la vie de son âme. Dans le culte de cet auguste mystère, il était d'une délicatesse et d'une sévérité toute militaire et pour ainsi dire de protocole. La moindre tache sur les ornements sacrés le faisait souffrir, la plus légère irrévérence l'indignait. Il est bien peu de ses confrères qui, un jour ou l'autre, ne se soient vus rappelés à l'ordre sans ménagement, quelquefois pour une simple parole prononcée dans la sacristie.
    Après plusieurs années de travaux apostoliques, il eut la tentation d'abandonner le champ de bataille pour les délices d'une Chartreuse. Par moment, c'était comme une nostalgie de la solitude. Quelques intimes seuls surent ce qu'il souffrit à ce sujet pendant deux années.
    « Le cloître, écrivait-il, me paraît comme un refuge et un lieu de repos, où je pourrais songer à mon âme après avoir tant songé aux âmes des autres... Mais mon Directeur m'a écrit que pour moi le chemin du ciel passe chez les Bahnars, et pas ailleurs. Je n'en suis pas très convaincu, mais j'obéis et je reste... »

    ***

    Cependant les travaux, les soucis, la fièvre, les privations avaient miné fortement la robuste constitution du missionnaire. Sur l'ordre de ses Supérieurs, il dut prendre le chemin de France.
    Venu au pays natal pour se guérir, il s'oublie totalement lui-même et ne songe qu'aux intérêts de sa chère Mission. Il parcourt la France, prêche et donne des conférences partout, s'efforçant d'intéresser à son oeuvre toutes les âmes dévouées aux Missions. Il avait aune naturelle éloquence ; aisément il eût été un remueur de foules.
    A peine remis, il songe à ses néophytes et la nostalgie de ses montagnes le prend. Il vient d'apprendre qu'un grand mouvement de conversions se déclarait dans la région de Bun-uin, à sept journées au sud-est de Kon Tum ; bravement il s'offre pour ce poste laborieux.
    « Il est vraiment déplorable, écrit-il de France à M. Vialleton, que vous ne puissiez pas envoyer un missionnaire à Bun-uin. Si cela vous agrée, me voici : ecce ego milte me ! Quand j'arriverai de France vous n'aurez qu'un mot à dire, et j'irai. Je ne dis pas cela pour vous demander quelque chose, mais uniquement pour me mettre entre vos mains comme un instrument que vous emploierez à tel usage qu'il vous plaira. J'irai joyeux partout où vous m'enverrez. Da mihi animas, caetera tolle tibi ! Il y aura bien des misères pour installer ce nouveau poste : tant mieux ! Je connais la souffrance, et maintenant, grâce à Dieu, je l'aime...»
    De fait, cette nouvelle mission lui fut confiée ; mais à cause de difficultés inextricables, cette fondation qui promettait tant, n'eut pas de succès. Le P. Guerlach dut retourner chez ses Bahnars. Il en fut à peu près de même d'une autre fondation qu'il entreprit quelque temps après, à Polei Klub, en plein pays Jo'rai.
    Chargé de nouveau du district qu'il dirigeait avant son voyage en France, le district de Ro-hai, à quelques centaines de mètres de Kon Tum, il se donna tout entier au ministère des âmes avec ses difficultés et aussi ses consolations. Il resta trois ans dans ce poste, de 1899 à1902. Ro'-hai n'avait alors qu'une petite chapelle annamite, bien trop exiguë pour ses 1500 chrétiens. Le Père entreprit la construction d'un plus vaste bâtiment. Avant tout il le voulut solide, et en prépara les matériaux en conséquence. Il y mit tout son cur et toutes ses ressources, mais il ne put en faire lui-même l'édification, et dut laisser cette consolation à son jeune successeur.
    Petit à petit, l'Administration française prenait pied dans le pays sauvage ; un poste de milice avait été fondé à l'embouchure de la rivière Pxi, dans le but de tenir en respect les farouches Sedangs ; un brave homme de garde principal, M. Robert, en avait le commandement. Comme ce poste gênait les brigands de la région dans leurs mouvements, ils résolurent de le détruire. Et de fait, un beau matin, ils y firent irruption, massacrant tout ce qu'ils y rencontrèrent. Le pauvre M. Robert fut littéralement haché de blessures et laissé pour mort. Le missionnaire le plus voisin, aussitôt averti, partit au secours, et réussit à faire transporter le malheureux blessé jusqu'à Kon Tum, chez le P. Vialleton. Prévenu aussi, le P. Guerlach s'était porté à sa rencontre, et fit les premiers pansements. Il se constitua ensuite son garde-malade, et jour et nuit le soigna avec une charité inlassable pendant le mois de souffrances atroces qui précédèrent sa mort vraiment chrétienne dans les bras de son cher infirmier. « Le pauvre blessé, raconte-t-il, ne pouvait se séparer de moi. Quand les devoirs du ministère me forçaient de m'éloigner, il m'attendait avec tristesse, et m'envoyait chercher pour hâter mon retour. Quand je vous vois près de mon lit, me disait-il, la douleur me paraît moins pénible. Vous me représentez la Patrie et la famille ».

    ***

    Peu après le P. Guerlach dut quitter le district de Ro'Hai et la belle vallée du Bla pour celui, très montagneux, de Saint Joseph du Pokei. Il s'installa à Kon Xo'nglok, vrai poste d'avant-garde. Là, les difficultés et les souffrances, pour être d'un autre genre qu'ailleurs, n'en furent ni moins nombreuses, ni moins sensibles. Malgré cela, pendant les premiers mois de son séjour dans ce pays perdu, le bon Dieu le combla de consolations. Il voyait les progrès spirituels de ses ouailles et en était tout réjoui ! « Bonne série de confessions hier, écrit-il ; dans quatre jours, j'en aurai fini avec la petite jeunesse ; je l'instruirai de nouveau pour la Confirmation et la première Communion. Les jeunes gens commencent à fréquenter les sacrements ; j'en ai le cur tout ensoleillé. Petit à petit, on arrivera à en faire quelque chose de pas trop vilain pour orner la Jérusalem céleste. C'est étonnant comme je m'attache à ces rustres. Est-on bête d'avoir du cur ! L'action de Jésus Hostie, résidant au saint tabernacle est puissante, quoique latente. J'attribue à la présence de ce bon Sauveur tout le bien qui se fait ici sans éclat. On a beau être rustre, quand on se trouve si près d'un foyer de lumière et de chaleur, on finit par être illuminé et réchauffé... Combien je plains les prêtres qui sont forcément privés de Jésus-Hostie ! Et combien plus ceux qui près de lui, ne savent pas lui rendre un peu d'amour et le laissent tout seul ! »
    En décembre 1902, Mgr Grangeon, nouvellement évêque, vint dans sa « Mission des Sauvages » en visiter tous les districts. Partout ce fut grande émulation pour recevoir dignement le prélat, partout grande liesse. Les rustiques montagnards du Po'kei ne restèrent pas en arrière : ils préparèrent, eux aussi, une magnifique réception à leur évêque. Mais, hélas ! Leur pauvre missionnaire ne put guère prendre part à la joie générale, car Monseigneur avait dû lui annoncer une bien mauvaise nouvelle, la mort de son père à Metz. Son extrême sensibilité en fut vivement atteinte et lui causa une maladie. Un voyage à Saigon, où il consulta les médecins, ne suffit pas à le guérir. Par la suite, il eut à pâtir encore de maint autre ennui et à subir d'autres préoccupations. Toutes ces causes achevèrent de ruiner sa santé, et même lui firent perdre peu à peu la tranquillité d'esprit. Une forte réaction s'imposait. Ses Supérieurs le comprirent, et le rappelèrent en Annam, où il fut nommé curé de Tourane et aumônier de l'hôpital militaire de cette ville.

    ***

    De la brousse à la ville (3 à 400 Européens) la transition était sensible. Son instruction, sa vieille habitude des usages de la bonne société, sa distinction et son élévation naturelle d'esprit et de cur, le firent apprécier de tous. Plus d'une « dévote » dame, il est vrai, jugea sévère son interdiction d'amener les « petits toutous » à l'église, et préféra s'en exclure elle-même avec son bien-aimé caniche. Quelques autres encore, l'ayant prié, dans une soirée officielle, de ne point se scandaliser de leur toilette un peu libre, et en ayant reçu cette approbation inattendue : « Oh ! Mesdames, il y a longtemps que les sauvagesses m'ont habitué à pareil déshabillé », ne trouvèrent d'autre consolation que de se répéter : « O ma chère, on voit bien qu'il vient de chez les sauvages ! » Certain fonctionnaire aussi, ayant cru pouvoir transporter en matière religieuse son extrême opportunisme politique et son obséquiosité administrative, et s'étant entendu, pour ce fait, rappeler publiquement aux principes et au droit, ne sut que se réfugier dans l'éloge inconscient de son adversaire « Hé ! Ce Père Guerlach, il faut bien lui pardonner. Il est tout d'une pièce. C'est un convaincu et un combatif !»
    Il n'est pas jusqu'au Vénérable de la Loge locale qui ne se proclamât en toute circonstance avec une franchise toute à son honneur « l'ami du P. Guerlach, » amitié que la séparation ni la mort n'ont interrompue.
    Toutefois, qui connaît la population nomade, plus ou moins cosmopolite des villes coloniales, très attentive aux choses de la terre et fort peu aux choses du ciel, ne s'étonnera pas que celle de Tourane n'ait donné que de médiocres consolations surnaturelles à son curé.
    « Les habitants se montrent aimables à mon égard ; mais quelle douleur pour moi que leur indifférentisme religieux ! Je les prêche bien, même ailleurs quà l'église ; mais qu'est-ce que cela produit pour l'éternité ? »
    « Mon ministère à l'hôpital, ajoutait-il, offre lui aussi plus d'épines que de consolations. Cependant je visite les malades à qui je rends ainsi familière la présence du prêtre ; mais quand on m'appelle pour administrer un moribond qui ne peut plus parler, qui ne s'est pas confessé depuis sa première Communion, et dont la seule croyance est une vague foi en l'Etre Suprême, je me demande en tremblant : quelle utilité pour son âme ? »
    Ces doléances du début furent encore aggravées par la réglementation, appliquée peu après, qui rend le recours à l'Aumônier pratiquement impossible aux trois quarts des pauvres malades de nos hôpitaux laïques.
    Nouveau crève cur quand, par pur et inepte sectarisme, contraire à tous les intérêts de l'Etat comme des malades, les sept religieuses qui, par elles-mêmes ou par leurs surs, avaient desservi l'hôpital depuis sa fondation (1887) en furent brutalement « expulsées ». Elles emportèrent la reconnaissance, l'admiration, les regrets de tous, dont le médecin-chef, bien que protestant, se fit l'interprète ému. Il va de soi que l'Aumônier se trouva là, lui aussi, d'abord pour protester, et ensuite pour recueillir les victimes, et les installer tant bien que mal, dans de vieux bâtiments, propriété de la Mission, restaurés pour le mieux, où elles établirent une école et un ouvroir qui prospèrent encore.
    A ces diverses occupations de pasteur, M. Guerlach ajouta le soin et le mérite de rassembler les matériaux et de poser les fondations d'une grande et solide église, que, comme à Ro'-hai, il n'eut pas la joie d'édifier.
    Dieu lui avait réservé là encore une oeuvre de combat : la défense devant l'opinion publique, de la cause et de l'honneur des missions d'Extrême-Orient. Les ténèbres ont peur de la lumière, le mal est l'ennemi du bien, la bassesse hait la grandeur. Et dans l'Annam français, il se trouva un homme, suppôt des Loges, pour calomnier les missions en général, et, en particulier, la mission des Bahnars et ses vaillants apôtres, dont au premier rang le P. Guerlach. Ce furent d'abord des articles de journaux, ensuite un ignoble volume sous le titre de Missionnaires d'Asie, leur oeuvre néfaste1.
    Trop grand pour ne pas mépriser l'insulte personnelle, le P. Guerlach ne put souffrir de voir l'Eglise elle-même attaquée dans son apostolat extérieur.
    Pour défendre la justice et la vérité, il prend sa plume, et dans une brochure toute vibrante de foi, de patriotisme, de loyauté et parfois d'indignation : « Luvre néfaste2 », il terrasse et réduit au silence le vil calomniateur, aux applaudissements de tous les hommes simplement honnêtes. Quand la lutte est finie, il tend la main à l'ennemi vaincu : « Vous nous avez attaqués d'une façon odieuse et déloyale : je réponds aujourd'hui loyalement à vos attaques, parce que le bien général est en jeu. Mais si demain, je puis comme parle passé vous rendre service, je le ferai bien volontiers, car je suis Français et missionnaire : Français, je ne demande qu'à obliger mes compatriotes ; missionnaire, j'oublie les injures, et demeure tout dévoué à ceux qui me persécutent. Le cur du prêtre ne connaît qu'une haine, celle du mal ».

    1. Par M. Camille Paris.
    2. Une brochure in-8, pp. 151, Saigon, imprimerie commerciale, 1906.

    Cependant, malgré ces succès relatifs et ces attaches diverses, M. Guerlach gardait au cur, en terre civilisée, la nostalgie du pays sauvage. Comme un soldat guéri de ses blessures et condamné au repos, il se sentait impatient de reprendre son vrai poste de combat. « Le jour où Monseigneur, me dira partez ! Quel Te Deum », écrivait-il à ses confrères de là-haut.
    Après quatre années d'attente, Dieu permit que les événements devinssent favorables à son retour en ce pays bahnar, où il avait tant travaillé et tant souffert, qu'il aimait de toute l'ardeur de son âme.

    ***

    Le 7 janvier 1908, il accompagnait Mgr Grangeon, venu de nouveau chez ses chers Sauvages pour inaugurer en grande pompe une des belles oeuvres de la mission, l'érection de l'Ecole Cuenot.
    Si le P. Guerlach aimait bien ses Sauvages, ceux-ci lui rendaient affection pour affection. En le revoyant, ce ne fut qu'un cri : « Il faut que vous nous restiez ! » Et suppliants, ils allèrent se jeter aux pieds de leur Evêque pour obtenir de garder leur cher P. Guerlach. Sa Grandeur finit par y consentir.
    Deux mois après, il se retrouvait définitivement réinstallé à son ancien poste de Ro'hai. Ce devait être sa dernière étape.
    Le 11 novembre 1909, celui qui depuis 28 ans tenait avec une habile et calme persévérance le gouvernail de la mission Sauvage, le P. Vialleton, mourait d'une sainte mort à Kon Tum, laissant vacante la charge de Supérieur. Mgr Grangeon ayant consulté les missionnaires des Sauvages pour lui désigner un successeur, le choix de tous se porta sur le P. Guerlach. Quelques semaines après, il recevait sa nomination et les pouvoirs de Provicaire Apostolique.
    Les temps étaient particulièrement difficiles ; l'Administration française prenait de plus en plus contact avec les Sauvages ; une délégation du Gouvernement venait d'être créée à Kon Tum même. Les Sauvages, jusque-là libres enfants de la forêt, ignorants de la civilisation et des charges qu'elle impose, ne pouvaient comprendre l'obligation de se plier aux exigences du nouveau régime. Les prestations, la corvée sans la moindre rémunération, leur parurent une flagrante injustice. Ils ne cessaient de dire : « Qu'avons-nous donc fait à ces messieurs les Français pour qu'ils nous punissent de la sorte !.. Pourquoi nous forcent-ils à tracer à travers nos forêts une route où nous ne passerons jamais !.. » Le mécontentement était général. Les missionnaires, et surtout le P. Guerlach, usèrent de toute leur force de persuasion pour calmer les esprits et faire comprendre à tous la nécessité de se soumettre aux pouvoirs établis. Les villages chrétiens, quoique réquisitionnés les premiers, et parfois seuls, manifestement de préférence aux villages païens plus rapprochés du lieu des travaux, n'opposèrent aucune résistance.
    Une fois de plus, les missionnaires mettaient toute leur influence morale pour faciliter l'expansion pacifique de l'influence française.
    On ne leur en fut pas reconnaissant. On alla même jusqu'à leur imputer le malaise qui régna un moment parmi la population, et un article de journal, visiblement inspiré par un fonctionnaire local, ne craignit pas de les dénoncer comme « les huileurs du feu ». Le P. Guerlach lui-même fut officiellement accusé d'être « un fauteur de troubles ». On laissa entendre à ces prôneurs d'Evangile que les Sauvages n'ont que faire de si sublime doctrine, la corvée en attendant l'impôt, suffisant à leur civilisation administrative, et l'alcool à leur bonheur humain1.
    Pour essayer de justifier pareilles imputations et donner quelque suite à ces théories on poussa les indigènes à l'apostasie, espérant prouver par leur défection leur contentement d'être délivrés de leurs « oppresseurs ».

    1. Tel n'était pas l'avis de l'administrateur Odend'hal qui, à trois reprises, avait parcouru en mission officielle le Laos et le pays Sauvage, où il finit hélas ! Par se laisser massacrer. Et pourtant toute sa religion se résumait dans une vague philosophie éclectique.
    « Pendant quatre jours je reste l'hôte des missionnaires (de Kon-Tum) ; je jouis de cette hospitalité charmante et cordiale que je connaissais pour en avoir usé déjà pendant près d'un mois. La mission a prospéré depuis mon passage, de nombreuses conversions ont eu lieu... Il faut se féliciter de ce résultat. Si le sauvage chrétien est encore bien loin de la pratique des vertus évangéliques, il vaut néanmoins infiniment mieux que son congénère resté sous la coupe des sorciers et des « iang » (esprits). Au moins (chez lui), il n'y a plus de « dieng » (tabou). La suppression de cette coutume entraîne déjà celle d'une infinité d'abus...
    « Ce n'est ni dans sa conscience, si elle existe, (chez le sauvage non chrétien) ni dans sa religion, qu'on trouverait les éléments d'une contrainte morale quelconque ; cette dernière, bien au contraire, peut servir à la justification, de tous les abus.
    « Les missionnaires obtiennent de leurs néophytes la renonciation aux sorciers et aux « iang » parce qu'ils remplacent tout cela par une religion... Un administrateur ne pourra en faire autant ». Itinéraire d'Attopeu à la Mer. REVUE INDO-CHINOISE, I v. 1908, p. 575, 835-6.
    Le capitaine Cupet, cité plus haut ; M. Chanel, touriste indépendant (Tour du monde 1896), ne parlent pas autrement.

    Quelques fortes têtes se laissèrent en effet entraîner, presque tous simples catéchumènes, impatients de pouvoir plus à l'aise caresser la jarre et pressurer leurs chers concitoyens ; quelques centaines de non-valeurs suivirent le mouvement par pusillanimité... En somme ce ne fut guère qu'une épuration et qui fut très loin d'atteindre les proportions que les conjonctures permettaient aux uns de craindre et aux autres... d'espérer...
    N'importe : le P. Guerlach en fut blessé au cur, d'autant plus qu'à cette douleur de l'amour paternel trahi, s'ajouta souvent celle de l'impuissance du pasteur à défendre utilement son troupeau. Son Supériorat fut un long martyre.

    ***

    D'ailleurs ces tortures morales étaient encore aggravées par de multiples et très vives souffrances physiques. Depuis longtemps il constatait la « démolition progressive de sa carcasse » « Mes trois maladies mortelles, disait-il plaisamment, se font une guerre continuelle... Gare quand il n'en restera plus qu'une ! »
    Sur la fin de 1910, les complications devinrent plus inquiétantes, les douleurs souvent atroces. Aussi en janvier suivant, sur les instances de ses confrères, il se décida enfin à se rendre une fois encore à Saigon. L'excellent docteur Angier reconnut de suite une appendicite et conclut à la nécessité d'une opération. Quoique au fond du même avis, car il s'entendait quelque peu en médecine, il préféra se rendre à Hongkong. Condamné là aussi, il se soumit ; mais faible comme il l'était, il crut et souhaita presque de ne pas survivre à l'opération, et se prépara de son mieux à paraître devant Dieu. A l'encontre de ses désirs intimes, aucune complication ne se produisit.
    La cicatrisation se fit très normalement ; et de ce côté, tout danger disparut. Mais les sueurs profuses, les douleurs très vives d'estomac, le mauvais fonctionnement de tout l'organisme, n'en persistèrent pas moins. Ce n'était pas le retour escompté à la santé. Aussi les médecins, son Evêque, ses confrères, tous le pressèrent d'aller se rétablir en France où l'attendaient sa bonne vieille mère et de nombreux et dévoués amis.
    Tout fut inutile : « Je ne crois pas, écrit-il, à l'efficacité d'un voyage en France. Ce serait de grandes dépenses pour un résultat problématique, plutôt nul. Je crois mon état incurable, malgré les affirmations des docteurs, qui d'ailleurs ne sont pas d'accord sur la nature de mon mal. C'est pourquoi, malgré tout, je veux remonter à Ro'-hai le plus tôt possible. Je n'y ferai pas grande besogne, mais j'y souffrirai beaucoup, et quand il plaira au Bon Dieu, j'y mourrai. J'espère que Notre Seigneur me fera miséricorde, malgré mes innombrables péchés, parce que j'ai essayé de l'aimer un peu et de le faire aimer... » Et il ne faisait que répéter son refrain : Mori lucrum... ! »
    Le vaillant soldat du Christ voulait donc mourir sur la brèche, et donner jusqu'à la fin, l'exemple de la force et de la persévérance dans le sacrifice. Il regagna en effet ses montagnes. Ce voyage, tantôt en chaise, tantôt à cheval, lui fut extrêmement pénible. Brisé de douleurs et de fatigues, il parvenait le 20 août au Touer, en cette vallée où 29 ans auparavant, il était arrivé plein de jeunesse, de force et d'enthousiasme. Il sentit vivement le contraste de ces deux époques de sa vie. Aussi : « Je ne reviens pas pour travailler, mais pour mourir », telle fut la première parole qu'il adressa à ses confrères. Et quand ceux-ci tentaient encore d'obtenir qu'il allât chercher sa guérison en France : « Pourquoi vouloir me chasser ? Répondait-il en souriant. Laissez-moi reposer en cette terre sauvage ; j'ai bien acquis le droit d'y dormir mon dernier sommeil. En voyant que je suis venu mourir parmi eux, nos Sauvages comprendront combien je les aimais ».

    ***

    En outre, pour purifier davantage l'âme de son serviteur, Dieu permit qu'il connût cette agonie du cur qui arrachait à Jésus-Christ lui-même cette plainte divine : « Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Mon âme est triste jusqu'à la mort ».
    Lorsque dans ses nuits d'insomnie, il entendait au loin résonner les tambours, les tam-tams et les cris de quelques fêtes païennes, son cur d'apôtre était broyé : « Oh ! Combien je comprends, murmurait-il, la douleur de Jésus à Gethsémani : » Quae utilitas in sanguine meo!
    En novembre, la faiblesse devint extrême. Il parla avec une tranquillité surprenante de sa mort prochaine, régla toutes les formalités à observer après son décès, écrivit à tous ses amis ses derniers adieux, fit fabriquer sous ses yeux son cercueil et la croix de sa tombe.

    Pour se faire d'avance au jour du sacrifice
    Un cur plus fort,
    Il essaya sa tombe et voulut par prémices
    Goûter la mort.

    Dès qu'il crut à l'imminence du danger, il demanda les derniers sacrements, et les reçut devant les dignitaires de ses paroisses annamites, les chefs de ses villages sauvages, les élèves de l'Ecole, convoqués tout exprès. Assis sur une chaise, il entendit la Sainte Messe pendant laquelle on lui administra le Saint Viatique ; la cérémonie se termina par l'Extrême-Onction.
    Dans les premiers jours de janvier, cependant, il trouva encore la force d'adresser à ses confrères, réunis pour la retraite annuelle, quelques-unes de ces exhortations qui, nourries d'Ecriture Sainte, dictées par une charitable franchise, et surtout enflammées par l'amour de Dieu et des âmes qui dévorait son cur, portaient dans celui des auditeurs, avec la conviction, une émotion ineffaçable, un infaillible réconfort. « Chers amis, leur dit-il un jour, la voix pleine de larmes, et après leur avoir renouvelé ses adieux : j'ai vu la mort de très près. Eh bien, croyez-moi : quand j'ai jeté un regard sur ma vie, toutes mes actions m'ont paru bien peu de choses... Travaillez donc, ne croyez jamais trop vous dévouer, de peur d'être surpris, vous aussi, quand vous dresserez votre bilan ». « Priez pour moi, écrivait-il encore à la date du 23 janvier, priez pour moi qui suis de jour en jour plus faible et marche à grands pas vers mon éternité. Cette fois-ci, j'espère bien ne point manquer le train ».
    Six jours plus tard, en effet, le 29 janvier 1912, après une courte et paisible agonie, après avoir reçu de nouveau avec grande foi les derniers sacrements, en présence de cinq de ses confrères, à 5 heures du soir, le cher P. Provicaire s'endormait dans le Seigneur d'une mort bien paisible, ne cessant de presser sur son cur le Crucifix, souvenir de sa mère. Après avoir vécu en saint, le P. Guerlach mourait aussi de la mort des saints1.

    1 ETAT DE LA MISSION BAHNAR

    A environ 150 kilomètres à l'ouest de la province de Binh-dinh.

    Assurée dès 1855 au prix d'une héroïque persévérance et d'énormes sacrifices, alors qu'en Annam tout prêtre saisi était condamné à mort, entretenue de même pendant de longues années, la fondation de la mission des Bahnars porte le caractère d'une oeuvre providentielle. Elle ne put cependant se développer qu'à partir de 1888, grâce surtout, comme on l'a vu, au zèle et à l'énergie du P. Guerlach.

    Nous ne pouvons, croyons-nous, donner un complément plus pieux à la biographie du P. Guerlach, qu'en publiant cette poésie composée par lu :

    GETHSÉMANI !

    De ton calice amer je veux boire la lie
    Pour mieux te ressembler, je veux beaucoup souffrir
    Jésus ! Que sur la croix ta douce main me lie
    C'est mon plus cher désir.

    Jésus, je veux souffrir pour moins aimer la terre
    Et me crucifier pour m'attacher à toi.
    Etre à Gethsémani comme toi solitaire,
    Toi seul auprès de moi.

    Souffrir abandonné sans qu'un seul ami vienne
    Verser un peu de baume à mon cur déchiré.
    N'apaiser ma douleur qu'en partageant la tienne
    O mon Maître adoré !

    AUJOURD'HUI, elle compte :

    21 missionnaires, 2 prêtres annamites.
    120 chrétientés dont 4 annamites.
    11645 catholiques pratiquants (juin 1911).
    5000 catéchumènes.
    59 catéchistes.
    120 élèves catéchistes (Ecole du Bx. Cuénot).
    6 écoles de district avec 90 élèves.
    1 école de filles sauvagesses, tenue par une sauvagesse, à Kon Tum, avec 45 élèves.
    1 imprimerie en toutes les langues locales.
    Ce sont les missionnaires qui ont donné aux sauvages un alphabet dont ces pauvres gens n'avaient pas la moindre idée.
    Les autres bienfaits dans l'ordre purement temporel de la présenee des missionnaires ont été :
    L'abolition d'une foule de superstitions et coutumes immorales, cruelles, asservissantes, ruineuses pour le bien public comme pour le bien privé, rendant impossible toute vraie civilisation ;
    La pacification du pays 15 ans avant l'occupation française ;
    L'importation de procédés et d'outils de culture entre autres de la charrue moins primitifs que les leurs.
    La vaccination régulière depuis l'apparition de la petite vérole dans le pays 1893 de tous les villages de la région, tant païens que chrétiens.

    Je veux souffrir joyeux pour que nul ne devine
    Des maux qui partagés ne m'accableraient plus
    Je veux porter tout seul ma souffrance divine
    Avec toi mon Jésus.

    Souffrir pour expier tant de chutes coupables
    D'ignobles lâchetés, d'infâmes abandons
    Qui blessent ton amour mais ne sont pas capables
    D'épuiser tes pardons.

    Souffrir pour consumer à ta céleste flamme
    Tout ce qui dans mon cur est impur et gâté ;
    Souffrir, être broyé pour rendre ma pauvre âme
    Belle de ta Beauté !

    Souffrir ton agonie et ton angoisse extrême.
    Même de mes amis recevoir de durs coups
    Me sentir délaissé par ton Père lui-même
    Que j'implore à genoux,

    J'irai comme saint Jean, penché sur ta poitrine,
    Lorsque l'anxiété comprimera mon cur,
    Renouveler ma force à ta force divine
    O Jésus mon Sauveur.

    Puis un jour, succombant sous mes croix trop pesantes,
    De mon dernier sommeil enfin je dormirai,
    En t'étreignant toujours de mes mains défaillantes
    Avec toi je mourrai.

    Mais jusque-là, souffrir! Voilà mon existence !
    De mon calice entier je veux boire le fiel.
    J'aurai toujours le temps de t'aimer sans souffrance
    Au ciel, Jésus ! Au ciel !

    Mori lucrum.
    Cupio dissolui et esse cum Christo.

    1912/285-307
    285-307
    France
    1912
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