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L'oeuvre des Carrières

L'oeuvre des Carrières
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    L'oeuvre des Carrières

    L'OEuvre des Carrières est inséparable du nom de Just de Bretenières, mort pour la foi en Corée, le 8 mars 1866. L'illustre Martyr n'en fut pourtant pas l'inspirateur ; son biographe, Mgr d'Hulst, précise bien que l'oeuvre avait été commencée quelque temps avant l'entrée de Just au Séminaire des Missions Etrangères, et des lettres du P. Calais, parti pour la Corée, en 1860, sont déjà pleines du souvenir des Carrières. Mais Just de Bretenières s'attacha beaucoup à « la chère petite oeuvre » ; il en fut l'âme pendant son séjour à Paris et mérita de passer, aux yeux de ses successeurs, pour le type de l'associé des Carrières, celui dont on rappelait le dévouement et les aventures, et dont le nom évoquait les temps héroïques de l'oeuvre. C'est ainsi que le P. Langlais, à son arrivée à Yokohama, en 1873, est heureux d'y rencontrer le P. de Rotz, et se réjouit d'avoir entendu de lui deux intéressants épisodes de l'apostolat des Carrières au temps de Just.
    Nos promenades autour de Meudon nous ont fait connaître ces carrières, pour la plupart abandonnées aujourd'hui. Vers 1860, elles étaient en pleine activité ; on extrayait de là les matériaux qui devaient servir aux constructions de Paris et des environs. De nombreux ouvriers passaient leur vie, dans ce pénible travail et formaient une catégorie à part dans la population de la banlieue.
    L'instinctive horreur de la publicité, qui n'est que trop de tradition aux Missions Etrangères, nous prive de détails sur les premières réalisations suggérées aux aspirants par la triste condition des carriers. « Loin de s'y opposer, les Directeurs du Séminaire virent là pour les aspirants une occasion de s'exercer au ministère apostolique et permirent aux plus fervents d'employer à cette oeuvre les loisirs de leurs vacances et de leurs jours de congé ». (Mgr d'Hulst.)
    On peut se représenter les aspirants d'alors quelques-uns déjà prêtres, profitant des moments que leur laissait le large règlement des vacances pour prendre contact avec les carriers. Ils arpentaient les bruyères de Sèvres, « allant de droite et de gauche et causant avec ces braves gens que nous aimions tous bien ».
    Les champs d'action étaient nombreux autour de Meudon : il y avait des carrières à Sèvres, à r Chaville, à Montallée, etc. Le contact était généralement facile : on commençait par des paroles amicales, quelques questions techniques posées aux ouvriers sur leurs travaux. Par là, on s'insinuait dans leur confiance, on leur témoignait de l'intérêt à leurs besoins. L'un des carriers était-il malade ? Avait-il un vieux père infirme? Un orphelin était-il à placer ? Vite les associés se mettaient en campagne pour subvenir de leur pauvreté à une pauvreté plus grande encore.
    Le mot « associé » est à remarquer. Il ne s'agit pas, en effet, de prouesses apostoliques individuelles : les généreux désirs, les idées, les moyens d'action ont été mis en commun. « N'oublions pas, écrit un ancien membre, que notre oeuvre des Carrières est une association secrète pour avancer dans la charité. En notre temps où les associations secrètes du démon sont si nombreuses, il faut leur opposer des associations secrètes de Jésus. Il faut se soutenir mutuellement : prions les uns pour les autres, et si plus tard deux ou trois membres de l'oeuvre se retrouvent dans la même mission, que ce soit pour eux un motif de plus de s'exciter par l'exemple et par la parole dans l'exercice du zèle ».
    Le caractère secret de l'oeuvre est à noter : il marque bien son époque et n'était pas un vain mot. Le P. Combes put le constater lorsque, de passage à Saigon, en avril 1873, il rendit visite au P. de Kerlan, curé de la ville. « Dans ma première visite, raconte-t-il, je n'étais pas seul et dus me taire ; mais une autre fois, comme je lui demandais ses titres lorsqu'il était aspirant, il comprit et s'écria : « Nous sommes frères ! » Impossible de vous dépeindre l'intérêt et le bonheur de cette nouvelle. De- puis sept ans qu'il était parti il n'avait pas vu un seul confrère de l'oeuvre excepté le P. Lesserteur... Jugez s'il a été content d'apprendre qu'elle est en pleine vigueur, d'autant plus qu'elle est ignorée ». Rassurons-nous cependant ; nous ne sommes pas en présence d'une franc-maçonnerie. Les directeurs du Séminaire n'en ignoraient rien : le P. Combes lui-même nous assure que « le Supérieur, M. Albrand, donnait toutes les permissions pour le bien de l'oeuvre et M. Delpech, alors directeur des aspirants, faisait de même ».
    Pour coordonner leurs efforts, l'équipe tenait des réunions, qui n'avaient rien de mystérieux « convents ». Le P. Cardot évoquera plus tard ces rassemblements dans le bois de Meudon : « Chacun parle de sa carrière, des ouvriers, des succès qu'il a pu obtenir et aussi des misères qu'il a eu à souffrir ». Parfois ces réunions étaient agrémentées de frugales agapes : le P. Dejean trouvera plus tard qu' « un bon repas chinois ne vaut pas le morceau de pain et le fromage blanc que l'on mangeait aux carrières ».
    Un repérage sérieux était fait pour chaque carrière : des fiches donnaient sur chacune tous les renseignements désirables. Rien n'était négligé pour le succès matériel de l'oeuvre. Les « affaires » c'était l'expression consacrée, ne manquaient pas. Affaire Bourgeteau, petit carrier que l'on réussit, après mille difficultés, à faire entrer au petit séminaire d'Orléans. Et toutes les démarches faites, et toutes les lettres écrites, pour régulariser des situations fausses ! Que de refus essuyés à la porte des hôpitaux et des orphelinats ! Voyez-vous Just de Bretenières portant sur son dos un pauvre malade que personne ne voulait se charger de conduire à l'hôpital de Sèvres ? Et M. de Kerlan et M. Perreaux courant d'orphelinat en orphelinat avec un enfant sur les bras, qui pleure et crie, ne voulant pas rester dans l'omnibus. Ils ont frappé à 5 ou 6 maisons sans résultat ; à la nuit ils reviennent à un orphelinat et, déliant leur bourse, supplient l'aumônier d'accepter l'enfant pour la nuit : le lendemain, on aviserait. Le lendemain, grâce à l'intervention du curé de Saint-Laurent, M. Duquesnoy, le futur archevêque de Cambrai, ils purent faire admettre l'enfant à Chevilly, chez les Pères du Saint-Esprit.
    On peut se demander quelle correspondance ce dévouement rencontra chez les carriers. Les associés ont conservé des lettres de leurs protégés qui témoignent, en un style naïf, que les efforts n'ont pas été vains et que souvent la bonne semence a trouvé un terrain favorable ; l'affection que les aspirants portaient aux pauvres carriers triompha de bien des indifférences. Un jour, M. de Bretenières et M. de Rotz se rendent aux carrières par une pluie battante. Ils n'y trouvent personne ; tous les trous sont vides. En se retirant ils aperçoivent un carrier perché sur un arbre à l'abri de la pluie. Que faisait-il là ? Il avoua lui-même qu'il était resté pour voir si la pluie ne les empêcherait pas de venir. Des deux côtés on fut satisfait du mauvais temps.
    Quant à l'autre but de l'oeuvre, le soutien mutuel des associés, les lettres des missionnaires sont unanimes à reconnaître l'heureuse influence que l'oeuvre eut sur leur vie au séminaire. « Le souvenir de ces courses, écrit le P. de Kerlan, est bien des plus doux que l'on emporta en quittant Paris ». Et le P. de Bretenières : « Jamais je ne pourrai perdre le souvenir des beaux jours que j'ai passés avec vous au milieu de ces bons ouvriers. Nous avons fait là un petit apprentissage des vertus apostoliques. Et je compte beaucoup sur notre union de prières pour nous obtenir la faveur d'être embrasés d'amour pour notre bon Maître... »
    L'oeuvre a disparu, mais le passé de notre Séminaire, en nous rappelant les hauts faits de nos devanciers, nos redit inlassablement le « filii sanctorum sumus ! »

    Un aspirant missionnaire.

    1938/32-36
    32-36
    France
    1938
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