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Littérature Laocienne 1

Littérature Laocienne Ceux qui voyagent à travers le Laos se posent naturellement la question : Ce pays a-t-il une littérature ? Le Laocien si paresseux, si indolent, si matériel, si peu capable d'un raisonnement sérieux et suivi, peut-il écrire?
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    Littérature Laocienne

    Ceux qui voyagent à travers le Laos se posent naturellement la question : Ce pays a-t-il une littérature ? Le Laocien si paresseux, si indolent, si matériel, si peu capable d'un raisonnement sérieux et suivi, peut-il écrire?
    Oui, le Laos a une littérature considérable et très intéressante; pour s'en convaincre, il suffit de visiter les bibliothèques des pagodes où sont conservés religieusement, jalousement, de nombreux et précieux manuscrits. Mais cette littérature est toute du passé, il n'existe aucune production moderne, et par moderne il faut entendre au moins les deux derniers siècles. Pourtant, les écrivains dits Laos ont abordé presque tous les genres littéraires. Parmi eux, il y eut, qu'on nous permette la comparaison, des Virgile, des Rabelais, des Cervantès, et aussi et surtout des Boccace.
    Aujourd'hui il n'y a plus de compositeurs ; l'engourdissement physique de ce peuple a eu un contrecoup radical sur son activité intellectuelle ; il n'y a plus que des copistes. Encore ces derniers sont-ils peu intéressants à cause du peu de valeur de leur travail, soit par suite de leur négligence, soit par suite de la difficulté à déchiffrer les écrits qu'ils ont entre les mains. Ils trouvent d'ailleurs deux difficultés sérieuses : la première vient de l'orthographe fantaisiste et des abréviations capricieuses de leurs devanciers ; la seconde de l'écriture elle même. C'est ainsi que dans une seule page d'un écrit, nous avons pu relever des caractères d'écriture pouvant être classés en 3 ou 4 alphabets. Il est très intéressant de suivre dans les vieux écrits l'évolution de l'écriture, et de consigner la transformation des lettres depuis le sanscrit, en passant par le pâli, le birman, le cambodgien, pour arriver du laocien et du siamois à l'écriture moderne. En effet, il est à peu près probable que l'alphabet siamois actuel est un frère cadet du laocien sacré ou commun.
    Affirmer que le Laos a une littérature, laisser entendre que l'écriture siamoise est postérieure à l'écriture laocienne, voilà de quoi soulever bien des discussions. Il existe cependant des documents lapidaires qui semblent assez probants en ce qui concerne l'écriture. Quant au fond littéraire, la question est plus délicate, puisqu'elle englobe la philologie de deux pays, Siam et Laos. Quantité de manuscrits laociens se trouvent en vente à Bangkok, imprimés en caractères siamois. Ces caractères ne sont cependant pas connus dans certaines régions très reculées du Laos, et pourtant ces mêmes historiettes, goûtées de la gent siamoise, font les délices des vieux et des jeunes Laociens d'aujourd'hui, comme elles ont fait le bonheur de leurs pères.
    De plus, ces deux littératures sont si peu originales, que l'on trouve le fond de leurs ouvrages dans les livres indiens : le Ramayana, les Jatakas, les Avadana-Çatakas ou autres. Le Laocien a-t-il eu connaissance des livres de l'Inde avant le Siamois ? C'est soulever la question historique. Le canon bouddhique et les prescriptions des conciles bouddhiques ont-ils pénétré en IndoChine par Ceylan ou par le Thibet? Une question ethnographique vient se greffer sur celle-ci. Le Laocien est-il un frère du Siamois, n'en est-il que le cousin germain ? Le Siamois porte-t-il, en naissant, comme le Laocien, la marque bien nette de la race mongolique. Nous ne voulons pas entretenir nos lecteurs complaisants de ces questions scientifiques, et notre but est seulement d'essayer de les intéresser, par un aperçu sommaire des livres actuellement en possession des Laotiens.
    Le livre laocien se compose d'une réunion de feuilles de latanier (Corypha). Ces feuilles ont une longueur de 50 centimètres environ, et une largeur de 4 à 5 centimètres. Enfilées côte à côte, elles sont serrées entre deux planches qui constituent la reliure. Ces planches de garde sont assez souvent sculptées, et quelquefois laquées et dorées. La tranche elle-même du livre est agrémentée de laquages et de dorures représentant des dragons, des fleurs, des dessins variés; médiocre enluminure, pourtant très prisée du Laocien. Pour écrire, le Laocien se sert d'une pointe très acérée, à arêtes tranchantes. Il grave à blanc le recto et le verso de la feuille, puis avec une pâte faite de riz gluant et d'os calcinés et broyés, il enduit toute la surface de la feuille.
    Après un massage avec un tampon d'étoffe, en dernier lieu avec le pouce, il lave la feuille à grande eau. Toute la partie lisse de la feuille devient très propre, le creux reste seul en noir et permet une lecture facile, si la fumée, la chique, les saletés laissées par les cancrelats, lézards ou autres animaux domestiques, ne sont pas venues altérer la feuille elle-même.
    Dans les pagodes, la feuille baigne dans de l'eau de safran, ce qui donne du luisant, en même temps qu'une couleur locale religieuse.
    Les livres de prédication sont en général renfermés dans des gaines de soie dues à la libéralité de quelque pieuse laïque, qui a voulu par ce présent acquérir des mérites ou les offrir en expiation de ses fautes ; d'autres sont dues à une intention moins avouable. Ces livres sont ordinairement renfermés dans des coffres de bois laqués, sculptés, dorés; on les donne à l'occasion de l'élévation au titre de chef de pagode d'un bonze estimé; ils sont alors portés processionnellement au son des gongs et des tambours, accompagnés des cris et des ho des donateurs. Un présent d'un coffre à livres est toujours, aux yeux des Laotiens, une source de grands mérites, et ceci est compréhensible pour quiconque connaît la mystique du bouddhisme.
    Les pages des livres sont numérotées par les lettres de l'alphabet ko, ka, ki, etc., ou par des chiffres. Dans ce dernier cas, le numérotage est assez original ; c'est ainsi que l'on met 1, 2, 3.... 9, 10, 10 complet mais 11, 21, 32 s'écriront 10.1, 20.1, 30.2, et, par exemple 265, 2 cent 60,5.
    Passons maintenant en revue les divers genres de la littérature laocienne. Le cadre d'un simple article est trop restreint pour permettre l'analyse de quelques ouvrages et les citations, qui, pour intéresser, devraient être longues et nombreuses.
    Au premier rang viennent les ouvrages religieux proprement dits. Ils racontent la vie du bouddha Çakya Mouni. Le récit est bien défiguré, et si on le compare aux traductions des histoires qui nous viennent de l'Inde, on le trouve sans cesse farci des imaginations du compositeur ou copiste laocien. Il offre cependant des épisodes touchants, tels que le départ du fils des Gautama pour le désert, et les plaintes déchirantes de sa mère et de sa femme. Quoi de plus émotionnant que la mise en servitude du fils de Pha : Vet (Pha : Vetsandon). Dans ces récits, le bouddha n'est pas encore déifié, il n'est que le savant, le docteur, l'ascète, le saint.
    A côté de ces deux ouvrages, se place le Phathom ou livre des origines, Comme Çakya Mouni ne s'est pas occupé de cette question, on se demande où a pu puiser le Laocien pour nous raconter une semblable cosmogonie, et établir un pareil système cosmique. La superstition y coudoie l'absurde ; le fantastique le plus ahurissant se trouve à chaque page ; on reste bouche bée devant le récit de l'origine de l'homme, des plantes, des animaux, du soleil, des étoiles, du vent, du feu, de l'eau, etc., etc. Ce livre est rare ; il est lu avec le plus grand intérêt c'est un de ceux qui constituent le fond des superstitions religieuses du Laos. Puis viennent les livres de prédication; ils sont nombreux, et ce sont peut-être les seuls qui ont une suite, une méthode.
    Le bonze laocien ne parle jamais en s'inspirant de ce qu'il sait ou de ce qu'il pense ; il ne tire rien de son intelligence, de son coeur, de sa piété, si tant est qu'il soit permis de profaner le nom de piété, en l'appliquant à la religiosité superstitieuse du bonze.
    Aux jours de fête, monté sur une chaire en forme de cage et ornée de banderoles, de treillages de bambou, de papier, de fleurs, de bougies, le bonze se contente de lire les livres qui commentent les moyens de sanctification, les mérites acquis, les fautes ou les déchéances spirituelles encourues. Pendant qu'il s'évertue à lire un texte pâli que ni lui, ni ses auditeurs ne comprennent, les fidèles, qui n'ont rien de pieux, rient, fument et bavardent tapageusement, et les jeunes tiennent de vraies cours d'amour. Si vous entendez quelques cris plus perçants que les autres, n'allez pas croire à des cris d'admiration pour ce que lit le bonze, c'est tout simplement que quelque jeune homme a lancé une grivoiserie plus forte, et partant plus goûtée que les autres, Et voilà la dignité d'une fête bouddhique au Laos !!
    Pour compléter la série des ouvrages religieux, il faut ajouter les Phra : Vinai. Ils sont aux fidèles un peu ce qu'est le droit canon pour le clergé catholique. Ces Phra : Vinai sont des règles monastiques prescrivant jusqu'à la distance à garder lorsque les bonzes s'assoient à terre dans leurs assemblées religieuses, par exemple, pour leur confession publique. A part trois ou quatre exemplaires de ces Phra : Vinai, les autres sont remplis de futilités, de niaiseries ; ceux qui traitent de la chasteté du bonze sont les plus nombreux et peut-être les plus sérieux.

    ***

    A côté des ouvrages purement religieux, il faut placer les livres de mythologie. Qui ne pourra jamais jeter quelque rayon de lumière sur ces ouvrages, et classifier, cataloguer la multitude des êtres à qui le Laocien décerne le titre de Phra (dieu divin) ? A côté de ces Phra sont les Phaja. Avec eux nous arrivons au zoomorphisme et à l'anthropomorphisme ; nous frisons la zoolâtrie et nous trouvons, pour clôturer la série, le culte phallique.
    Presque tous les dieux du védisme se trouvent mentionnés dans les livres laociens ; mais leur puissance, leur crédit, leurs attributs, leur forme même ont varié. Tandis que Varuna (Valu pour les Laociens) occupe une place prépondérante dans l'Inde primitive, Indra (Phra : In) a tous les honneurs chez les Laociens. Que de pages lui sont consacrées, que de récits dont il est le héros toujours digne et victorieux ! Il est peut-être le seul du panthéon laocien qui ne connaisse pas les défaites et les assauts déshonorants des démons. Le Laocien a peuplé son olympe d'anges, et ses enfers regorgent de démons. Les anges (Thevada) sont en général bons et secourables. Ce sont les Dheva de l'Inde, ils protègent les humains, les accompagnent dans leurs expéditions, se métamorphosent pour les mieux seconder, quittent les régions célestes, deviennent hommes pour les mieux diriger; car l'homme est sans cesse en butte aux attaques des Phé (Assouras de l'Inde). Ce sont les démons qui ont juré la perte des humains et des dieux. Tour à tour anges, hommes, animaux ou éléments de la nature, ils sont partout, cherchant à tourmenter, à ruiner les hommes pour les entraîner dans leurs enfers. Ogres ou géants, ils luttent contre les dieux, souvent avec avantage, et parce que très puissants, ils occupent une majeure partie de la littérature mythologique du Laos. Que le lecteur nous pardonne de ne pas lui donner une liste des divinités mythologiques des livres laociens ; il faut y renoncer, et parce que la listé en serait trop longue, et parce qu'il est difficile de différencier, par exemple le Phra : Khavam, du Phra : Khachai, ou de donner un nom bien correspondant au Phra : Ganeça de l'Inde (le Theva Kan des Siamois), etc., etc... Quant aux divinités féminines, à part quelque unes telles que Phra : Nang Tholani (la dune de la terre), Phra : Nang Lasami (Laksmi de l'Inde), toutes les autres ne sont guère que des compagnes complaisantes ou forcées des dieux. Pour conclure ce paragraphe, disons un mot du Phra : Nerai. Il est si défiguré et si déformé qu'il ne peut retenir que l'attention des Laociens, sans attacher l'esprit de quiconque veut étudier un système, chercher les lignes plus marquées d'une religion.
    L'esprit du pauvre Laocien est plein de l'histoire de ses divinités; auxquelles il sacrifie plus pour se les rendre favorables que pour lui rendre un honneur de religion.
    Lorsqu'on examine ensuite la production des romans laociens, on est frappé de la quantité des ouvrages composés, de leur intérêt, et aussi de leur étendue. Nous en avons lu un grand nombre, beaucoup ne sont que des épisodes allongés des deux principaux : le Sin Sai et le Kalaket.
    Le fond de ces deux ouvrages est certainement le Ramayana. L'étendue en est considérable, et nous n'avons pu trouver nulle part l'ouvragé complet dans une même bibliothèque. Ces deux romans se complètent, et sont d'une longueur telle, qu'imprimés, ils comprendraient 4 ou 5 volumes in-12. A côté des légendes issues de l'Inde, nous y trouvons d'autres récits dont la source nous échappe ; tel, le récit de l'homme qui expose entre les roseaux du fleuve, dans une corbeille bitumée, et sous la garde de sa fille, ses trois petits enfants afin de les arracher à la colère d'un certain géant qui a juré d'exterminer la race humaine.

    ***

    Les romans laociens sont principalement les histoires légendaires des luttes des hommes contre les dieux, contre les géants. L'intérêt ne soutient pas pour l'Européen qui les lit par curiosité. Pour 1e Laocien, qui n'a pas de vue d'ensemble, chaque page satisfait son imagination et peu lui importe la suite. Aussi se contente-il de copier les passages qui lui plaisent, sans s'inquiéter de ce qui précède ou de ce qui suit. Que l'on juge par là des difficultés de l'étude de ces ouvrages.
    Il ne servirait à rien de donner une liste des romans les plus goûtés au Laos, ils sont légion. Les Siamois possèdent en double, dans leurs librairies, beaucoup de ces livres. Nous en jugeons la lecture moins intéressante parce que moins simple ; on n'y trouve plus la naïveté du primitif; on a mis de l'ordre dans le récit, et souvent même on l'a versifié.

    (A suivre).

    1918/433-437
    433-437
    Laos
    1918
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