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L'oeuf du ciel (Conte Thay)

VARIETES L'oeuf du ciel (Conte Thay) TRADUCTION PAR M. BOURLET Missionnaire apostolique au Tonkin maritime. « Si peau d'âne m'était conté j'y prendrais un plaisir extrême ». Et oui, les hommes sont ainsi faits ! A leur imagination affamée de merveilleux, il faut des contes ; et plus les contes sont extraordinaires, plus ils captivent leur attention. Chaque peuple a les siens, et l'on y retrouve toujours quelque chose du caractère du pays. Oyez plutôt celui du pays thay, tel qu'un soir il me fut dit par un ancien de la montagne :
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    VARIETES

    L'oeuf du ciel (Conte Thay)

    TRADUCTION PAR M. BOURLET
    Missionnaire apostolique au Tonkin maritime.

    « Si peau d'âne m'était conté j'y prendrais un plaisir extrême ».
    Et oui, les hommes sont ainsi faits ! A leur imagination affamée de merveilleux, il faut des contes ; et plus les contes sont extraordinaires, plus ils captivent leur attention.
    Chaque peuple a les siens, et l'on y retrouve toujours quelque chose du caractère du pays. Oyez plutôt celui du pays thay, tel qu'un soir il me fut dit par un ancien de la montagne :
    Autrefois, dans le pays vivaient deux frères, orphelins et pauvres ; une cabane délabrée abritait leur misère ; il leur fallait travailler beaucoup pour vivre. Chaque aurore les trouvait dans la montagne à la recherche de tubercules, ou à la rizière qu'ils labouraient eux-mêmes, tirant la charrue à la place du buffle. Et lorsqu'ils rentraient à la maison, il leur fallait eux-mêmes préparer leur repas.
    Or, un jour, il advint qu'en se rendant aux champs ils trouvèrent un oeuf géant, volumineux comme une grosse malle.
    Qu'est-ce ? Dirent-ils. Sans doute un « oeuf tombé des cieux ! » Et vivement, ils allèrent au village conter leur trouvaille. Tout le monde fut bientôt en route pour aller voir le prodige ! Quand on l'eut regardé, examiné sur toutes ses faces :
    « Qu'allons-nous en faire ? » dit un villageois.
    Le conduire chez le nai-ban (chef de village) répondit l'un d'eux qui était parent du chef. Qui donc est plus digne que le chef de posséder cette merveille ? »

    A. M.-E., n° 95, p. 272.

    Et tous d'une voix crièrent : « Conduisons-le chez le nai-ban ».
    Avec de grosses cordes on le lia, on le tira de toutes manières, mais point ne bougea luf miraculeux. Tous les buffles du pays ne l'auraient pas fait avancer d'un pas.
    Décidément nous nous trompons, firent les paysans, les membres las ; cet oeuf-là, le ciel ne l'a pas pondu pour notre chef.
    Et si c'était pour les deux guenilleux qui l'ont trouvé, suggéra celui qui passait pour le plus déluré du pays.
    C'est une idée, approuva la bande, conduisons-le chez les orphelins ».
    Et de lui-même, luf se mit en marche derrière ses conducteurs, jusqu'à la misérable cabane.
    A dire vrai, les deux frères ne surent trop que faire du céleste présent. Dans un coin de leur case, ils le déposèrent et retournèrent à leur travail.
    Ce soir-là, comme d'habitude, ils revenaient couverts de sueur, boueux, fatigués et le cur bien gros, car il n'y avait pas de riz à la maison.
    Soudain, quelle bonne odeur de riz fumant les saisit ! Tous deux s'arrêtent étonnés sur le seuil de leur demeure : un plateau est là, sur une natte, au milieu de leur cabane ; et un vrai festin de roi les attend : riz blanc, viande fraîche, poisson, rien n'y manque.
    Ils firent honneur à ce repas, puis partirent au village pour remercier le généreux voisin qui avait eu pitié de leur pauvreté et leur avait préparé ce régal.
    Mais, personne n'était allé chez eux.
    Il fallait cependant éclaircir le mystère.
    « Eh bien ! dit l'aîné, demain je vais à la rizière ; toi tu resteras ici, caché dans un coin, et tu verras ce qui se passe ».
    Ce qui fut dit fut fait, et de grand matin, l'aîné partit, tandis que le cadet, dans un coin, se blottit et attendit. Quelques instants à peine s'étaient écoulés quand, en deux, luf se partagea, et il en sortit un essaim de jeunes garçons et de jeunes filles, tous si jolis, que jamais sur la terre on n'en vit de semblables. Tous par la demeure, alertes et vifs, cherchaient le bois, trempaient le riz blanc, plumaient un poulet tendre fraîchement tué, cuisaient le poisson, etc... Garçons et filles avaient des ailes et volaient de ci, de là : c'était charmant.
    Notre orphelin ne bougea pas de crainte de troubler la fête.
    Quand tout fut prêt, chacun mangea à sa faim, et il en resta encore assez pour le plateau destiné aux deux frères. Puis, tout ce monde rentra de nouveau dans luf qui se referma sur lui-même, et on n'entendit plus de bruit d'ailes par la maison, plus de caquetage des gentilles demoiselles avec les jolis garçons.
    Il était temps du reste. Presque au même instant, l'aîné poussait la porte et rentrait. Le cadet sortit de sa cachette, raconta ce qu'il avait vu ; tous deux s'assirent pour prendre leur repas.

    « Frère, dit l'aîné, après un moment de silence, demain, ce sera mon tour, je garderai la maison ».
    Le lendemain, de grand matin, le cadet partit aux champs, rêvant du bon riz chaud qu'il trouverait à son retour.
    L'aîné, une fois seule, prit un grand épervier ; avec de grosses courges il en composa la monture ; puis se perchant sur le than (plancher en bambou placé sur les poutres de la maison pour y conserver les provisions), il attendit.
    Comme la veille, jeunes garçons et jeunes filles sortirent de leur coquille. Rapidement, notre homme étendit le bras ; formant un large cercle, le filet s'abattit : une fille était prise, la plus belle de la bande ! Le reste aussitôt s'envola et plus oncques, ne les vit......
    L'heureux pêcheur d'un aussi beau trésor n'eut plus qu'un seul souci : conserver sa captive ; mais elle, dédaignant l'amour et la tendresse, trouvait son sort bien malheureux. Elle soupirait après l'heure de rejoindre les fugitifs, et de reprendre sa liberté ! Pour lui en enlever toute possibilité, notre homme eut recours à un moyen énergique ; il lui coupa les deux ailes. Avec grand soin, il les plia, puis les cacha.
    N'espérant plus échapper à son sort, la fille du ciel essaya de le supporter ; elle finit par s'y faire, épousa son seigneur et lui donna deux beaux enfants joufflus, deux beaux jumeaux capables de rendre jalouses toutes les mères du village.
    Les deux enfants grandirent.
    « Petits, leur dit un jour leur père en partant au marché, petits, souvenez-vous bien de ce que je vous dis ; mais surtout, n'en parlez jamais à votre mère : Des pai pai lik lik, il en est une dans le grenier à riz ; l'autre est dans mon carquois ».
    La mère derrière la cloison, malgré tous ses efforts, n'entendit pas les derniers mots ; sitôt le départ du père, elle pressa les enfants de lui dire le secret.
    Poussés à bout, ils cédèrent :
    « Papa a dit : Des pai pai lik lik, il en est une dans le grenier à riz, l'autre dans mon carquois ».
    La jeune femme comprit de suite que les mots pai pai lik lik étaient une inversion, et qu'il fallait entendre « pik, pik, lai lai ; les ailes, les jolies ailes rayées de couleurs ».
    Enfin ! Elle savait donc où elles étaient cachées, ses chères ailes dont la privation la retenait sur terre !
    De ses doigts retirant deux anneaux d'or, elle les jette dans un bassin plein d'eau, et les enfants s'amusent à les pêcher pour les y replonger ensuite. Tandis qu'ils sont occupés, elle court aux cachettes, saisit ses ailes, se les applique aux bras, où d'elles-mêmes elles se collent. Alors, d'un vol léger, elle monte, monte encore dans les airs.
    « Maman, maman où donc vas-tu ? Est-ce ainsi que tu nous abandonnes ? » Sécrient les petits en la voyant s'éloigner.
    Et les pleurs et les cris des enfants déchirent si fort le cur de la pauvre mère qu'elle redescend auprès d'eux... « Non, mes petits, je ne vous abandonnais pas ; je voulais seulement essayer mes ailes !... » Bien vite, ils eurent oublié leur chagrin et se reprirent à jouer avec les anneaux d'or.
    Mais le mal du pays allait triompher de l'amour maternel. De nouveau, la mère prit son vol et cette fois ne revint pas.
    Que dire du courroux du père au retour ? De fureur, il frappa les deux pauvrets et s'en alla loin, bien loin d'eux, les abandonnant à leur triste sort.
    Et eux, seulets, étaient bien tristes !... Qu'allaient-ils devenir ?
    Pour dissiper leurs noires pensées, ils prirent un gland, ils le plantèrent et se mirent à l'arroser.
    Les arbres poussaient vite en ces temps heureux, aussi le gland en un instant devint grand chêne. Tous les oiseaux du pays vinrent s'y percher et demander aux deux bébés quelques-uns de ses fruits.
    « Petits, petits, cria d'abord un calao. Oh ! Laissez-moi me nourrir de vos glands.
    Conduis-nous à notre maman et nous t'en laisserons manger.
    Laissez-moi y goûter d'abord, après je vous conduirai ».
    Les petits accédèrent à sa demande ; le calao rassasié fit monter les enfants sur son dos et prit son vol ; mais le fardeau était lourd, et quand l'oiseau eut volé haut, bien haut, de fatigue il tomba sur le sol et expira.
    Et près de son cadavre, désolés, pleurant, les enfants, montaient la garde, quand survint un corbeau :
    « Enfants, petits enfants, j'ai faim ; que je mange de ce calao ?
    Conduis-nous à notre maman, et nous t'en laisserons manger.
    Que j'en mange d'abord, ensuite je vous conduirai ».
    Et quand il eut mangé, sur son dos les enfants de nouveau montèrent, et il vola, vola haut dans les cieux, mais de fatigue il succomba et s'abattit au bord de la mer Khang Khat ou mer de fonte, qui brisait tout ce qui la touchait, jusqu'aux glaives les mieux trempés.
    Près du corbeau mort, pleurant, les enfants attendirent....
    Surgit bientôt un chien énorme, ayant neuf têtes et neuf queues.
    « Enfants, petits enfants, de ce corbeau mort, laissez-moi manger quelque peu ?
    Conduis-nous à notre mère et nous te laisserons manger.
    Que je me rassasie d'abord, puis je vous conduirai ».
    Il mangea et sur son dos, à cheval, les enfants voguèrent sur la mer de fonte.
    Mais le fardeau était lourd, et, sous l'effort, la pauvre bête laissa échapper un vague bruit. Les enfants sans pitié se mirent à rire. Au même instant, comme tranchées par un glaive, une tête et une queue du chien tombaient.
    « Enfants, petits enfants, ne riez pas, de grâce, car à chaque fois tomberont ainsi et mes queues et mes têtes, et dans cette mer affreuse, tous trois nous périrons ».
    Si grands furent les efforts de la pauvre bête, si fréquents les rires des enfants qu'en arrivant sur le rivage tombaient la dernière queue et la dernière tête de l'animal. Comprenant leur folie, les enfants sanglotèrent et une fois de plus, près du cadavre de leur conducteur, ils veillèrent. Un corbeau vint de nouveau, et, après s'être repu du cadavre du chien, les conduisit cette fois, jusqu'au bord du torrent arrosant le village de Chom-kay-lat, patrie de la mère des bambins.
    Une vieille servante du chef du village, portant deux gros et longs bambous sur l'épaule, vint pour puiser de l'eau.
    « Donne-nous à boire supplièrent les enfants.
    Dans le torrent l'eau coule, répondit la vieille, que coûte de vous baisser pour boire ?
    Puisses-tu immobile rester clouée ici, toi avec tes bambous, puisque tu nous refuses de l'eau ».
    Et la vieille, sans pouvoir bouger, resta fixée au sol. Mais, dans les deux bambous pleins d'eau les enfants glissèrent leurs anneaux d'or : la vieille put alors reprendre sa charge et partir vers la maison.
    La fille du seigneur du village l'attendait pour prendre son bain ; la vieille servante versa donc le contenu des deux bambous sur les épaules, nues et sur les pieds de la jeune femme ; alors les deux anneaux roulèrent sur le plancher.
    « Vieille servante, dis, au torrent, qu'as-tu vu ?
    Rien, sinon deux enfants qui m'ont demandé à boire ; et parce que je leur refusais, ils ont dit : « Puisses-tu, immobile ici, rester clouée au sol ! » Et tant qu'ils l'ont voulu, je n'ai pu faire un mouvement.
    Ces enfants sont les miens, vieille servants, cours promptement les chercher ».
    Et la vieille, au bord du torrent, alla chercher les deux petits.
    Mais le chef du village, leur grand-père, douta de leur identité et avant de les recevoir voulut les éprouver.
    « Sous ma maison, dit-il, j'ai cent buffles, cent buffles qui doivent être attachés chacun par une corde spéciale ; allez... Si sans vous tromper vous passez à chacun sa corde je vous reconnaîtrai ».
    Sous la maison ils descendirent. Une mouche vint, et leur dit :
    « Quand vos mains tiendront une corde, sur le buffle que vous devrez attacher, moi-même j'irai me poser. Prenez garde ».
    Et sans se tromper d'un seul, les enfants attachèrent les cent buffles.
    Mais le grand-père n'était pas encore convaincu.
    « Enfants, petits enfants, voici un plein panier d'aiguilles répandues sur le sol ; recueillez-les toutes ».
    Et les enfants les recueillirent.
    Non encore satisfait, le grand-père, sur le sol répandit un plein panier de cendres que les enfants durent ramasser sans en rien laisser. Cette fois une longue courge verte vint se glisser sur le sol pour effacer les dernières traces. Toujours incrédule, après l'épreuve des cendres, le vieux les soumit à l'épreuve des perles. Ils durent ramasser un plein panier de perles éparses sur la terre. La tourterelle vint les aider et des perles qui restèrent se fit un collier qu'à son cou on peut encore voir aujourd'hui.
    Enfin, comme dernière épreuve, par un petit trou de la cloison le grand-père fit passer sept doigts appartenant à sept femmes différentes. « Enfants, petits enfants, dit-il, parmi ces sept doigts, reconnaissez celui de votre mère ; enfilez-lui cet anneau d'or et je vous la montrerai.
    La mouche compatissante revint au secours des deux orphelins ; sur le doigt de leur mère elle se posa et ils enfilèrent l'anneau d'or. Convaincu cette fois, le grand-père aux enfants réunit la mère.
    Et les enfants pleuraient de joie en embrassant leur mère.
    1913/319-323
    319-323
    France
    1913
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