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L'influence des étrangers au Thibet

L'INFLUENCE DES ÉTRANGERS AU THIBET
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    L'INFLUENCE DES ÉTRANGERS AU THIBET



    La question des influences étrangères au Thibet est assez complexe et difficile à analyser. Encore qu'il y ait des progrès matériels réalisés sur la périphérie sud-est de cette vaste contrée, la plus grande partie du pays reste réfractaire à toute pénétration digne de ce nom, et cet ostracisme est favorisé par les lamas. L'ossature rigide du lamaïsme au double point de vue religieux et administratif n'admet pas en effet d'immixtion étrangère. Les voies de communication sont des pistes à l'état rudimentaire, le service postal est mal organisé comme les autres services publics, en somme tout concourt à gêner les influences venues de l'extérieur.

    Toutefois, nous n'ignorons pas qu'Anglais et Chinois, après avoir essayé des sondages, ont obtenu quelques petits résultats. Le Dalaï-lama de Lhassa penchait plutôt vers les Anglais, tandis que Panchan-lama se rapprochait des Chinois.



    Au sud-ouest du Thibet.



    Ce qui intéresse le monde intéresse toujours l'Angleterre, à plus forte raison quand il s'agit d'un pays voisin de l'Inde. Aussi, sont-ils nombreux les explorateurs qui, avec plus ou moins de succès, ont cherché à atteindre et à étudier la région des Himalayas et de Lhassa. Les relations commerciales, la proximité, l'extension de l'Empire des Indes vers des aborigènes plus ou moins thibétains (Sikkim, Népal, Bootan, etc.) ont établi un contact. C'est ainsi que des spécialistes anglais ont été appelés à Lhassa pour construire un poste de T. S. F. et y établir même un cinéma.

    D'autre part, de futurs officiers thibétains s'en vont aux Indes suivre les cours des écoles militaires. De retour dans leur pays, ils sont fiers de leur instruction, de leur uniforme et, le verbe haut, font claquer leurs souliers ferrés. Cependant, ils sont vite repris par l'ambiance, aussi, tout en gardant un vernis anglophile, restent-ils profondément thibétains.

    Les relations diplomatiques se font plutôt par palabres interminables que par la filière des bureaux. Le Dalaï-lama est bien chef nominal, mais souvent il se trouve à la merci de ce qu'on pourrait appeler les « maires du palais ».



    Au nord-est et à l'est du Thibet.



    Les Chinois sont plus insinuants, plus persévérants. Ils avancent en pays thibétain, y établissent leurs cadres de fonctionnaires et finissent par absorber les populations autochtones qu'ils ont soumises. Ils font des offres polies aux Thibétains, les attirent dans leurs écoles officielles tant administratives que militaires de Nankin ou de Pékin (transportées ailleurs depuis la guerre sino-japonaise), les entourent de prévenances, favorisent le lamaïsme pour faire venir les lamas, etc. Et quand ces Thibétains, parfois de haute lignée comme feu Panchan-lama, Lola lama, reviennent chez eux, les yeux encore pleins des grandeurs chinoises, accompagnés de grosses escortes militaires qui les ont ramenés en grande pompe vers le « Toit du monde », le peuple ébloui les reçoit en petits triomphateurs. Vont-ils du moins, maintenant qu'ils sont instruits, savoir gré de tant d'attentions à leurs bienfaiteurs ? Pas le moins du monde. Facilement ils retourneront contre leurs mécènes les armes que ceux-ci leur ont données, comme fit Lola lama en 1935. Flatter la vanité thibétaine ne réussit pas beaucoup.

    Extérieurement, les relations sino thibétaines sont excellentes, le commerce marche normalement, mais le sabre peut facilement tomber des mains sur la tête du voisin, et la tentation de faire chanter la poudre est bien forte ! Si les régions du Sikang (Kam, Degué, Taofou, Louho, Iakiang, Litang, Batang) sont tranquilles, d'autres par contre, telles Dégué, Taopa et Kiang-tchen, sont fort troublées, et Yerkalo a même été repris par les Chinois aux Thibétains.



    Pratiquement, le pays reste interdit.



    La pénétration est donc très difficile et périlleuse. D'ailleurs, à part la périphérie, le Thibet reste toujours interdit aux étrangers. La plupart des explorateurs ont dû se déguiser c'est ce qu'ont fait de nos jours Mac Govern et Mme David Néel , et les missions officielles sont surveillées de très près.

    En 1932, M. Houang Mou Song avait été nommé envoyé extraordinaire de Nankin, avec résidence à Lhassa. Or, à peine a-t-il franchi la frontière, que son escorte chinoise est remplacée par une autre, thibétaine celle-là ; et à Lhassa, il a toutes les peines du monde, à force de cadeaux et d'argent, à accomplir seulement une partie de son programme.

    En 1936-37, un capitaine anglais, M. X... veut, par la Chine, pénétrer au Thibet ; Chinois et Thibétains le soupçonnent, ils voient en lui un espion, et M. X... doit se retirer.

    Plus récemment encore, MM. Guibaut et Liotard ne peuvent pousser jusqu'au bout leur exploration du Mékong et de la Salouen ; les Thibétains s'opposent à leur plan, et les Chinois les reconduisent poliment vers l'arrière. M. Liotard devait tomber sous le fer des sauvages Goloks ou Sedaks en automne 1940.

    Le Thibet semble donc jouer le contrepoids entre les influences anglaise et chinoise, influences d'ailleurs plus nominales que réelles.

    S'ouvrira-t-il un jour aux étrangers ? Il ne semble pas que l'heure soit encore venue. Le lamaïsme a des cadres trop rigides et trop exclusifs, et les lamas ont trop d'intérêt à garder le peuple dans l'ignorance et la soumission la plus complète.

    Le grand lama est à la fois chef religieux, chef militaire et chef administratif ; autour de lui gravitent des sortes de ministres, et ce sont eux qui exercent le pouvoir et veillent à l'intégrité des vieilles coutumes. Un « Grand lama » un peu rénovateur serait fort exposé à voir se précipiter sa réincarnation...

    Enfin, la population du Thibet n'augmente pas, elle décroît au contraire insensiblement, mais régulièrement.

    Est-il nécessaire d'ajouter que l'ostracisme des lamas entrave terriblement les progrès du catholicisme ?



    LOUIS VALOUR,

    Missionnaire des Marches thibétaines.


    1943/238-240
    238-240
    Chine
    1943
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