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L'idéal missionnaire

ANNALES DE LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES XXXIVe Année. No 204. MARS AVRIL 1932 SOMMAIRE Pages L'idéal Missionnaire, par Mgr DE GUÉRRTANT . . . . . 50 Le Monument de S. François Xavier dans l'île de Sancian . . . . 57 Le Congrès Eucharistique de Hanoi, par L. CADIÈRE . . . . 64 L'Ame d'un Missionnaire. Le P. Nempon, par le Chanoine. MONTEUUIS . . 71 En Cochinchine. Mon premier Poste, par F. PARREL . . . . 78
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    ANNALES
    DE LA

    SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉTRANGÈRES

    XXXIVe Année. No 204. MARS AVRIL 1932

    SOMMAIRE

    Pages

    L'idéal Missionnaire, par Mgr DE GUÉRRTANT . . . . . 50

    Le Monument de S. François Xavier dans l'île de Sancian . . . . 57

    Le Congrès Eucharistique de Hanoi, par L. CADIÈRE . . . . 64

    L'Ame d'un Missionnaire. Le P. Nempon, par le Chanoine. MONTEUUIS . . 71

    En Cochinchine. Mon premier Poste, par F. PARREL . . . . 78

    Mgr de Guébriant dans nos Missions de l'Inde . . . . . 83

    Un Pèlerinage de Jeunes au pays du Bienheureux Théophane Vénard . . 89

    Nouvelles des Missions et du Séminaire . . . . . . 91

    Bibliographie. . . . . . . . . . . 97

    UVRE DES PARTANTS

    Dons pour l'OEuvre . . . . . . . . . 99

    Recommandations . . . . . . . . . 99

    Nos Morts . . . . . . . . . . 99

    L'idéal missionnaire

    La Nouvelle Revue des Jeunes, s'inspirant des préoccupations élevées que l'Exposition Coloniale de Vincennes a mises à l'ordre du jour, tient à consacrer un de ses numéros aux Colonies et aux Missions (1). Conception française de l'OEuvre Coloniale, Conception française des Missions : c'est le double aspect qu'elle désire étudier et pour traiter le second elle s'est adressée au Supérieur de la Société des Missions Étrangères de Paris.

    A la vérité, pour quiconque se rend compte des caractères distinctifs propres à chaque société spécifiquement missionnaire, cette idée venait comme naturellement à l'esprit. La Société des Missions Étrangères de Paris est le plus ancien de tous les instituts missionnaires et aussi le plus français. Elle l'est par son origine et son esprit : elle l'est par la composition de son effectif. Sa tradition est la tradition ecclésiastique française du XVIIe siècle. Sa fondation est due aux initiatives clairvoyantes de l'Église de France intervenant dès les débuts du règne de Louis XIV auprès du Pape pour obtenir que l'épiscopat fût introduit dans les Missions. Et son règlement (Art. 101) stipule qu'on n'admettra pas les sujets « dont la langue maternelle n'est pas le français ». Elle n'a donc pratiquement pas de recrutement hors de France et à l'heure actuelle 98 1/2 % de ses membres sont Français de langue et de nationalité.

    Il y a donc des chances de trouver aux Missions Étrangères le dépôt authentique de la tradition missionnaire française, et la démarche de la Revue des Jeunes ne se trompait pas d'adresse. Ce qu'elle me demande, c'est de définir et de caractériser la conception française des Missions. Pour répondre à cette question un mot me vient de suite à l'esprit et me paraît du premier coup s'imposer. C'est le mot de désintéressement. Le missionnaire français est avant tout un désintéressé : il l'est comme individu, il l'est comme membre de sa congrégation, il l'est comme Français.

    (1) N° 7, du 15 juillet 1931.

    Quant à l'individu, à moins d'ignorer tout de la manière dont se recrute et se forme le missionnaire français et des conditions qui président à son envoi dans les missions, il est impossible de ne pas lui reconnaître comme une note caractéristique sautant aux yeux, le désintéressement complet. Quand, à la fin de ses études classiques, le jeune homme, futur missionnaire, a fait accepter à sa famille et à tous ceux qui tiennent à lui l'idée d'une séparation, d'un départ qui, « dans la tradition des Missions Etrangères, est sans esprit de retour » (Art. 194 du règlement) ; quand il a passé 6 ou 7 ans au Séminaire ou au Noviciat missionnaire, traversé l'épreuve du service militaire et atteint le terme des études longues et austères que l'Eglise lui impose, le soir du jour où l'ordination l'a fait prêtre, il se rend avec ses confrères, les prochains « Partants », à ce qu'on appelle dans la maison « la Salle des Exercices », et là, le Supérieur, parlant au nom du Pape, ou plutôt du Préfet de la Propagande, ce qui revient au même, donne la lecture d'une liste sur laquelle, au regard du nom de chaque Partant, est inscrit le nom de la Mission à laquelle il est affecté. C'est peut-être la Mandchourie glaciale ou l'âpre Corée ; c'est peut-être la Chine cantonaise toujours en effervescence ou la Chine centrale aujourd'hui à peine moins dangereuse ; c'est peut-être le Laos ou la Cochinchine, c'est peut-être l'Inde ou la Birmanie. Peu importe. L'intéressé n'a pas été consulté, il n'a pas eu à manifester ses préférences : il obéit. Un mois lui est accordé pour faire ses adieux à sa famille, un autre mois pour faire ses préparatifs. Puis il se rendra au port d'embarquement, où, après 2 ou 3 jours de repos à la petite Procure des Missions Etrangères, il prendra la mer. Dans de pareilles conditions, quelle préoccupation intéressée pourrait-il bien entretenir? Quelle différence essentielle y a-t-il entre lui et ceux dont l'Evangile raconte qu'ayant entendu l'appel de Jésus, ils laissèrent là leurs filets, quittèrent leur père et suivirent le Maître, « relictis retibus et patre secuti sunt eum » ? Quand le P. Pottier arriva en 1756 au Setchoan, province reculée à l'intérieur de la Chine et absolument interdite, où il n'y avait alors qu'un ou cieux prêtres chinois et, où lui-même n'avait pénétré qu'au prix d'incroyables périls, il écrivit ceci : « Dieu m'est témoin qu'en prenant le parti des Missions je n'ai jamais eu en vue que ma Propre sanctification, le salut de tant d'âmes qui périssent faute de ministres, et avant tout sa sainte gloire. C'est pourquoi, quelle que chose qui arrive... je ne crains rien, sinon de ne pas soutenir ma vocation par mes bonnes oeuvres ». Et il y vécut 36 ans de la vie la plus sainte et la plus féconde, mais aussi la plus dangereuse. Comment ne pas croire aux intentions qu'il affirmait devant Dieu être uniquement les siennes ? Et quelles raisons avons-nous d'imaginer que ses successeurs en aient d'autres ?

    Mais le missionnaire est l'homme d'une congrégation et, s'il n'a pas comme individu de vues intéressées, n'est-il pas l'instrument de celles que nourrit son Institut ? Je réponds : Non. Dans la tradition missionnaire française telle qu'en peut témoigner son héritière authentique, la Société des Missions Etrangères de Paris, le missionnaire français n'est pas un instrument aux mains d'une congrégation. Il est l'homme de l'Eglise. L'association religieuse dont il fait partie est un moyen, non un but. Le but, c'est l'Eglise à fonder là où elle n'existe pas encore ou ne fait que commencer à exister. L'établissement que le missionnaire français cherche à créer, c'est l'établissement ecclésiastique et non pas une annexe de son propre institut. Ecoutez ce que disent les Constitutions de la Société des M.-E. au 1er article du 1er chapitre de son règlement vieux de bientôt deux siècles et demi.

    « La première vue que Dieu donna aux Evêques et aux ecclésiastiques français qui se réunirent en Société au milieu du XVIIe siècle pour travailler à la conversion des infidèles... fut d'accélérer la conversion des Gentils, non seulement en leur annonçant l'Evangile, mais surtout en préparant... et élevant à l'état ecclésiastique ceux des nouveaux chrétiens ou de leurs enfants qui seraient jugés propres à ce saint état, afin de former dans chaque pays un clergé et un ordre hiérarchique tel que J.-C. et les Apôtres l'ont établi dans l'Eglise. Ils avaient compris que c'est là l'unique moyen de fonder la Religion d'une manière permanente, parce qu'il est difficile que l'Europe fournisse perpétuellement des prêtres à ces pays, et que seuls les prêtres indigènes peuvent enfin mettre leur patrie en état de n'avoir plus besoin de secours étrangers ».

    Ce langage sonne franc et clair. Il ne s'agit pas, pour le missionnaire français, d'imposer à des peuples lointains une tutelle religieuse, mais d'installer chez eux, à force de dévouement et d'abnégation, la chrétienté normalement organisée, c'est à dire l'Eglise devenant pour eux, le plus tôt possible, une institution nationale, chinoise en Chine, japonaise au Japon, comme elle est française en France et américaine en Amérique, avec des diocèses où les prêtres du pays paissent le troupeau fidèle sous la houlette d'un évêque du pays. Et c'est pourquoi la consigne donnée aux missionnaires par les Constitutions déjà citées n'est autre que celle-ci :

    « Pénétrés d'un esprit vraiment apostolique et n'ayant d'autre intérêt que celui de la religion, lorsqu'ils verront le clergé formé de manière à se perpétuer lui-même et les nouvelles Eglises assez solidement établies pour pouvoir se conduire elles-mêmes et se passer de leur présence et de leurs soins, ils consentiront avec joie, si le Saint Siège le juge à propos, à céder tous leurs établissements et à se retirer pour aller travailler ailleurs ». (Règlement de la Société des Missions Etrangères de Paris, Art. 2). Voilà, tiré de sa source la plus authentique, le programme de l'apostolat missionnaire tel que le formulaient au XVIIe siècle les missionnaires français, tel qu'ils l'ont toujours compris et pratiqué avant et après.

    Car le programme ainsi formulé n'est pas resté lettre morte. Dès qu'après un processus plus ou moins long selon les pays, il est devenu exécutable, il a été exécuté. Qu'on en juge par ce passage de la Bulle « Catholicae Fidei », datée du 16 juillet 1927, par laquelle est érigé le Diocèse Japonais de Nagasaki : « Nous n'ignorons pas, dit le Saint Père Pie XI, que le diocèse de Nagasaki au Japon, confié aux soins de la Société des Missions Etrangères de Paris et cultivé par elle dans un effort intense et par de remarquables travaux (impenso studio et conspicuis operibus), a vu au cours de ces dernières années grandir heureusement le nombre de ses fidèles et l'effectif de son clergé indigène. C'est pourquoi... le Supérieur Général de la dite Société Missionnaire ayant demandé instamment que, par notre autorité le diocèse de Nagasaki fût divisé et que fût remise au Clergé indigène la partie de ce diocèse, où le nombre des catholiques est le plus important et où fleurissent de nombreuses églises et des oeuvres variées, tandis que le reste du pays, où la prédication évangélique ne fait que commencer, serait séparée du diocèse de Nagasaki et laissée à la Société des M.-E de Paris pour qu'elle y forme un nouveau diocèse, nous avons cru devoir acquiescer de grand coeur (ultro libenterque) à cette supplique...

    Ne semble-t-il pas que les termes de cette Bulle aient été calqués sur le texte cité plus haut des Constitutions des M.-E., afin de faire ressortir à quel point les missionnaires français ont été exacts à accomplir scrupuleusement leur programme? On ne voit pas, en vérité, ce qui pourrait être imaginé de mieux pour faire aimer des peuples évangélisés la religion sainte qui se dépouille si généreusement et si complètement de tout ce qui pourrait être à leurs yeux un prétexte à se défier d'elle.

    Oui, le missionnaire français, en tant que missionnaire, est un grand désintéressé. Il ne l'est pas moins en tant que membre de l'Ordre ou de l'Institut auquel il appartient. J'ajoute qu'il l'est aussi en tant que fils de France.

    Jamais, jusqu'à ces dernières années, en aucun pays, les catholiques n'avaient eu la tentation de se représenter le missionnaire français sous les traits d'un nationaliste à tous crins, préoccupé de faire passer les peuples qu'il évangélise sous le domaine colonial de la France. Cette conception monstrueuse, cette accusation odieuse, de laquelle nous autres, missionnaires français, nous appelons à nos mères et à toutes les mères de missionnaires qui iront ces lignes, cette conception monstrueuse est née depuis la grande guerre, dans le cerveau de quelques « missiologues » envieux, soucieux d'ouvrir une soupape à leurs jalousies ou de se faire une réclame. J'ai lu, signée de M. Bourassa, publiciste canadien, l'affirmation révoltante que je cite de mémoire, garantissant l'idée, non les termes : en 1914, quand éclata la guerre, le missionnaire français oublia tous les devoirs de sa vocation et abandonna ses ouailles pour le plaisir d'aller « tuer du Boche » (!) Ailleurs, en Allemagne et surtout en Belgique, on affecte de distribuer au monde catholique les enseignements émanés du Saint Siège, ceux surtout qui demandent aux missionnaires de se dépouiller des préoccupations nationales, et on en fait l'application d'une manière naïvement exclusive aux missionnaires français seuls suspects. Certains Bulletins belges se sont fait de cette missiologie agressive une spécialité. C'est de la pure francophobie. Hâtons-nous de remarquer qu'elle est le fait de personnes étrangères aux Missions, cherchant à profiter de l'intérêt qui s'attache aujourd'hui à la question missionnaire pour acquérir à leurs Bulletins des lecteurs en dissertant à perte de vue sur les Missions sans y avoir jamais travaillé, sans même les avoir visitées ! Tandis qu'entre missionnaires, même de congrégations et de nationalités très diverses, on se rend mutuellement justice dans l'admiration réciproque et sincère de l'effort respectif soutenu sur tous les points du globe.

    Mieux vaut donc laisser tomber dans le mépris des attaques venues d'agresseurs si manifestement incompétents. Les seuls compétents sont les missionnaires eux-mêmes. Ce qu'ils pensent du prétendu chauvinisme des missionnaires français, je le trouve sous la plume d'un missionnaire italien, visiteur d'une des plus importantes Sociétés ayant des missions dans toutes les parties du monde. Son témoignage en vaut mille. Je cite le Billet Parisien, journal belge du 8 février 1928.

    « Le P. Ricaldone, vicaire général de la Congrégation des Salésiens, est un grand voyageur... Il revient d'Orient. Embarqué à Venise le 26 décembre 1926, il y rentrait le 8 décembre 1927, après être passé à... Bombay, Calcutta, Madras... en Birmanie... au Siam... au Cambodge... en Cochinchine... au Tonkin... à Hongkong... en Chine... au Japon... de nouveau en Chine... à Manille... à Malacca ; puis de nouveau la Chine, Siam, les Indes, Venise. Voilà j'imagine une belle tournée vicariale.

    « Or, en rendant compte de son voyage dans le Bulletin Salésien, le P. Ricaldone adresse aux missionnaires français un hommage fraternel qu'on ne peut lire sans émotion. Je voudrais, écrit-il, remercier les PP. des Missions Etrangères de Paris de l'accueil que partout, dans leurs séminaires comme dans leurs procures, dans la plus humble de leurs résidences comme dans leurs demeures épiscopales, ils ont fait au fils de Dom Bosco : simplicité, cordialité, prévenances, attentions, tout y était. A leur table, sous leur toit, je me croyais chez nous. Je devrais citer des noms : ils sont trop... Quel spectacle de vertus apostoliques ils m'ont offert, sans y prendre garde, rien qu'à agir, penser, parler devant l'étranger de passage aussi simplement que, chaque jour, ils le font entre eux... Zèle, esprit de sacrifice, amour de la prière, confiance en Dieu, souriant optimisme, labeur infatigable, sens de l'organisation, prudence et, consommant le tout, la divine charité, l'amour profond des âmes : voilà le type du missionnaire que j'ai pu contempler de Bombay à Tôkyô. Quel est donc le mauvais plaisant qui a osé les taxer d'un certain nationalisme, si déplacé en mission ? Missionnaires du Christ et de l'Évangile, ils ne sont que cela, mais tout cela. Ils ne songent qu'à gagner des âmes à Dieu, fonder des Eglises et aller porter plus loin leur vaillance. Que, par ricochet, je veux dire par l'exemple de leurs vertus et la force conquérante de leur charité, ils fassent aimer le noble pays d'où ils viennent, qui s'en étonnerait ? »

    J'ai dit qu'entre missionnaires on se rendait justice. En voilà la preuve. Or, je le répète, en matière de missions, le missionnaire seul est compétent. Ne cherchons pas d'autres témoignages...

    Désintéressé de lui-même, de sa famille, de sa congrégation, de sa nationalité, tout entier à l'Eglise qu'il veut fonder partout pour que partout elle remplisse, au plus grand bien des hommes, sa divine mission, voilà le missionnaire tel que le conçoit la tradition française. Le désintéressement est son essence, c'est tout lui-même.

    Mais ce mot de « désintéressement » les lecteurs de la Revue des Jeunes ne s'y tromperont pas, ce mot de « désintéressement » n'est qu'une façon modeste et discrète d'exprimer ce qu'il y a au monde de plus beau et de plus élevé... Puissent, aujourd'hui comme autrefois, en notre France aimée, beaucoup d'âmes de « Jeunes » s'éprendre de la sublime noblesse du sacrifice et venir nombreuses renforcer les rangs éclaircis de l'apostolat missionnaire !

    Mgr DE GUÉBRIANT.

    Si, au milieu de votre ardente jeunesse et au sein même de votre fière liberté, Jésus Christ vous dit le mot éternel qui fait les Apôtres : « Viens et suis-moi », comprenez que l'honneur qui vous est fait est grand ; courbez la tête sous le poids d'une gloire trop sainte et acceptez en tremblant, mais en aimant, cette couronne du sacerdoce, qui a des épines, comme celle du Christ, mais qui n'ensanglante le front de l'homme que pour l'amour des hommes et pour la gloire de Dieu.

    Abbé PERREYVE.
    1932/52-62
    52-62
    France
    1932
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