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L'imprimerie du Se-tchoan oriental

Se-tchoan Oriental L'imprimerie du Se-tchoan oriental LETTRE DU P. CARON
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    Se-tchoan Oriental

    L'imprimerie du Se-tchoan oriental

    LETTRE DU P. CARON

    Le livre est l'auxiliaire précieux des missionnaires : il complète leurs enseignements et il pénètre là où ils ne peuvent aller, pour semer le bon grain que la grâce de Dieu fera germer. Les missionnaires de Chine ne pouvaient, dans un pays où le livre est en honneur et où tout le monde aime à lire, négliger un tel moyen d'apostolat; aussi nous voyons, dès les premiers temps de leur arrivée en Chine, les missionnaires de la Société des Missions Étrangères composer des livres et les répandre autour d'eux.
    Ces livres étaient ou reproduits à la main ou imprimés à la façon chinoise: mais ces moyens étaient loin de donner des résultats satisfaisants. Plus souvent ils étaient imprimés dans des villes lointaines, à Shanghai, Pékin ou Hong-kong ; mais les provinces de l'ouest chinois sont d'un ravitaillement lent par suite de l'éloignement et de la difficulté des transports. Le seul moyen de transport pratique est la voie du fleuve Bleu, très long, dispendieux et aussi très périlleux à cause des nombreux rapides. Aussi les évêques du Se-tchoan et du Keuytcheou songèrent à créer, dans la région, une imprimerie, qui pût fournir, à des prix peu élevés et en nombre suffisant, les livres de doctrine et de propagande. Le premier pas pour cette création fut fait par Mgr Des flèches, Vicaire apostolique de la mission du Se-tchoan oriental.
    En 1858, il acheta dés caractères, avec l'espoir d'acquérir plus tard, au fur et à mesure de ses ressources, tout le matériel nécessaire à une petite imprimerie. En attendant, il les fit déposer au séminaire de Choui-ia-tang, à 150 lis de Tchong-kin.
    Deux ans plus tard, M. Eyraud, supérieur du séminaire, s'en servit pour procurer des livres classiques à ses, élèves. Il fabriqua une petite presse, distribua les caractères dans des casses immenses et, après avoir appris lui-même la composition, forma quelques élèves à ce travail. Tout était si primitif que la composition devenait un véritable jeu de patience. Cependant on vint à bout d'imprimer une grammaire latine, avec de l'encre faite par le P. Eyraud lui même. C'était à peine lisible ; aussi, découragé, il ne renouvela pas ses essais.
    L'oeuvre fut reprise plus tard, par le nouveau supérieur du séminaire, le P. Larcher. Il fit fabriquer une nouvelle presse en bois plus grande que l'ancienne et forger des châssis en fer. Il apprit à faire des rouleaux à encrer d'un ouvrier chinois qui revenait du Kouy-tcheou où il avait travaillé, sous la direction du P. Faurie, à des essais d'imprimerie qui n'eurent pas de lendemain. Il manquait encore au P. Larcher de savoir faire de l'encre. Celle qu'il employa n'était pas meilleure que celle du P. Eyraud, et les résultats ne furent pas plus satisfaisants.
    Mgr Des flèches aurait bien voulu donner suite à ses projets ; mais les besoins toujours croissants de la mission ne laissaient pas de fonds disponibles, et il reculait devant les grosses dépenses qu'entraînerait l'acquisition d'un Matériel complet. Il écrivit aux directeurs du séminaire des Missions Étrangères de Paris, pour les prier de faire apprendre à un nouveau missionnaire destiné à sa mission l'art de reproduire tout écrit européen ou chinois, par un nouveau procédé, dont il venait d'entendre parler et qui n'exigeait qu'un matériel restreint et d'un prix peu élevé.
    Les directeurs firent apprendre la zincographie à M. François Gourdon qu'ils destinaient au Se-tchoan.
    Le P. Gourdon arriva à Tchong-kin en 1866. Il y apportait un matériel complet, qui avait coûté 500 francs. C'était beaucoup pour la mission, c'était trop peu pour le but proposé : ce matériel ne servit qu'à la reproduction de circulaires.
    Mais le P. Gourdon apportait avec lui mieux qu'un matériel de zincographie; c'était une ardeur au travail et une volonté tenace que rien ne décourageait. Il allait reprendre l'oeuvre abandonnée par les PP. Eyraud et Larcher, pour la mener à bonne fin, malgré de nombreuses difficultés.
    En 1870, il fut nommé supérieur du petit séminaire. Lor qu'il fut. au courant de sa nouvelle charge, il reprit, par manière de distraction, l'impression d'un traité de rhétorique dont le P. Larcher n'avait fait tirer que quelques pages, et chercha à améliorer l'exécution du travail.
    Afin de rendre la composition plus stable, il découpa le zinc de vieilles caisses d'emballage et en fit des interlignes. L'encre employée jusqu'ici n'était que de la suie broyée avec de l'huile crue. C'était détestable... naturellement. Après plusieurs tâtonnements, il obtint, avec de l'huile d'abrasin cuite et' du noir de fumée préparée spécialement, une encre à peu près convenable. Ce n'était pas encore la perfection, cependant c'était presque le succès; malheureusement le P. Gourdon tomba malade et dut abandonner le séminaire et ses essais d'imprimerie.
    Le séminaire de Choui-ia-tang, installé au fond d'un étroit vallon, dans une maison chinoise que la chaleur de l'été rendait inhabitable, était devenu absolument insuffisant pour le nombre croissant des élèves. Sa reconstruction s'imposait. En 1874 il fut décidé qu'elle se ferait à Pe-ko-chou, dans un endroit plus sain, auprès du grand séminaire. Le P. Gourdon, dont la santé était rétablie, fut chargé de la direction des travaux ; et, dans ses plans il eut soin d'ajouter une annexe destinée à 1 imprimerie.
    Le séminaire était à peine installé dans les nouveaux bâtiments que déjà on commençait la composition, en caractères européens, des sermons chinois de Mgr Péroch eau.
    « On peut dire, en vérité, écrivait le P. Gourdon, que nous faisions gémir la presse. On entendait ses gémissements dans toute la maison. Je ne pouvais imprimer une planche en entier sans être obligé d'appeler le médecin en l'espèce un menuisier ou un forgeron pour la remettre de ses défaillances. Dans ces conditions le travail allait très lentement.
    « Plusieurs confrères, voyant qu'il ne nous manquait plus qu'une bonne presse et quelques instruments de première nécessité, m'exhortèrent fortement à les demander à Mgr Des flèches. Je suivis leur conseil. Sa Grandeur consentit, et la commande fut envoyée en France. Mais étant tous étrangers au métier, n'ayant ni catalogue ni données spéciales, notre commande ne fut pas assez précise et l'on ne nous envoya qu'une petite presse à roulette. Pour comble de malheur, l'emballage avait été négligé et la presse nous arriva brisée. C'était à décourager. Alors, de dépit, j'entrepris de construire moi-même une nouvelle presse ».
    C'est bien là le P. Gourdon. Tout autre aurait abandonné la partie. Lui, au contraire, de dépit comme il dit, malgré les insuccès précédents, entreprit la construction d'une nouvelle presse. Il y réussit si bien que plus tard elle pouvait faire concurrence à une stanhope venue d'Europe. Ecoutons le encore raconter lui-même comment il s'y prit.
    « J'achetai deux pierres de marbre que je lis polir' et rendre bien planes en les frottant l'une contre l'autre. Je les fis ensuite enchâsser dans des cadres de fer, l'une devait servir de marbre, elle glissait sur des rails en fer, l'autre devait servir de platine. Tout le bâti de la presse fut fait en bois dur, consolidé par des crampons de fer.
    « Cette presse m'avait coûté au total 40 ligatures et elle était bien réussie que plusieurs confrères, enchantés du succès, offrirent à fournir les fonds pour acheter des caractères chinois afin d'imprimer nos livres de religion : 500 taëls furent souscrits ».
    Ceci se passait au début de 1878. Pendant les vacances de la même année, M. 'Tchen, professeur de littérature chinoise au séminaire, fit le relevé des caractères es nécessaires pour l'impression des principaux livres de prières et, de doctrine, et peu après la commande fut envoyée à Shanghai.
    Mais pour la distribution de ces nouveaux caractères et pour la composition chinoise, la salle qui servait d'imprimerie était trop petite, il fallut ajouter une annexe à la première. L'installation fut terminée en 1880, et l'année suivante l'imprimerie fonctionna avec succès, aussi bien avec les caractères européens qu'avec les caractères chinois.
    Mgr Desflèches, qui avait dû rentrer en France sur ces entrefaites, n'eut point la joie de constater le succès d'une entreprise dont il avait eu l'initiative. Son successeur, Mgr Coupat, encouragea le P. Gourdon à perfectionner son oeuvre, et, en 1882, lui donna l'argent nécessaire pour acquérir les caractères chinois qui manquaient. Enfin il fit venir de France une presse à bras, avec tous les accessoires et de nouveaux caractères.
    A partir de 1883 commença un travail régulier et aussi actif que possible. Les deux presses ne chômèrent plus.
    Le temps était loin où le P. Gourdon s'occupait d'imprimerie par manière de distraction. Il avait maintenant un atelier complet, des travaux réglés et un personnel nombreux. Il commença à sentir le poids du fardeau, et il en vint à être tenté de regretter son entreprise. Cette pensée le poursuivait.
    La persécution de 1886 le délivra de cette obsession, en anéantissant l'imprimerie avec les autres établissements de la Mission. « Malgré la tristesse du moment, raconte- t-il, j'étais presque content, car je me sentais soulagé de n'avoir plus à porter ce fardeau ». Il ne devait pas rester longtemps au repos ; l'obéissance allait lui faire bientôt reprendre le travail.
    Tons les établissements de la Mission dans la ville de Tchongkin et dans les environs ayant été pillés, incendiés, rasés, il n'en resta rien, si ce n'est, à l'évêché une partie de la façade de la chapelle, sur laquelle on voit encore aujourd'hui les traces du feu. L'évêque et les missionnaires n'avaient plus où se loger, ils se réfugièrent au prétoire du tao-tai. En attenant que l'orage fît passé, Mgr Coupat songeait au relèvement des ruines. Il ne P avait penser, sans verser des larmes, au labeur de tant d'années anéanti en quelques heures. Un jour qu'il se lamentait ainsi sur la perte de l'imprimerie, dont il avait conçu tant d'espoirs pour l'instruction des chrétiens et la propagande parmi les païens, le P. Gourdon lui dit : «Consolez vous, Monseigneur, nous recommencerons ».
    Il recommença en effet à Cha-pin-pa, à 30 lis de Tchong-kin, dans de vielles maisons chinoises, où alla installer provisoirement le séminaire dont il reprenait la direction. Mais il fallut attendre un nouveau matériel, et l'imprimerie ne reprit ses travaux qu'en 1889.
    Le P. Gourdon avait souvent regretté l'absence d'une fonderie de caractères, dans sa première installation de Pe-kochou ; il résolut de la créer à Cha-pin-pa et de faire lui-même les matrices des caractères à l'aide de la galvanoplastie. Comme il ignorait la manière de procéder, il la fit apprendre en France par un nouveau missionnaire destiné au, Se-tchoan oriental, le P. Serre, qui vint en 1891 avec un matériel de galvanoplastie et enseigna au P. Gourdon ce qu'on lui avait appris à Paris. On se mit aussitôt au travail pour commencer les séries de matrices, qui ont atteint aujourd'hui le nombre de trente mille.
    Des moules et un fourneau à piston étaient arrivés en même temps que le matériel de galvanoplastie et, au fur et à mesure que s'augmentait le nombre des matrices, s'augmentait aussi le nombre des caractères.
    L'imprimerie n'avait que deux presses à bras qui ne suffisaient plus au travail; on en fit venir une troisième en 1893, ainsi qu'un fourneau spécial pour la fonte des clichés.
    En 1902, le P. Gourdon fatigué dut prendre quelque repos. Il obtint de Mgr Chouvellon l'autorisation de se rendre à Hong-kong et un crédit d'un millier de taëls pour faire de nouvelles acquisitions de matériel. Ses heures de loisir à Hong kong se passèrent auprès du P. Monnier, directeur de l'imprimerie de la Société des Missions Etrangères. Il s'y perfectionna dans l'art de la fonte des caractères et la reliure des livres; il acheta un nouveau fourneau à pédale pour la fonte des caractères, un étau pour raboter, une scie circulaire, un massicot, des instruments pour la reliure et enfin une nouvelle presse à pédale.
    Ainsi, à son retour à Tchong-kin, il put augmenter l'importance de l'imprimerie et lui ajouter un atelier de reliure. Mais bientôt on parla de la fondation d'un journal et pour cette nouvelle oeuvre il dut la développer encore.
    Les presses que possédait l'imprimerie n'étaient pas assez rapides : le P. Dangy, qui se trouvait en France, recueillit auprès de ses amis les fonds nécessaires, et acheta une presse à cylindre Marinoni.
    Le personnel ne suffisait pas, quoique depuis plusieurs années déjà le P. Gourdon eût cédé à un autre la direction du séminaire pour ne s'occuper que de l'imprimerie : Mgr Chouvellon lui adjoignit un missionnaire et un prêtre indigène.
    En 1905, l'imprimerie put lancer le journal La Vérité. La encore, comme pour la fondation de l'imprimerie, tout était à apprendre, tout était à créer. Malgré les tâtonnements et les difficultés du début, le journal vécut et put compter bientôt de nombreux abonnés.
    L'imprimerie, depuis sa fondation, partageait le sort du séminaire, et avec lui avait été installée provisoirement dans les vieilles maisons chinoises de Cha-pin-pa. Elle y était à l'étroit, il était impossible de mettre de l'ordre dans les ateliers ; la maison était infestée par les termites et il fallait une surveillance de tous les instants pour que les réserves de livres ne fussent pas dévorées ; enfin Cha-pin-pa situé à 30 lis de Tchong-kin était trop éloigné de la ville pour les relations et les expéditions.
    Après un provisoire qui avait duré près de vingt ans, la reconstruction du séminaire et de l'imprimerie fut décidée, mais chacun dans un endroit différent. Le grand séminaire fut édifié à Tse-mou-chan à une vingtaine de lis au nord-est de Tchong-kin, et l'imprimerie à quelques lis à l'est.
    Au mois de janvier 1906, le P. Gourdon avait la joie de se transporter avec tout son matériel dans le nouvel établissement. Depuis ce temps l'imprimerie s'est encore développée; elle a augmenté son matériel d'une autre presse à pédale, d'une perforeuse et d'une brocheuse mécanique ; elle fournit des livres de doctrine, de prière et de propagande à toutes nos missions de l'ouest de la Chine, et en expédie encore dans les autres provinces. Le nombre des abonnés au journal La Vérité approche de 2.000.

    C'est une belle oeuvre à laquelle le nom du P. Gourdon, qui compte aujourd'hui 79 ans, restera toujours attaché.

    1921/213-218
    213-218
    Chine
    1921
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