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Louis Talour (Mort pour la France)

MORT POUR LA France LOUIS TALOUR Prêtre, aspirant missionnaire (1913-1940)
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    MORT POUR LA France

    LOUIS TALOUR

    Prêtre, aspirant missionnaire

    (1913-1940)

    Le 25 août 1941, un petit groupe d'aspirants des Missions Etrangères de Paris se réunissait dans le cimetière de la Guerche-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine) autour de la tombe où repose un de leurs confrères, l'abbé Louis Talour, emporté par la tourmente de juin 1940, quelques mois après son ordination sacerdotale, sans avoir eu la joie de partir vers ces missions lointaines qu'il désirait tant évangéliser, et presque sans avoir pu exercer le ministère sacerdotal auquel il avait rêvé de consacrer sa vie.
    Ces quelques aspirants ne venaient pas seulement témoigner leur affection pour un frère qui les avait trop tôt quittés et prier pour le repos de son âme, ils voulaient aussi recueillir une leçon et un exemple en évoquant cette âme simple et généreuse.

    I

    L'enfance

    Ce petit gars sera prêtre.

    Louis Talour était né à Nantes, le 25 juin 1913, dans la populeuse paroisse de Saint Similien et, dès le lendemain, il y avait reçu le baptême. Ses parents n'étaient pas riches : le père devait travailler dur pour élever sa famille, c'est dans son modeste atelier de cordonnier que Louis comprit la beauté d'une vie de travail honnête et laborieuse, si humble soit-elle aux yeux des hommes.
    Dès ses premières années, le petit s'était fait remarquer par sa docilité, sa délicatesse et sa douceur. Très affectueux, mais timide, il ne s'épanche guère, même avec ses parents qu'il craint un peu tout en les aimant beaucoup ; son affection s'en va naturellement vers deux petits soeurs, Suzanne et Madeleine, que le bon Dieu lui envoie bientôt, il prend avec elles très au sérieux son rôle de grand frère, les occupant à des jeux tranquilles et leur racontant des histoires. Pourtant, quand Aline, son aînée de deux ans, cherche un partenaire pour des jeux plus mouvementés, des « jeux de garçons », Louis s'y prête volontiers, mettant déjà au-dessus de son désir de calme, la joie de faire plaisir à d'autres.
    A l'âge de 7 ans, il entre à l'Ecole mutuelle de la rue de la Bastille et fréquente en même temps l'Externat des Enfants nantais, tenu par des prêtres du diocèse. Chaque matin, il s'y rend pour servir la messe : c'est là sans doute que, tout près de l'autel, dans le silence de la petite chapelle, il commence à entrevoir la grandeur du sacerdoce ; quand le prêtre tient Jésus Hostie dans ses mains, le petit enfant de choeur attache sur lui un regard de respect et d'envie, et l'attention avec laquelle il suit les cérémonies, sa piété, son recueillement font l'admiration des Soeurs de l'externat. Pendant les vacances qu'il passe à la campagne avec sa soeur aînée, une voisine qui remarque son attitude pieuse quand il prie devant le crucifix déclare : « Ce petit gars sera prêtre ».
    Les prêtres de l'externat ont-ils eu la même pensée ? Quoi qu'il en soit, ils regrettent qu'un garçon si pieux aille étudier à l'école laïque, et ils en font la remarque aux parents, si bien qu'après sa première communion solennelle, Louis est admise à Saint-Nicolas, école dirigée par les Frères.
    A-t-il à cette époque déjà songée au sacerdoce ? Cest bien probable, mais c'est sans doute plutôt comme un bel idéal que comme une vocation voulue de Dieu pour lui. Aussi, lorsqu'un de ses professeurs, remarquant sa piété et sa douceur, lui parle de vocation religieuse, il accepte de devenir Frère des Ecoles chrétiennes. L'autorisation est accordée par les parents, Louis doit donc entrer au juvénat de Guernesey, il a alors 12 ans. Mais pendant les vacances, la vraie nature de sa vocation lui est révélée par des conversations qu'il a avec des professeurs de l'Externat des Enfants nantais qui n'avaient pas oublié leur ancien enfant de choeur, aussi, au lieu de se diriger sur Guernesey en octobre 1925, c'est au petit séminaire de Guérande qu'il entre en septième pour commencer ses études en vue du sacerdoce.

    II

    Le Séminaire

    Je cherche de quelle façon je pourrai le mieux me donner à Dieu.

    Plus âgé que la moyenne de ses condisciples, d'un caractère timide et doux, le petit nouveau a d'abord quelque difficulté à s'adapter à cette vie de pensionnat si différente de celle de la famille, son coeur souffre parfois au contact d'incompréhensions infailliblement rencontrées dans une vie commune entre enfants, mais bientôt sa bonté rayonnante et son exquise délicatesse en imposent à tous, les plus espiègles s'en seraient voulu de lui faire de la peine.
    Il ne tarde pas à nouer, avec quelques âmes plus affinées, de solides amitiés qui lui resteront fidèles jusqu'au bout, et, à mesure qu'il grandit, il acquiert un véritable goût pour l'étude, sa curiosité intellectuelle le pousse à mieux comprendre le réel, il cherche de plus en plus à former son esprit et son âme.
    De retour chez ses parents pour les vacances, il passe une partie de celles-ci en colonie sur les plages de l'Atlantique, « colon modèle, disent les abbés chargés de sa patrouille, champion de bon esprit, doux et énergique à la fois ». Malgré son jeune âge, il veut déjà réaliser « soit indirectement par les catéchismes, soit directement par des conseils appropriés, une oeuvre vraiment sacerdotale, pour que les colons reviennent chez eux avec, dans leur coeur, un peu plus de soleil du bon Dieu ».
    Cependant, la famille s'est augmentée encore de trois garçons : René (1922), Georges (1924), et Maurice (1928), si bien que leur père, qui a déjà passé la cinquantaine, commence à trouver la tâche bien lourde. C'est sur son désir que Louis, alors âgé de 16 ans, se résigne à abandonner provisoirement ses études pour entrer dans un bureau et aider ainsi à élever ses frères et soeurs, dur sacrifice, et d'autant plus méritoire que le jeune homme tomba dans un milieu peu intéressant, avec un patron rude et grossier... Sa soeur aînée l'entendait souvent le soir sangloter dans sa chambre... Grâce à un religieux franciscain qui le soutint dans l'épreuve, il ne perdit pas courage, et chaque jour, au retour du travail, Louis reprenait ses livres avec amour. Enfin le père finit par s'apercevoir du chagrin de son fils, et comme il savait par ailleurs la situation pénible qu'on lui faisait au bureau, au bout de huit mois il le rendit à ses chères études.
    Au petit séminaire de Notre-Dame-des-Couëts où Louis va rejoindre ses condisciples en troisième, il rattrape vite le temps perdu; par son ardeur au travail, il arrive bientôt à prendre place dans les premiers du cours, et il termine sa rhétorique et sa philosophie en passant avec succès le double baccalauréat. Par ailleurs, les amitiés contractées à Guérande se sont développées d'année en année ; l'idéal commun, le sacerdoce entrevu plus proche pousse ces jeunes gens à resserrer davantage encore les liens spirituels qui les unissent, et dans ce but ils fondent, dès la seconde, un petit journal de vacances qu'ils appellent du nom significatif d'Amicus. Déjà quelques-uns d'entre eux s'apprêtent à quitter leurs condisciples pour s'orienter vers des vocations particulières; quant à Louis, il n'a pas eu jusqu'ici « d'idée bien précise sur sa vocation : il se croit appelé au sacerdoce et ne se demande pas s'il doit chercher une orientation spéciale ». C'est cependant avec un peu d'envie qu'au début de sa philosophie il voit partir un confrère de cours pour les Missions Etrangères de Paris et, l'année suivante, un autre pour la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée.
    En octobre 1933, il est au grand séminaire de Nantes où, avec la générosité de ses vingt ans, il « cherche de quelle façon il pourra le mieux se donner à Dieu ». Dieu ne laissa pas sans réponse de telles aspirations : « Un jour, après une communion, a-t-il raconté lui-même, il me sembla avoir compris d'une façon claire que je devais être missionnaire ; j'ai cru que c'est là qu'on réalise le mieux la parole de Notre Seigneur : « Allez, enseignez toutes les « nations »..., j'ai cru voir que c'était la forme d'apostolat la plus héroïque et celle que je cherchais ». Son directeur spirituel lui conseille d'abord d'attendre, de réfléchir, puis il approuve. Désormais, Louis ne passera pas un jour sans s'entretenir avec Dieu de sa vocation, ses aspirations seront pour lui un soutien dans les découragements et un stimulant dans l'effort.
    C'est sur les Missions Etrangères de Paris qu'il fixe presque immédiatement son choix, et il reprend sa correspondance avec ce confrère de cours qui, depuis plus d'un an déjà, au séminaire de Bièvres, se prépare à la vie apostolique. Ce qui l'attire du côté de la Société des Missions Etrangères, c'est qu'il ne risquera pas, en y entrant, de rester toute sa vie en France sans même connaître les missions, c'est encore son organisation qu'il qualifie d'idéale, c'est enfin l'immensité de la tâche qui lui est dévolue en Extrême-Orient, dans ces pays si peuplés qui réclament des ouvriers plus nombreux que les solitudes glacées de l'Alaska ou les forêts vierges d'Afrique.
    Il lit des vies de missionnaires, Jean-Louis Bonnard, Just de Bretenières, les Bienheureux martyrs des Missions Etrangères, Théophane Vénard surtout, qui l'enthousiasme et l'enflamme et qu'il prendra pour modèle. Mais tout cela ne l'empêche pas de songer d'abord au présent ; il sait qu'il ne sera bon missionnaire que s'il est aujourd'hui parfait séminariste, et c'est pourquoi il veut profiter, autant que possible, de la formation qu'il reçoit au séminaire de Nantes : les amis s'entraînent donc mutuellement dans la montée vers le sacerdoce, ils mettent en commun prières et sacrifices, ils se communiquent leurs expériences au cours de fraternelles réunions. Pour se sanctifier davantage, Louis entre dans le Tiers Ordre de Saint-François, attiré qu'il est par les vertus de cet aimable modèle à la suite duquel il veut acquérir la véritable humilité.
    Il n'a rien du primesautier ou de l'impulsif, il pèse et réfléchit, sans contention ni minutie, et quand il connaît la volonté de Dieu, il se donne à sa tâche avec dévouement et oubli de soi. Il veut également rayonner, faire du bien autour de lui ; aussi, après avoir été la bonté personnifiée au séminaire, il n'a pas de peine à être apôtre une fois les vacances arrivées.
    A Pâques, il se met à la disposition des vicaires de Saint-Similien et les aides au patronage de la paroisse ; en été, c'est la colonie de l'Ermitage qui jouit de son active collaboration. Chargé d'une patrouille de petits d'une douzaine d'années, Louis les prend rapidement en mains et cherche un contact d'âme avec chaque enfant; d'emblée, ils l'aiment et le suivent, entraînés par son ardeur au jeu en même temps que par sa douceur ; il est quelquefois sévère avec eux, mais ces petits ne s'y trompent pas, ils se savent aimés, et il veut leur bien en tout : « La santé morale, disait-il, voilà ma grande préoccupation, et cela envisagé, non au point de vue négatif, mais au point de vue positif : non pas les empêcher de devenir mauvais, mais les rendre meilleurs »... Et ailleurs : « Priez de temps en temps pour que, parmi ces enfants, il ne se commette, par ma faute, ma négligence ou mon insouciance, aucun péché grave. Il me semble que ce serait une terrible responsabilité que d'être la cause, même indirecte, que l'une de ces âmes d'enfants, que Jésus aime particulièrement, soit ternie ».
    Une fois, il aura l'occasion de prendre, pendant quelques jours, la charge d'une patrouille de grands de 17 à 19 ans, particulièrement difficile, il s'y montrera à la hauteur de la tâche, trouvant aussi facilement le chemin de leurs coeurs que pour les enfants de douze ans, et se révélant un véritable entraîneur.

    III

    Le service militaire

    Moral excellent... On fait son devoir partout.
    Ne faut-il pas s'entraîner à souffrir quand on veut être missionnaire?

    Mais dorénavant c'est sur un terrain encore plus difficile qu'il aura à exercer son activité conquérante. En avril 1935, le jeune abbé est incorporé au 65e d'infanterie, à Vannes, en même temps qu'un confrère du même cours que lui, un intime avec lequel il continue de mettre en commun son idéal. Classé dans le service auxiliaire, le nouveau soldat est affecté à l'infirmerie du régiment, ce dont il est heureux, du fait qu'il aura ainsi plus d'occasions de prendre contact avec les militaires, de leur rendre service, de soulager leurs souffrances et de cette façon atteindre les âmes.
    Tous peuvent à volonté recourir à lui, et de son côté, il est content de pouvoir faire plaisir, de se donner, de s'oublier... Aussi, lorsqu'on parle de l'infirmier Talour, on sent de suite chez l'interlocuteur quelque fibre visiblement touchée; respecté et estimé, son nom seul met déjà du sérieux dans les coeurs.
    Faire estimer le curé, c'est un beau résultat. Pourtant cela ne peut lui suffire : son âme missionnaire cherche l'apostolat direct. Le cercle catholique est d'abord le centre et la base de son action, il cherche à y attirer ses camarades le dimanche ; puis bientôt, avec d'autres militants, il organise dans son régiment un groupe d'amitié et organise la campagne pascale.
    Les petits ennuis inhérents à la vie de caserne ne le troublent pas, il y voit la main de Dieu. Qu'il n'ait pas la possibilité d'aller à la messe, qu'il assume seul à l'infirmerie le travail de plusieurs ou qu'il se voie de garde durant une semaine, il ne réussit jamais à avoir le « cafard ». Il écrit alors à sa sur : « Dans n'importe quelle situation, le bon Dieu m'a fait la grâce de garder le sourire intérieur et extérieur, je t'assure que c'est une belle grâce... Ne faut-il pas s'entraîner à souffrir quand on veut, être missionnaire ? »
    Cet idéal, en effet, s'affirme de plus en plus : il a obtenu de son directeur l'autorisation nécessaire, il a l'exeat de son évêque, il ne reste plus qu'à révéler son secret à ses parents. Il a bien à ce sujet un peu d'appréhension, n'est-ce pas leur demander un trop grand sacrifice ? Or, à sa joie, la permission de partir lui est accordée sans difficulté. Au début de janvier 1936, il se préparait donc à faire la démarche définitive en écrivant au séminaire des Missions Etrangères, afin d'être admis pour avril, lorsqu'il tomba malade et fut envoyé à l'hôpital militaire de Nantes. Grosse épreuve ! Sa santé va-t-elle lui permettre de réaliser ses projets ? Dans le doute, il préfère ajourner sa demande d'admission. Cependant, c'est toujours le même abandon à la divine volonté : « Moral excellent, écrit-il à sa soeur qui s'inquiète, que veux-tu ? Je serais lépreux ou tuberculeux ou tout ce que tu voudras que mes sentiments ne changeraient pas : on fait son devoir partout ».
    Heureusement, grâce à un traitement énergique, la maladie est bientôt vaincue. Louis s'en va passer quelques jours de convalescence en famille et, complètement guéri, il reprend la route de Vannes où il a hâte de retrouver ses camarades, voir comment marche le cercle militaire et entamer les deux derniers mois qui le mèneront à la libération et aux Missions Etrangères.
    Dès le 5 février, il peut en effet signer : Louis, asp. M.-E., et annoncer à sa soeur qu'il est admis au séminaire de Bièvres. Avant de l'y conduire, Dieu lui réservait encore une autre épreuve. Des bruits de guerre commencent à circuler, les permissions sont supprimées et les libérables maintenus sous les drapeaux. Les régiments partent à la frontière ; le 65e s'en va à Bitche, puis il revient à Nantes, mais la libération est différée jusqu'à une date indéterminée. Cette fois, Louis avoue à sa soeur et tous ceux qui sont passés par là le comprendront que la prolongation de service lui est assez pénible, mais il se reprend aussitôt et ajoute : « Ne crois pas que par là je sois devenu morose. C'est une épreuve qui nous est envoyée, et est-ce qu'un futur missionnaire ne doit pas s'habituer à accepter les sacrifices qu'il n'a pas recherchés et qui en cela sont plus méritoires ? », Puis, humblement, il ajoute : « J'avoue que cette disposition d'esprit d'abandon n'est pas totalement acquise, mais je compte sur tes prières pour m'aider à accepter avec une vraie joie ce sacrifice ».
    Dieu ne prolongea pas trop l'épreuve. Le 30 mai, les portes de la caserne s'ouvraient devant l'infirmier Talour, qui reprenait, avec quelle joie, l'habit ecclésiastique pour arriver, peu de jours après, dans la maison de ses rêves, au séminaire des Missions Etrangères.

    IV
    La formation missionnaire

    BIÈVRES ET PARIS

    Je voudrais communiquer à toutes les âmes la foi que je possède...
    Je n'ai jamais été si heureux qu'actuellement.

    La réalité lui paraît encore plus belle qu'il ne rayait imaginée : « Bièvres, c'est un petit paradis, écrit-il au lendemain de son arrivée. La maison est neuve (50 ans), elle a été bâtie près d'un petit château qui paraît bien modeste maintenant ». Puis c'est une longue et enthousiaste description de la pelouse, du parc, du panorama qui s'étale devant lui : l'ami de la nature qu'il a toujours été goûte pleinement le site magnifique où se trouve son nouveau séminaire. Et l'esprit de la communauté ne l'enchante pas moins : « Les directeurs, les confrères accueillants, la maison donnent une impression de paix et de joie rare ailleurs. Tous savent travailler, mais quand vient la récréation, c'est le franc rire... En somme, si c'est ça les missions, ça n'est pas bien terrible ».
    A Paris, le séminaire de la rue du Bac où il a passé quelques heures en descendant du train lui a laissé une impression un peu différente, mais non moins favorable : « Ce qui frappe surtout ici, écrit-il, c'est le sérieux de la vie et, par contraste frappant, la joie qui rayonne sur les visages ».
    Les vacances d'été le ramènent dans la petite maison de la rue de la Bastille à Nantes, où il retrouve les joies de la famille. Que de choses n'a-t-il pas à raconter ! Il est surtout heureux de causer à loisir avec sa jeune soeur Madeleine, qu'il affectionne particulièrement et qu'il voudrait élever plus haut avec lui dans la vie spirituelle. Il lui prête des livres, la Vie du Bienheureux Théophanl Vénard, l'Histoire d'une âme, il lui donne des conseils, l'encourage dans ses difficultés, voulant « lui apprendre le secret de la joie dans les circonstances les plus diverses ». Et les vacances se terminent par un camp pèlerinage avec un groupe d'aspirants, comme ils ont la coutume de le faire avant chaque rentrée depuis quelques années : « Je ne regrette pas les quelques jours de vacances que j'ai manqués à cause de lui, écrit-il à sa soeur, je veux te dire que mon pèlerinage à Lourdes m'a ravi. D'ailleurs, cela aussi était des vacances, et certainement celles qui me laissent le meilleur souvenir ».
    De retour au séminaire, il reprend son travail avec ardeur et joie. Son esprit avide de savoir ne perd pas une occasion de s'instruire, et il ne veut pas que ses études restent lettre morte, il sait les intégrer dans sa vie, se les assimiler par la méditation. L'apologétique qu'il étudie alors est une science spécifiquement missionnaire, et Louis est de plus en plus fixé dans cet idéal : « Plus on s'élève dans le domaine spirituel, écrit-il encore, plus les yeux s'ouvrent sur les grandes réalités spirituelles, et l'on a de la peine à comprendre comment tant d'âmes ne croient pas, alors que pour nous c'est si évident. Je voudrais communiquer à toutes les âmes la foi que je possède, et c'est dans ce but que je me fais missionnaire ».
    Cette idée de 200 millions de païens confiés à la Société des Missions Etrangères ne cesse de le hanter, d'où cette confidence à sa soeur : « Quand tu as un ennui, fais comme moi, offre cela pour mes futurs païens... J'ai parfois souffert moralement, mais j'ai tourné mon activité dans le sens que je t'indique... et je n'ai jamais été si heureux qu'actuellement ».
    Au séminaire de Bièvres, il a retrouvé le Tiers Ordre de Saint-François et il en sera l'un des principaux animateurs ; il continue donc de se perfectionner dans les vertus franciscaines de douceur, d'humilité et de charité, vertus qui s'allient si bien à celles que doit pratiquer tout bon aspirant missionnaire.
    Juillet 1937 rend de nouveau notre jeune abbé à son pays natal. Sa vie de colonie de vacances est devenue plus intérieure encore que par le passé : « C'est facile, dit-il, il suffit de dire à Jésus que c'est pour Lui, et pour Lui seul, que nous allons travailler, et ensuite chercher tout le long du jour le bien spirituel et corporel des enfants dont nous avons la direction », ce qui n'enlève rien de son entrain ni de son ardeur au jeu. Aussi, ces vacances passent-elles bien vite et, comme l'année précédente, elles se terminent par un camp simple et joyeux, un pèlerinage à la petite sainte de Lisieux, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, qu'une amitié spirituelle liait à Théophane Vénard et qui, avec celui-ci, est l'un des modèles préférés de Louis. Hélas, il n'en peut guère profiter : atteint d'une grosse fièvre dès le lendemain de son arrivée, il doit prendre sans tarder le train pour Paris, et il entre de suite à l'hôpital Saint-Joseph. Cette maladie étrange, qu'il a contractée en se baignant, non seulement le privera des consolations et de la fraternité du camp, mais elle lui fera ajourner de plus de quinze jours son retour à la rue du Bac ; elle l'obligera même dans la suite à certains ménagements qui lui coûteront.

    ***

    A Paris, les jeux sont nécessairement plus rares qu'à Bièvres, Louis le regrette un peu, comme il regrette de ne pouvoir, pour cause de santé, faire partie de l'équipe de football où, le mercredi à Meudon, les deux communautés de Bièvres et de Paris s'affrontent dans des matches amicaux. Qu'importe ! De même qu'à Bièvres il jouait de tout son coeur, maintenant il va sans se lasser « tourner » dans les allées ombragées : ne peut-il pas en effet, en « tournant », faire du bien à ses confrères ? Son coeur s'incline de préférence vers les nouveaux, les soldats, les séminaristes de passage, il veut les faire entrer dans l'esprit des Missions Etrangères : les abordant avec simplicité, il cherche à les mettre à l'aise, s'essaie à deviner leurs goûts et leur laisse la direction de la conversation. A Meudon, pendant les promenades, il s'exerce à parler latin ou anglais, récréation qui aboutit souvent à un désopilant pot-pourri dont il rit le premier de bon cur ; s'il y a promenade ad libitum, il s'en va souvent avec un ami chercher, dans les casiers des bouquinistes établis le long de la Seine, des trésors ignorés des profanes et qui remuent en lui quelques souvenirs classiques.
    Sa vie intérieure ne souffre pas de cette « extériorisation », il a trop le sentiment de la présence de Dieu pour cela. A la lecture d'un petit livre Corps mystique et Apostolat, il prend conscience de la grande réalité dont il va faire le centre de sa vie spirituelle : « Le Christ vit et se forme actuellement en moi et dans mes frères, et je puis activer cette formation... Chaque confrère est réellement le Christ d'une certaine façon, c'est-à-dire tend à devenir le Christ, c'est Jésus qui se forme. D'autre part, chacun d'eux s'intègre dans le Christ total... C'est une des idées qui peuvent être les plus fécondes parce qu'elles préparent directement à notre vie de plus tard... »
    A la suite de l'avortement d'un projet de retraite de vacances à la Trappe, il écrit à un confrère : « L'homme propose et Dieu dispose. Je trouvais un plaisir égoïste à cette pensée d'une retraite dans le silence et, en somme, ceci me semble un peu anormal de vivre trop pour sa propre âme..., par conséquent un missionnaire qui conserve une vie intérieure intense en même temps qu'il travaille pour ses frères réalise ainsi l'acte de charité parfaite ». C'est donc pour cela qu'il secoue sa timidité et son amour de la solitude, c'est aussi cette raison qui lui fait accepter avec joie la charge de procureur de ses confrères, charge dont il s'acquitte, pendant dix-huit mois, avec charité et dévouement, prévenant les désirs des aspirants, trouvant pour chacun le geste délicat, l'attention prévenante qui touche et attire, et ne laissant jamais échapper un mot ou un geste d'impatience. C'est par charité aussi, pour faire profiter les autres de son expérience, qu'il accepte, en juin 1938, de faire aux futurs soldats du séminaire une conférence sur ce qui les attend à la caserne, conférence très goûtée, où il montra un sens très sûr du réel et un amour tout surnaturel du prochain : chez un séminariste soldat, disait-il, pas de découragement et générosité partout, oubli de soi, entrain, serviabilité, bref, arriver à passer pour chic type sans pourtant être poire, et ainsi, mais alors seulement, de l'action directe en glissant un mot quand l'occasion se présente.
    Mais déjà le sous-diaconat approche. Le 29 juin 1939, Louis Talour se donne irrévocablement à Jésus dans cette chapelle des Missions Etrangères qui, une année plus tard, pense-t-il, verra son ordination sacerdotale et, bientôt après, l'émouvante cérémonie du départ en mission.
    Dieu avait d'autres desseins... Alors que Louis se prépare à rentrer au séminaire pour sa dernière année, le 2 septembre la guerre est déclarée.
    V

    La guerre : prêtre et victime

    « Je suis prêtre... quelle synthèse dans ce mot! »
    Sa mort n'a étonné personne, il prenait place si naturellement parmi les victimes prêtes au sacrifice.
    Immédiatement mobilisé à Nantes, Louis est nommé, parce que soldat du service auxiliaire, dactylo au bureau du colonel du 116e d'infanterie. Le 7 septembre, le régiment quitte Nantes pour une destination inconnue : « Après deux nuits et un jour et demi de voyage dans un wagon à bestiaux, écrit-il le 15 octobre, nous sommes arrivés dans la Meuse, et ensuite nous avons parcouru 10 ou 12 cantonnements en ne restant jamais plus de huit jours dans le même. Bref, une vie de nomade et de camping à profusion ». Il ne s'en plaint pas d'ailleurs. Parti sans le moindre « cafard », estimant même que le confort moderne de certains cantonnements ne cadre pas du tout avec la situation présente, il pense que cela ne continuera pas et que l'on n'aura guère « le temps de s'installer » dans la mauvaise acception du mot.
    Pour le reste, la guerre ne lui fait pas peur : « J'accepte par avance le sort que la Providence a prévu pour moi », écrit-il. Il lui arrive même, lui, le « bureaucrate un peu planqué, sans être un embusqué », d'envier le sort de ceux qui sont plus exposés, « ou plutôt non, ajoute-t-il, je m'efforce de me soumettre à la volonté de Dieu sur moi ». Actuellement il essaie, avec un prêtre de Vannes, dactylo comme lui, « de vivre plus intensément uni à Dieu et d'atteindre ses camarades en créant une ambiance chrétienne et joyeuse ». A eux deux, ils ont lancé un groupe d'amitié au P. C. du colonel, « avec conversations et cercles d'études sur les questions actuelles : pourquoi la guerre ? Le mariage, etc... », et à l'occasion de la fête de l'Immaculée Conception, ils ont établi dans la section le Rosaire Vivant.
    Et Louis Talour, Tata comme on l'appelle familièrement au 116e, se souvient des recommandations qu'il faisait l'année précédente aux futurs soldats du séminaire : le premier apostolat, c'est l'exemple. « Aucune peine, écrit l'un de ses camarades, aucune rebuffade ne l'ont jamais fait se départir de sa belle humeur ; il avait vraiment l'air d'appartenir à un autre monde, où les mesquineries et les peines ne pouvaient l'atteindre ».
    Les civils chez lesquels il loge ou avec lesquels il a quelque relation l'estiment et l'aiment; une famille en particulier qui l'avait hébergé et ne l'avait vu partir qu'à regret, lors d'un nouveau passage de son bataillon dans le village, le reçoit « comme un fils » avec de touchantes démonstrations de joie, et Louis fera même un jour vingt-cinq kilomètres pour retourner la voir.
    Lorsque le service lui en laisse le loisir, il en profite pour repasser certains traités de théologie ou, avec l'aide de petits gars du pays lorrain, pour apprendre la langue allemande. Et comme Noël approche, il prête son concours dans l'organisation d'une fête religieuse : toutes les bonnes volontés du bourg de Fontoy sont mises à contribution ; le milieu du 116e est d'ailleurs excellent : sans compter une trentaine de prêtres, les chanteurs ne manquent pas parmi les Vendéens, les Nantais et les Bretons qui composent le régiment, Louis s'occupe de les recruter et de les exercer, la fête promet d'être belle et il remplira les fonctions de sous-diacre pendant la cérémonie. Mais voilà qu'un ordre inattendu arrive brusquement et bouleverse tous les projets : le régiment doit partir le 23 décembre pour monter en ligne ! Quà cela ne tienne, la messe de minuit aura lieu au cours du déplacement. Une chapelle est donc improvisée dans un cantonnement de passage : « Rien n'y manquait, raconte Louis, ni les courants d'air, ni la paille comme à la crèche ! »
    Attention délicate de la divine Providence, juste avant la messe de minuit, arrive la nouvelle qu'il pourra être ordonné diacre et prêtre pendant sa prochaine permission : « Alleluia, s'écrie-t-il, je serai prêtre quand je voudrai, je nage dans la joie ! »
    Le régiment reste en ligne pendant plusieurs semaines, sans engagement sérieux d'ailleurs. Louis ne bouge pas de son bureau, il peut donc, avec plus d'ardeur que jamais, étudier la théologie et s'exercer à célébrer la messe. Le 17 janvier enfin, malgré l'état d'alerte, le futur prêtre part en permission; en passant à Paris, il retrouve à la rue du Bac un de ses amis les plus intimes et lui dit toute sa joie et sa hâte de se rendre à Nantes pour régler les derniers préparatifs de son ordination. Mais là encore, nouvelle déception : le second dimanche de sa permission, celui où il pourrait être ordonné, S. E. Monseigneur l'évêque sera absent. Il continue les démarches et écrit au séminaire des Missions Etrangères : « Je suis prêt à attendre autant que la Providence le permettra, car on n'est jamais assez prêt pour recevoir une telle grâce en même temps qu'un tel ministère..., j'accepte sa volonté ».
    Dieu le voulait prêtre. Une ordination aura lieu à Angers, le 28 janvier, veille de son retour aux armées. Louis reçoit donc en ce jour, des mains, de S. E. Mgr Coste, l'onction sacerdotale. A la même cérémonie, un descendant de Tu duc, l'empereur d'Annam qui fit tant de martyrs dans nos missions au siècle dernier, recevait le diaconat. « Je suis prêtre, annonce-t-il joyeusement à un confrère quelques jours plus tard, c'est le sujet de mes méditations de chaque jour, quelle synthèse dans ce mot! »
    Mais à peine a-t-il pu célébrer sa première messe à Nantes et jouir de l'intimité de sa famille qu'il lui faut déjà repartir. Fatigué par la tension d'esprit des jours précédents, il sent plus vivement que d'habitude (était-ce un pressentiment ?) la tristesse de la séparation; cependant, bien vite il se ressaisit : « Vive la joie quand même, écrit-il, et puis j'ai un grand soutien : la sainte messe chaque matin ».
    Le 11 février, il chante aux armées sa première grand'messe à laquelle assistent, à côté des paroissiens édifiés, beaucoup de soldats ; même quelques-uns peu chrétiens ont voulu y venir, le colonel et le personnel du P. C. au complet s'y rencontrent auprès des pratiquants de chaque dimanche. Louis aurait préféré une fête plus intime, mais, dit-il lui-même, « elle fera comprendre un peu mieux ce qu'est le prêtre », et l'âme apostolique du jeune célébrant s'en réjouit. Pour s'associer à sa joie, ses camarades du P. C. lui offrent un joli missel, ils ont même eu la délicate attention de l'acheter en y faisant relier les offices spéciaux des Missions Etrangères, geste touchant qui montre combien ils estiment le futur missionnaire.
    Après son séjour en ligne, le 116e va au repos dans le Nord et il y restera jusqu'en mai. Cependant au bureau, le travail ne chôme guère, aussi l'apostolat du nouveau prêtre se réduit à peu près à sa messe du matin : quelques leçons de catéchisme, deux sermons, plusieurs séances au confessionnal durant la Semaine sainte, et c'est à peu près tout. « Heureusement que toute vie, écrit-il, si banale et inutile qu'elle soit extérieurement, peut être fructueuse surnaturellement si on sait l'offrir amoureusement à Dieu ».
    Le 9 mai, Louis partait en seconde permission pour Nantes, tout heureux à la perspective de retrouver pour quelques jours la vie de famille, et de pouvoir enfin goûter tranquillement avec les siens les joies du sacerdoce. Mais la Providence en avait décidé autrement...
    Le 10, en approchant de Laon, il entend parler de bombardement ; de fait, un train brûle sur une voie, et la ville elle-même est en flammes. A Tergnier circule le bruit de la violation des frontières de Belgique, du Luxembourg, et de la Hollande. A Saint-Quentin, les permissionnaires reçoivent l'ordre de rejoindre leurs unités ; on repart donc en sens inverse. A l'arrivée à Laon, il faut se disperser en ville, car les avions ennemis sont annoncés. Le 11, à la Férée, Louis et un camarade doivent se camoufler près d'une voie de garage pendant que trois avions allemands bombardent la gare et mitraillent tout autour d'eux.
    Incapables de retrouver leur régiment parti en Belgique dès la première heure, les deux soldats qui, deux fois ont été pris pour des espions, se joignent enfin à un groupe de permissionnaires dont un lieutenant du 116e a pris le commandement.
    Avec les débris de sa division, au début de juin, on reforme le 64e d'infanterie au camp de Souge ; il y retrouve deux confrères, aspirants missionnaires de la rue du Bac, dont l'un est affecté comme lieutenant au 64e. Vraie tour de Babel que ce camp, on y rencontre des Sénégalais, des Congolais, des Malgaches, des Annamites, et Louis essaie de lier conversation avec quelques-uns d'entre eux, il a ainsi la joie de découvrir de nombreux catholiques qui l'émeuvent par leur ferveur et leur simplicité.
    Le 9 juin, le régiment reformé reprend la direction des lignes. Le train est bombardé à son arrivée en gare d'Evreux, Louis voit de nombreux camarades tomber à ses côtés : alors se succèdent ordres et contre-ordres, mouvements d'avance et de repli, sans prise de contact, avec l'ennemi mais sous la menace constante des croix noires et au milieu d'alertes continuelles. Notre jeune prêtre soldat reste calme et confiant, n'est-il pas entre les mains de Dieu ! Son principal souci est de rassurer sa famille, dans ce but il multiplie ses lettres toujours optimistes et rassurantes : son bon coeur s'apitoie devant les misères des réfugiés, et il demande à sa soeur de faire pour eux ce qu'elle ferait pour lui-même. La sainte messe qu'il peut célébrer environ tous les deux jours, « avec des installations tout à fait missionnaires », contribue à lui donner paix et confiance au milieu du danger.
    Le soir du 16 juin, le régiment s'installe près d'Alençon dans un bois, pour y passer la nuit. Le 17, à 5 heures du matin, embarquement en camion ; Louis, avec cinq camarades, prend place dans l'un d'eux. Vers 8 heures, sept ou huit bombardiers attaquent le convoi aux environs de Pré-en-Pail, dans la Mayenne ; tous se jettent dans un fossé, pensant être plus en sécurité que sur la route... L'alerte passée, les Français se redressent pour repartir. Hélas ! Trois d'entre eux s'étaient couchés pour ne plus se relever, ils avaient été tués sur le coup, et Louis Talour était de leur nombre. Malgré le temps qui presse et l'ennemi qui les harcèle toujours, les survivants ne veulent pas laisser sans sépulture les corps des soldats morts ; ils les chargent sur le camion et, dans la soirée, ont lieu les obsèques, simples et émouvantes, dans le petit cimetière de la Guerche-de-Bretagne, en Ille-et-Vilaine. C'est là que notre cher confrère repose avec ses deux compagnons tués en même temps que lui.

    ***

    Sa mort fit une profonde impression. Le jeune prêtre laissait parmi les soldats une réputation de sainteté et un souvenir profond. « Lorsque nous nous retrouvons, écrivait l'un d'eux quelque temps après, nous parlons de Louis Talour ; nous avons l'impression qu'une certaine protection nous est assurée depuis que nous avons un si bon avocat au ciel ».
    A Nantes, comme aux Missions Etrangères, « la mort de Louis Talour a profondément peiné tous ceux qui le connaissaient, nous a aussi écrit un séminariste, mais je crois qu'elle n'a étonné personne ; il prenait place si naturellement parmi les victimes toutes pures, toutes offertes et toutes prêtes au sacrifice ».
    Lui qui désirait tant s'en aller sauver les âmes doit continuer de là-haut son apostolat. Et cette grande réalité du corps mystique qu'il avait déjà si bien comprise ici-bas, il la réalise pleinement à présent. Sa mort, au lieu de l'éloigner, l'a plutôt rapproché de ceux qu'il aime.
    Que cette présence aide nos prisonniers, dont quelques-uns l'ont parfaitement connu, à supporter avec joie leurs épreuves ! Quelle stimule le zèle de nos prêtres dans cet apostolat auquel il aurait tant voulu se consacrer ! Et qu'elle nous aide tous à vivre plus intensément, à son exemple, notre vie de futurs missionnaires !

    Robert JUIGNER,
    Sous-diacre, aspirant missionnaire


    Au Séminaire des Missions Etrangères de Paris

    Il n'y a pas bien longtemps, une demoiselle conduisait à notre salle des Martyrs un groupe de premiers communiants. Comme ils s'en retournaient, voici qu'on entendit ces petits garçons demander à mi voix à leur dévouée surveillante : « Mais, Mademoiselle, que font donc les abbés dans ce séminaire ? » Et elle, qui avait bien compris leçon des martyrs, de répondre : « Eh bien, mes enfants, ils apprennent à souffrir ». Elle répondait juste. Le cardinal Touchet, évêque d'Orléans, n'avait-il pas déjà appelé notre séminaire l'Ecole Polytechnique du Martyre ?

    Vie de sacrifice

    Le jeune homme qui entre au séminaire de la rue du Bac vient en effet y faire son apprentissage du sacrifice. Peut-être un jour devra-t-il, comme 120 de ses aînés, verser son sang ! En tout cas, la vie du missionnaire est par elle-même un long et beau martyre. La croix qui domine l'établissement où il devra vivre désormais sera là pour lui rappeler sans cesse que le Christ Jésus l'a choisi afin de porter la bonne nouvelle du salut aux peuples qui l'ignorent, et aussi que, sans effusion de sang, ou tout au moins sans souffrance, il n'y a pas de rédemption.
    Le noviciat aux missions, c'est donc le noble noviciat de la Croix. Désormais, l'ardent et généreux aspirant missionnaire va faire cet apprentissage du sacrifice par le travail, dans la peine et une grande charité. C'est tout son beau programme.

    Vie de travail

    Plus qu'ailleurs, peut-être, elle est nécessaire pour l'aspirant missionnaire des Missions Etrangères de Paris. Car les peuples que nous aurons à évangéliser, sont dans leur ensemble, des peuples cultivés, bien que d'une civilisation différente de la nôtre. A peine 2 à 3 % sont de vrais sauvages.
    Les lettrés chinois, les Indiens surtout, sont imbus de philosophie, les Japonais raffolent de nos sciences modernes. Partout on rencontre des pasteurs protestants, il faudra lutter pacifiquement avec eux, or ils sont très versés en science biblique. L'aspirant va donc mettre tout son coeur à acquérir une solide formation tant philosophique que théologique. A certains moments, le travail sera plus pénible, la fatigue se fera sentir : depuis le péché originel, le travail, quel qu'il soit, et le travail intellectuel ne fait pas exception, tout travail est une croix. Mais c'est tant mieux ! Le futur missionnaire sait qu'il faut souffrir pour sauver les âmes et il veut les sauver dès maintenant; il étudie donc par amour pour elles, pour leur salut. La croix, ça lui va. Il s'entraîne pour plus tard. Il sait aussi que les langues et dialectes qu'il aura à s'assimiler en mission ne seront pas toujours faciles, il sait enfin qu'il devra alors se faire à une manière de s'exprimer bien différente de celle d'Europe, il aura à suer sur des livres chinois, coréens, tamouls, que sais-je encore? Et dans le labeur et le sacrifice d'aujourd'hui, il se prépare de toute son âme au sacrifice et au labeur de demain.

    Vie de prière

    Ce labeur de l'aspirant missionnaire en est tout embaumé, car sa vie est une vie d'oraison. Lui qui doit devenir un grand actif, il faut qu'il soit avant tout un grand contemplatif. Sans Jésus, on ne peut rien faire dans l'ordre du salut, et cela surtout quand on se trouve en face de la croix. Donc vie de prière, tout entière sous l'influence du divin Crucifié : comme le Christ, le futur missionnaire apprend ce qu'est la souffrance et, avec Lui, par la Croix, il sauve le monde.
    Dès son réveil, l'aspirant, armé du signe de la croix, renouvelle à N.-S. l'offrande de tout son être. Aussitôt sa toilette achevée, il s'en va quelques minutes au pied du tabernacle confier à Jésus la journée qui commence. Puis c'est le moment de l'oraison : en tête à tête avec te Christ, il écoute et il aime... Tous les vendredis, selon la tradition chère aux missionnaires des Missions Etrangères, on médite sur la Passion; il faut en effet que le jeune aspirant se forge une âme de rédempteur au contact du divin Crucifié. Après l'oraison, la sainte messe, le moment le plus solennel de la journée, le sacrifice de la croix renouvelé; chaque matin, le futur apôtre s'entraîne à mieux s'offrir, avec Jésus et son Eglise, à l'instant solennel de la double consécration : c'est alors toutes les peines et toutes les joies du jour précédent comme celles du jour qui se lève qu'il offre au Père, par le Christ, dans l'Esprit Saint. A la communion, il s'unira à la divine Victime et restera sous son influence jusqu'au Pater d'une seconde messe, la messe d'action de grâces, influence qui se fera sentir toute la journée, la journée de l'aspirant étant une messe, un sacrifice consenti par amour.
    Au sortir du petit déjeuner, il ira s'agenouiller devant les reliques de ses aînés martyrs, dans la pièce qui porte leur nom, cette Salle des Martyrs toute tapissée de rouge. Là, en présence de ces cordes, de ces chaînes, de ces cangues, de ces coutelas, devant ces vêtements déchirés et ces linges teints du sang des confesseurs de la foi, il demandera à ses frères aînés le goût du sacrifice, l'esprit de générosité. Et tout le jour sera ainsi parfumé du baume de la prière et débordant de vie intérieure : petites visites à la chapelle après les divers cours, examen particulier, lecture spirituelle, chapelet et, pour les heureux sous-diacres, le bréviaire, autant d'exercices où il se formera une âme d'apôtre, un coeur qui aime les âmes.
    Et comment ne pas signaler ici l'usage de la prière perpétuelle établi dans la Société des M.-E.P., prière à laquelle les aspirants missionnaires s'unissent huit heures chaque jour ? Elle « est établie de manière qu'à chaque instant du jour il y ait au moins un de ses membres spécialement chargé de prier pour tous les autres et pour la Société entière. Les vingt-quatre heures du jour sont distribuées entre nos Missions et le Séminaire de Paris ; chaque Mission doit remplir ce devoir de la prière commune quatre ou cinq heures par semaine, et le Séminaire de Paris huit heures par jour ». Tout missionnaire ou tout aspirant collabore ainsi officiellement, par la prière et pendant une demi-heure hebdomadaire, à la sanctification des autres membres de la Société.
    Mais on n'aurait rien dit encore de la piété de l'aspirant des M.-E.P. si l'on avait omis de parler de son amour d'enfant pour la très sainte Vierge. La dévotion filiale à Marie est de tradition dans notre séminaire, le bienheureux Théophane Vénard l'eut bien vite remarqué à son arrivée à la rue du Bac, il y a quatre-vingt-dix ans, et c'est toujours vrai aujourd'hui : Marie est la reine des Martyrs, c'est elle qui a le plus souffert après Jésus, elle est la rédemptrice, la médiatrice de toutes les grâces. Elle est aussi, à un titre unique, la maman du pauvre missionnaire perdu là-bas loin de sa mère et de tous ses parents, dans les grandes cités comme dans la brousse. Dès le temps de son noviciat, le futur apôtre a pour elle une piété d'enfant, aussi ses journées sont-elles toutes pleines de l'influence et de la pensée de la sainte Vierge : entre les nombreux exercices qui se succèdent chaque jour, il égrène de fervents Ave Maria et le soir, après la prière, il n'ira pas prendre son repos sans s'être agenouillé d'abord à l'autel de sa tendre Mère pour lui conter ses peines et ses joies, lui confier ses espérances et lui dire bonsoir.
    A l'un des angles du jardin du séminaire, ses frères aînés ont élevé un petit oratoire à Marie : « C'est un petit oratoire à jour, disposé en berceau, explique Théophane Vénard à sa soeur, la statue de notre Mère est au fond, au-dessous sont plusieurs gradins pour recevoir des flambeaux et des fleurs. Nous réunissons en ce lieu chaque samedi soir et la veille des fêtes après notre souper. Les flambeaux sont allumés..., puis une voix adresse à Marie, en latin, les invocations écrites au-dessus des différentes entrées de l'oratoire : Cause de notre joie, Reine des Martyrs, Reine des Apôtres, O Reine conçue sans péché, Marie étoile des mers, et tous les aspirants du séminaire des Missions Etrangères répondent en chantant Ora pro nobis. On récite Pater, Ave, Memorare, Sub tuum, et on chante quelques hymnes ou antiennes à la sainte Vierge, ou un cantique ». On fait encore de même aujourd'hui ; nous y prions, à ce petit oratoire, pour nos missions si éprouvées du fait des guerres d'Orient et d'Occident, pour nos confrères soldats, nos malades, et surtout pour nos chers prisonniers.

    Vie de charité

    C'est la principale caractéristique de la belle vie en commun des aspirants du séminaire des Missions Etrangères. Dès le premier jour, Théophane Vénard l'avait senti : « A peine suis-je arrivé, conte-t-il à sa famille, que tous mes nouveaux confrères le savent et ils accourent à l'envi m'installer dans ma cellule. Deux descendent chercher ma malle, un autre s'occupe de préparer mon lit, les autres disposent le reste de mon petit ménage. En un instant, je suis au courant de ce qu'il y a de plus essentiel à connaître. De peur que je m'ennuie, ils ne me quittent pas; eux-mêmes me conduisent voir messieurs les directeurs. En un mot, il n'est point d'attention délicate qu'ils n'aient pour moi. Oh ! La charité habite vraiment notre séminaire ; le parfum de cette aimable vertu embaume, si l'on peut s'exprimer ainsi, l'air qu'on y respire ». Et des expressions semblables reviennent sans cesse sous sa plume. Si notre cher Théophane revenait aujourd'hui, il retrouverait les mêmes attentions délicates des aspirants entre eux, et la même affection pour leurs directeurs qu'ils appellent leurs Pères, tant est de tradition chez nous cette vertu de charité ; on peut même dire que c'est notre note distinctive et ce qui touche le plus les confrères nouvellement arrivés. Avant de franchir le seuil de notre maison, on n'avait pas encore éprouvé tant de délicatesse dans les égards, tant de franche et douce simplicité dans les manières ; nous formons une véritable famille. Il pourrait d'ailleurs difficilement en être autrement : étant destinés à vivre ensemble en Extrême-Orient, soumis aux mêmes sacrifices, loin de nos chers parents, nous n'avons, dès maintenant, de vacances en famille qu'une fois l'an ; n'est-il donc pas tout naturel que nous nous aimions d'un profond amour fraternel ? nous qui devons prêcher bientôt la religion de la Croix, n'est-il pas juste que nous pratiquions dès notre séminaire et aussi parfaitement que possible la première vertu qu'enseigne la Croix, le mystère de la Croix étant tout d'abord un mystère de charité, une affaire d'amour ?
    Aujourd'hui, au séminaire des Missions Etrangères, cette charité se concrétise dans une pensée constante pour nos chers prisonniers : 11 de nos Pères et 27 de nos confrères sont encore captifs. Or on peut bien dire que ces pauvres frères qui souffrent sont devenus la moitié de notre vie, toute notre vie. Chacun d'entre nous offre chaque semaine une de ses journées pour l'un d'entre eux : messe, communion, travail, prières, sacrifices, tout est pour lui ce jour-là. Nous sommes en correspondance avec eux et, très souvent, avec leurs familles; nous leur envoyons de temps en temps des livres, voire des vivres. Tous les mois, nous « faisons oratoire » une fois pour eux. Et quand il arrive que l'un d'eux a la joie de revenir enfin chez nous, qui dira avec quel bonheur et quelle fraternité il est accueilli ! Nous lui faisons une petite fête, toujours à l'oratoire, lui chantant le Gai Bonjour des libérés, et tout se termine par le chant du Magnificat.
    Cette charité fait que « le bonheur habite au séminaire des Missions Etrangères. Nous formons une famille parfaitement unie ». C'est encore Théophane Vénard qui parle.
    Aussi combien grand est l'amour que porte l'aspirant missionnaire à son cher séminaire ! « Que j'aime, écrit toujours Théophane, l'aspirant modèle et la gloire du noviciat missionnaire de la rue du Bac, que j'aime la solitude de ses corridors, la paix de ses cellules, l'ordre des exercices, les longues heures d'étude et de recueillement encore trop courtes, la gaîté de ses récréations, la charité de ses habitants, le charme de sa chapelle, la voix de ses souvenirs, un je ne sais quoi qui dit l'apostolat et le martyre ! »
    Cette chère maison, l'aspirant devenu partant la quittera bientôt, pour s'en aller à la conquête des âmes, jusqu'au fond de la Corée, de la Chine, de la Malaisie, des Indes ou des montagnes d'Indochine. C'est un doux souvenir qu'il emportera d'elle et pour toujours au fond de son cur ; grande et filiale sera la reconnaissance qu'il conservera toute sa vie pour les bons Pères qui l'auront formé, durant de si précieuses années, aux solides vertus de l'apostolat et lui auront découvert les beautés du sacrifice et de la charité.
    Mais il lui faut des successeurs !... Qui sait, bien cher lecteur, si vous n'êtes point de ceux qui hésitent encore... Priez, priez beaucoup pour connaître la volonté de Dieu et avoir la force de la suivre. Et souvenez-vous bien que « le bonheur habite au séminaire des Missions Etrangères », parce que « l'on y est embaumé du parfum de la charité » et que c'est l'amour de Jésus crucifié, de sa divine Mère et des âmes, qui est l'indissoluble lien de notre douce fraternité.

    A. E.
    Diacre, aspirant missionnaire

    1942/174-189
    174-189
    France
    1942
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