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M. Darras Vicaire général à Pondichéry

M. Darras Vicaire général à Pondichéry Le missionnaire sur lequel nous publions la notice suivante fut un homme apostolique absolument remarquable, par son zèle, sa piété, ses succès. Tout ce qu'on en dit ici ne donne qu'une faible idée de ses vertus, de ses qualités et de ses travaux.
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    M. Darras

    Vicaire général à Pondichéry

    Le missionnaire sur lequel nous publions la notice suivante fut un homme apostolique absolument remarquable, par son zèle, sa piété, ses succès.
    Tout ce qu'on en dit ici ne donne qu'une faible idée de ses vertus, de ses qualités et de ses travaux.
    Nous savons que quelques-uns de ses confrères possèdent sur lui des notes prises au jour le jour, et montrant par des faits la grandeur de cette admirable et fructueuse carrière. Nous serions heureux de les insérer dans nos Annales et nous avons la conviction qu'elles édifieraient et intéresseraient vivement nos lecteurs.

    Le 30 octobre 1916, à Pondichéry, M. Jean-François Darras, vicaire général, est mort dans la 82e année de son âge et la 53e de son apostolat. Né à Capelle (Cambrai), le 16 mars 1835, il reçut l'ordination sacerdotale au Séminaire des Missions Etrangères le 18 juin 1859, s'embarqua. le 16 août suivant à Bordeaux, et aborda à Pondichéry le 11 décembre de la même année. Rien de saillant dans son ne voyage de quatre mois, sinon l'exactitude du capitaine, M. Gigot, à faire pratiquer l'abstinence à son bord. Mais M. Darras, qui devait en pratiquer bien d'autres durant sa vie, trouva ce maigre régime tout naturel pour un futur missionnaire.
    Avant de résumer la carrière du grand apôtre que fut M. Darras, et pour la mieux faire comprendre, il faut décrire l'homme tel qu'il était, et le milieu tel qu'il le trouva à Pondichéry.
    De taille moyenne, nerveux et d'une énergie qui ne faillit jamais, il avait une force de résistance extrême ; il vivait d'à peu près rien, faisait à jeun de longues chevauchées qu'il terminait, toujours à jeun, par des sermons et l'administration des sacrements, sans compter les longues séances à écouter les plaintes et les discussions des Indiens. Il passait les journées les plus chaudes, comme les plus humides, sous une mauvaise tente ou même sous un arbre. Il s'en allait sans parasol, sans chapeau, dédaignant le soleil de l'Inde si dangereux pour les Européens. Il semblait ignorer la nuit, durant laquelle il faisait ses plus longues étapes. Un pareil homme usait vite son cheval, presque aussi vite ses catéchistes, et parfois même ses vicaires. Au moral, une foi ardente et une confiance illimitée dans la divine Providence étaient ses caractéristiques bien nettes. Ses succès, il les attribuait à Notre Dame ; quant à ses revers, ils étaient, disait-il, permis par la Providence, à laquelle il fut toujours très humblement soumis. Il avait l'esprit de prière à un degré très élevé, et, dans les circonstances difficiles que tout missionnaire rencontre, il passait ses nuits à genoux. C'est un de ses compagnons de travaux, Mgr Bottero, qui nous assure en avoir été le témoin. Avec son bréviaire, les saintes huiles et un livre de piété, le tout dans son fameux mouchoir à carreaux, il eût fait le tour du monde si son supérieur le lui avait ordonné. Par contre, il était tenace dans ses idées ; la souplesse de caractère qui lui manquait au début, l'adversité et la connaissance des hommes se chargeront de la lui donner, cependant jamais à un degré bien éminent.
    Lors de son arrivée, Pondichéry possédait d'admirables missionnaires : Mgr Bonnand, le modèle du prêtre et de l'évêque ; M. Dupuis, le fondateur de la Congrégation du saint et immaculé Cœur de Marie ; M. Mousset, connu par son Dictionnaire tamoul français, sa grande érudition, et sa dévotion envers lésâmes du Purgatoire ; M. Ligeon, l'austère pénitent dont la seule présence chassait les démons du corps des possédés ou des maisons hantées ; M. Lehodey, curé de la cathédrale de Pondichéry, considéré par ses confrères comme le type de la sainteté sacerdotale.
    M. Darras tira profit des leçons et des exemples de ces missionnaires qu'il aimait et qu'il n'oublia jamais. Il était de leur lignée.
    A peine débarqué, il fut nommé directeur au grand séminaire ; il y resta jusqu'en février 1869. Mais, dans ses moments libres, pour s'exercer à l'évangélisation, il organisa en paroisse le village paria de Crushcupam où il établit, avec un succès inespéré, le Tiers Ordre de Saint-François.
    En 1869, il quitta le séminaire et succéda à M. Lehodey comme curé de la cathédrale. Cette paroisse jetait alors un vif éclat et offrait un vaste champ à l'activité de M. Darras. Il n'y demeura cependant que deux ans et demi. Au mois d'août 1871, il partit pour Attipakam.
    Le district d'Attipakam comptait de nombreuses et turbulentes chrétientés qu'un seul prêtre, fût-il zélé, avait peine à administrer : M. Darras y travailla beaucoup ; mais là n'était pas sa vraie place ; « Ma vocation, disait-il parfois, est de prêcher l'Evangile aux Gentils ». Et tels semblent bien avoir été, en effet, les desseins de la Providence, qui l'acheminait doucement, mais sûrement, vers la région entièrement païenne où il travailla pendant 46 ans.
    En ce temps-là (1873) il apprit que M. Ligeon, envoyé par Mgr Godelle, s'était installé près de la forêt de Nangatour, à 25 milles à l'est d'Attipakam, où il menait une vie d'ermite, habitant une hutte, et passant ses jours dans le jeûne et dans la prière. Attirés par une vertu aussi extraordinaire, les païens, en gens soupçonneux, voulurent se rendre compte qu'elle n'avait rien de fictif, et, au bout de quelques mois, satisfaits de leur examen, se convertirent en grand nombre. A cette nouvelle, M. Darras n'y tint plus. Il venait justement de mettre la main sur l'Histoire de Notre Dame de Lourdes par M. H. Lasserre. Il se décida, comme il le dit lui-même, « à intéresser Notre Dame de Lourdes à la conversion des païens de l'Inde ». Et il lui promit, s'il obtenait des conversions, de bâtir une chapelle en son honneur sur une montagne. La sainte Vierge allait l'exaucer, et six ans plus tard la promesse sera accomplie.
    Cette même année, il baptisa 200 païens ; alors il se mit à la recherche d'une montagne pour y bâtir la chapelle promise à la sainte Vierge. Les montagnes ne manquent pas dans le pays. Mais, pour y bâtir, il faut la permission du gouvernement, et le gouvernement est paperassier ; cela prend du temps. Sur ces entrefaites (1874) des troubles éclatèrent à Vettavalam. Ce gros bourg et les villages voisins sont admistrés, en matières civiles, par un roitelet ou zémindar, ayant des agents et même un ministre à ses ordres, mais payant une redevance annuelle au gouvernement anglais, et soumis à la justice ordinaire. Sous ces conditions, le zémindar taxe à volonté terre, maisons, arbres. Son influence est donc considérable dans la contrée. Païen acharné, le zémindar de Vettavalam prit ombrage du catholicisme. Pour en arrêter les progrès, il déclara que les chrétiens avaient usurpé le terrain où était bâtie l'église, qu'ils l'occupaient sans titre de propriété, et, qu'à défaut de ce titre, terrain et église lui appartenaient. Et il se mit en devoir de prendre le terrain et de démolir l'église. La vérité est que les chrétiens avaient autrefois acheté cette terre. Mais le titre de vente était perdu. Quelques mois auparavant, un incendie allumé, dit-on, par des mains criminelles, avait détruit la maison du prêtre avec tout ce qu'elle contenait. Le titre devait s'y trouver: Le zémindar le pensa-t-il ?
    A cette nouvelle, M. Darras accourut. Le cas était grave. Que faire ? Aller en justice ? Le zémindar était un homme influent, riche d'argent et pauvre de scrupules. Le procès était perdu d'avance sans l'indispensable titre. M. Darras s'adressa à saint Joseph, promettant de bâtir une chapelle en son nom sur la montagne voisine s'il lui accordait le succès. Cette promesse était à peine formulée qu'un chrétien, le fils de celui qui avait vendu le terrain en litige, trouva l'acte de vente. Le zémindar fut condamné. Il fit double appel devant le grand juge et devant la Haute Cour, mais fut partout débouté, condamné, obligé de payer frais et amende. Les chrétiens remportèrent une victoire complète dont le retentissement fut énorme et là portée considérable. Le missionnaire se hâta de bâtir la chapelle promise à saint Joseph. Le 19 mars 1875, il en faisait l'inauguration, entouré de plusieurs prêtres et d'un grand nombre de fidèles. Cette chapelle est toujours debout. Saint Joseph y possède toujours sa statue. Et je sais qu'on ne l'y invoque pas en vain.
    Dans ce procès important, M. Darras parut comme le protecteur de l'opprimé contre l'oppresseur ; les pauvres parias s'empressèrent de recourir à lui. Le jour même de l'ouverture de la chapelle de Saint-Joseph, trois païens de Kijcallour, à 10 milles au nord de Vettavalam, se prosternèrent à ses pieds, le suppliant de venir chez eux, et lui promettant une riche moisson d'âmes. Après bien des hésitations, il se rendit à leurs prières. L'appel de ces païens, sans être tout à fait désintéressé, était cependant raisonnable : il s'agissait d'une querelle que M. Darras eut vite fait de terminer. Quelques mois plus tard, il baptisa dans le pays 200 parias. Après Kijcallour, ce fut Pomagair qui lui en donna 230 ; d'autres familles isolées suivirent en grand nombre.
    Cette même année 1875, il s'installa à Vellantangal, réuni pour un moment à Attipakam, et, tout en achevant l'église, il y établit son catéchuménat. C'est là que vinrent l'appeler 12 envoyés de Chetput, le 25 février 1876.
    Chetput, à 14 milles au nord de Vellantangal, appartient au col lectorat du North-Arcot, et par sa population relativement considérable, sa situation centrale, le marché qui s'y tient chaque semaine, est important au point de vue de la propagande chrétienne. Les protestants qui le savaient cherchaient le moyen de s'y établir. M. Darras le savait aussi. Il fit bon accueil aux envoyés, et quelques jours après, il était triomphalement reçu à Chetput par la population païenne. Le lendemain de son arrivée, plus de 300 personnes s'inscrivirent comme catéchumènes. Puis il en vint d'autres ; six mois plus tard, la nouvelle chrétienté dépassait 500 âmes, et les villages voisins commençaient à s'ébranler.
    Les païens étaient littéralement entraînés par l'ardeur de sa foi, la vigueur de sa prédication, sa vie mortifiée, et sa bonté envers les néophytes qu'il soignait durant leurs maladies, nourrissait pendant leur catéchuménat, habillait au jour de leur baptême.
    La chrétienté fondée, il fallait une église. Pour 60 francs l'apôtre trouva un magnifique terrain, et pour 30 il bâtit un hangar servant d'église, de presbytère, de catéchuménat. Et les païens d'affluer toujours, si bien que M. Darras ne put suffire à les instruire. Il multiplia le nombre des écoles et des catéchistes ; mais alors il fut débordé par les dépenses. C'est dans un état voisin de la misère que le trouva la grande famine qui ravagea l'Inde de 1875 à 1878, et y fit des centaines de milliers de victimes. Le gouvernement vint en aide aux malheureux ; mais trop souvent il fut obligé, pour distribuer les aumônes, de se servir des chefs des villages, dont beaucoup détournèrent les fonds qui leur étaient confiés. Il eut alors recours aux missionnaires, M, Dar-ras fut prié dé surveiller certaines de ces distributions, et même de les faire au nom du gouvernement, Il accepta. Et le voilà courant le pays, examinant les villages, secourant les affamés et les malades, plein d'une impartiale charité à l'égard de tous. Il fit une impression profonde sur les populations. Les catéchumènes affluèrent plus que jamais. En 1879 il comptait 17.000 néophytes, presque tous parias, répandus dans 200 villages. Son district avait été divisé Attipakam possédait un missionnaire depuis deux ans et demi, et Vettavalam un autre depuis deux ans. On déchargea M. Darras de Vellantangal en janvier 1878, de Pour en juillet, enfin de Gingec en janvier (1880). Pattiavaram, avec Arni, fut détaché de Chetput en décembre 1886, et Budamangalam beaucoup plus tard.
    Sa tâche, quoique diminuée, restait immense. Elle se résume en ces mots : conversion des païens, instruction et formation des nouveaux chrétiens parias. Tâche ingrate et combien difficile !
    Avec des qualités sérieuses, le paria a de non moins sérieux défauts : versatile de nature, il est souvent guidé par l'intérêt, rarement par le souci de la vérité. De plus, les nouveaux convertis sortent d'une religion qui a laissé sur eux une profonde empreinte, par la volupté qu'elle pratique, par les cérémonies et les fêtes qu'elle célèbre, et surtout par la terreur qu'inspirent les idoles. Les proches et les amis restés dans le paganisme s'efforcent de les y ramener, soit par une franche apostasie, soit par des mariages. Leurs maîtres, leurs chefs, leurs parents tournent en ridicule la religion dans laquelle ils sont « tombés ». Partout, ce ne sont que railleries. Dans ce pays, celui qui veut se convertir doit presque changer de nature. M. Darras eut de durs moments à passer; ni les échecs, ni les peines ne le découragèrent, Il tint tête à tous les, ennemis, aux plus implacables comme les brames, et aux plus perfides comme les protestants. Les villages recevaient, de temps à autre, la visite de catéchistes protestants bien mis, répandant des paroles mielleuses, essayant, la bible et la bourse à la main, de corrompre ses chrétiens. Chose étonnante, ils n'y réussirent pas ; et pourtant, Dieu sait si ces pauvres gens aiment l'argent ! Mais le pasteur veillait, et bien des fois Dieu vint à son secours, au besoin par des prodiges. Lisez ses Cinquante ans d'Apostolat dans les Indes, et vous aurez des faits.
    Au milieu de tant de soucis, il n'oublia pas sa promesse à la Sainte Vierge de lui bâtir un temple sur une montagne. A deux milles de Chetput, se trouve un groupe de collines assez élevées, et sur le flanc de l'une d'elles était une grotte. Cette colline porte le nom de « Montagne de Satan ». C'est elle que choisit M. Darras. Mais, quand il voulut y bâtir, les brames lui suscitèrent mille difficultés plus ou moins légales, que le gouvernement trancha en lui accordant libéralement toute la colline. La chapelle s'éleva en ce site admirable. Achevée en septembre 1879, elle fut bénite le 2 février suivant par Mgr Laouënan entouré de douze missionnaires, des élèves du séminaire, et d'une foule immense de catholiques. La splendeur de cette fête fut une révélation pour les païens.
    Après la chapelle de la montagne, l'apôtre, que le P. Baulez, pour exprimer sen enthousiaste admiration, appelait alors le Charlemagne du North-Arcot, voulut une grande église à Chetput même.
    Un jour, en 1883, il en jeta les fondations avec 100 francs pour toute fortune. Quelle foi avait cet homme pour commencer, avec 100 francs, une pareille cathédrale ! Il la commença pourtant, la continua, et l'acheva le 30 mars 1895. Le ter mai suivant, Mgr Gandy vint là bénir solennellement ; 24 prêtres l'assistaient, et 20.000 personnes étaient présentes.
    Le temps des fêtes passé, M. Darras continuera à convertir et à catéchiser, à former sa jeune et nombreuse famille, soutenant les forts, relevant les faibles, jusqu'en 1913. 11 avait alors 78 ans. Il fut rappelé à Pondichéry et chargé de sa première Paroisse, Crushcupam, qui devait être aussi sa dernière. Je me trompe : il en eut encore une autre pour un temps très court. En 1912 et 1913, les protestants avaient fait une active propagande dans son ancien district de Vettavalam. Si séduisantes avaient été leurs promesses, et si riches des biens du ciel et de la terre devaient être les disciples de Luther, que nombre de parias se laissèrent séduire M. Darras y courut : sa présence, sa charité, ses paroles de pardon, ramenèrent les égarés et le calme dans le district.
    Il rentra à Crushcupam, le corps défaillant, mais l'âme toujours vaillante. Il ne cessera de travailler que deux mois avant sa mort.
    La mort ! Que de fois, elle et lui s'étaient rencontrés en ce monde, elle détruisant, lui construisant ; ils étaient devenus des familiers. Il l'avait même, en bien des occasions, combattue et impunément bravée il ne la redoutait donc pas. Et pourquoi l'aurait-il redoutée, lui qui avait, pour l'amour de Dieu, baptisé ou préparé au baptême 35.000 infidèles, envoyé au ciel des milliers d'enfants et de moribonds, dépensé ses forces au service des âmes jusqu'à l'extrême limite du possible ; lui dont les pénitences, les jeûnes, le renoncement de soi dépassent l'imagination ? Un tel apôtre ne pouvait nourrir la crainte dans son coeur. Il devait mourir en brave et en saint. Et tel il mourut.
    Mgr l'archevêque de Pondichéry célébra ses obsèques, entouré d'un grand nombre de prêtres et d'une foule énorme de chrétiens. Sa vie avait été une longue traînée de lumière, que son souvenir demeure parmi nous pour nous aider à suivre ses exemples.

    1918/437-442
    437-442
    Inde
    1918
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