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L'exposition missionnaire de Lille

ANNALES DE LA Société des Missions Étrangères SOMMAIRE Texte : L'EXPOSITION MISSIONNAIRE DE LILLE. UN ÉVÊQUE FRANÇAIS DES MARCHES THIBÉTAINES. COMMENT J'AI ÉCHAPPÉ AUX MAINS DES COMMUNISTES ET DES PIRATES. UN COUP DE FOUDRE DANS LE CIEL BLEU. « ECHOS » DE LA RUE DU BAC. LE SACRE DE MGR FALIÈRE. Gravures : MGR DOUÊNEL ET SES PETITS GOURKHAS. LA MISSION DE KALIMPONG. UN PONT SUSPENDU AU THIBET. L'exposition missionnaire de Lille
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Étrangères

    SOMMAIRE

    Texte : L'EXPOSITION MISSIONNAIRE DE LILLE. UN ÉVÊQUE FRANÇAIS DES MARCHES THIBÉTAINES. COMMENT J'AI ÉCHAPPÉ AUX MAINS DES COMMUNISTES ET DES PIRATES. UN COUP DE FOUDRE DANS LE CIEL BLEU. « ECHOS » DE LA RUE DU BAC. LE SACRE DE MGR FALIÈRE.
    Gravures : MGR DOUÊNEL ET SES PETITS GOURKHAS. LA MISSION DE KALIMPONG. UN PONT SUSPENDU AU THIBET.

    L'exposition missionnaire de Lille

    Cette Semaine Missionnaire, du 5 au 12 octobre, a été un grand succès pour les OEuvres Pontificales de la Propagation de la Foi. Le diocèse de Lille est, du reste, un merveilleux champ de culture pour toutes les activités missionnaires. N'a-t-il pas donné aux Missions du monde entier plus de 300 religieux pour ne parler que des vivants et un nombre pour le moins égal de religieuses ? On lit sur les tableaux du stand diocésain, listes où il faut à chaque instant réparer des omissions involontaires, les noms de quelque 70 Jésuites, 45 Pères Blancs, 38 Lazaristes, autant de Maristes, 27 prêtres des Missions Etrangères, 20 Pères du Saint Esprit, 10 Franciscains, 10 Frères des Ecoles Chrétiennes, et nous n'énumérons que les très grands Ordres.
    Parmi les 50 Instituts missionnaires, 31 figuraient à l'Exposition : 17 Congrégations d'hommes et 14 Congrégations de femmes.
    Le Supérieur Général des Missions Etrangères, S. G. Mgr de Guébriant, donna le sermon d'ouverture, à l'église Saint-Maurice, devant une assistance de 5.000 personnes. Tous les sans-filistes de Radio Nord ont pu l'entendre ; nos lecteurs seront heureux de le lire ici.

    ***

    « Au nom des missionnaires présents ou absents dont l'OEuvre recueillera de cent manières le bénéfice matériel et moral de ces journées missionnaires, je remercie les catholiques et le clergé de Lille de les avoir encouragées et facilitées. Je remercie surtout S. E. le cardinal Liénart de les avoir autorisées et d'en avoir accepté le patronage. Chef et modèle d'un diocèse exubérant de vie et vibrant de toutes les générosités, l'Evêque de Lille, bien avant de revêtir la pourpre cardinalice, était un protecteur et un ami des Missions. Combien plus depuis que, devenu membre du Sacré Collège, il est associé de si près aux préoccupations qui étreignent le coeur du Pape et dont la principale il faut le dire parce que cela est et ne peut pas être autrement l'intense désir d'éteindre ou tout au moins d'atténuer le scandale qui dépasse tous les scandales et qui est peut-être à la racine de tous, le scandale du paganisme qui, 20 siècles après l'Incarnation, enveloppe encore de ses ténèbres les 2/3 de l'humanité.
    Ce scandale, M. F., regardons-le en face. Aussi bien nous ne sommes pas venus ici pour autre chose. « Leva-te oculos vestros et videte : Levez les yeux et voyez... » Dans ces paroles vous reconnaissez le cri échappé du coeur et des lèvres de notre Sauveur au début même de ses prédications, cri dont l'écho résonne depuis lors dans l'âme de quiconque a reçu une part de la grâce apostolique. Oui, au temps où N.-S. parcourait les campagnes de la Judée, une immense moisson était déjà mûre, celle des âmes qu'il allait racheter de son sang. Mûre ! Elle l'était déjà. Lui-même l'affirmait. Et 1900 ans ont passé depuis ! Où en sommes-nous ? Visitez, M. F., l'Exposition missionnaire. Entretenez-vous avec les vétérans de l'apostolat. Soyez attentifs aux conférences qu'ils donneront. Jetez les yeux sur les statistiques. Comparez, réfléchissez. Il vous restera de tout cela, j'en suis certain, de consolantes impressions. Vous toucherez du doigt le fait désormais accompli de l'universelle diffusion du Christianisme. Ces Diocèses dont les noms, si fréquemment vous paraissent étranges, ces Vicariats ou Préfectures apostoliques que le Saint Siège a érigés par centaines et qu'il multiplie d'année en année en les confiant aux Instituts missionnaires de tout vocable et de toute nationalité, c'est l'Eglise catholique couvrant d'ores et déjà le monde ; c'est le Sacerdoce de la Loi nouvelle désormais présent sur toutes les plages du globe ; c'est le Sacrifice eucharistique célébré d'un bout de la terre à l'autre, de jour et de nuit, sans une minute d'interruption, car grâce à la succession des heures aux différents méridiens, c'est toujours quelque part l'heure de la Messe et il y a des prêtres pour la célébrer, peut-être à des centaines sinon des milliers d'autels à la fois. C'est le résultat obtenu par l'effort apostolique, c'est-à-dire par l'effort missionnaire qui continue celui des Apôtres et dans lequel, M. F., vous avez votre part. Le spectacle est grandiose, certes, et pour quiconque réussirait à l'embrasser d'un coup d'oeil, saisissant. Reposez vos yeux sur lui, M. F., et goûtez à loisir tout ce qu'il comporte pour nous d'édification, de réconfort et d'espoir. Oui, l'Eglise, si belle dans nos pays catholiques où elle se présente à nous dans la splendeur de la hiérarchie complète, dans la force de son organisation, dans la bienfaisance de ses activités, elle est belle aussi, elle est émouvante à contempler dans ces pays de missions où lentement, péniblement mais sûrement, elle s'élève ou se relève, elle se construit ou se reconstruit sans se lasser jamais, sans hésiter un seul instant dans sa foi invincible aux promesses dont elle a le dépôt.

    Mais après avoir rassasié nos yeux de ce spectacle, M. F., levons-les encore et regardons plus loin : Levate... levate... Tous les peuples, à de rares exceptions près, sont atteints par l'Evangile. Oui. Mais dans quelle proportion ?

    Ici, la question change d'aspect. Il ne faut à aucun prix laisser notre admiration dégénérer en illusion. L'illusion serait impardonnable à une époque où la Terre est connue jusqu'en ses derniers recoins et où les données de la géographie statistique n'ont plus que des incertitudes de détail.

    Consultons donc ces données : dans le domaine des faits religieux, voici ce qu'elles répondent. Sur le nombre total des hommes 18 p. 100 sont catholiques, 8 p. 100 schismatiques, 12 p. 100 hérétiques, 14 p. 100 mahométans ou juifs, 13 p. 100 hindouistes, 8 p.100 bouddhistes, 15 p. 100 confucianistes, 6 p. 100 shintoïstes, 6 p.100 fétichistes, soit, en résumé sur 100 hommes vivants 38 chrétiens, 48 païens et 14 mahométans ou juifs, ou encore plus simplement 38 chrétiens et 62 non chrétiens.

    Cette proportion, désolante est-elle du moins en voie de s'améliorer ? Non. La Foi se propage dans le Monde, c'est incontestable. Mais elle est loin de gagner assez vite pour que son progrès fasse équilibre au pullulement païen. Car les nations à natalité déficiente se rencontrent surtout parmi les chrétiens ; et les peuples qui pullulent sont, la plupart, des païens : si bien que, malgré le progrès missionnaire, le pourcentage païen grandit.
    Alors... faut-il admettre avec les incrédules que l'Evangile a fait faillite ? Non, M. F. Pour qu'il y ait faillite, il faut qu'il y ait manque à tenir une promesse. Or, l'Evangile n'a pas promis qu'il serait accepté par tous les hommes, mais seulement qu'il leur serait proposé à tous. Car Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Il l'affirme : Vult omnes homines salvos fieri. Mais sa volonté ne s'accomplit que si l'instrument dont il entend se servir fait son devoir. Car le bien que Dieu veut aux hommes ne se fait pas sans l'intermédiaire des hommes : c'est l'ordre de sa Providence. Et lui-même nous invite à prier pour que sa Volonté s'accomplisse : Fiat Voluntas Tua.
    Cela étant, que vous en semblez, M. F. ? L'homme a-t-il été aux mains de Dieu un instrument docile du salut de ses semblables ? L'histoire est là pour répondre.
    D'une manière très générale, mais incontestablement vraie, on peut dire que l'instrument humain dont Dieu voulait se servir pour convertir l'humanité, est triple : C'est d'abord la Société chrétienne ; c'est ensuite la Nation chrétienne ; c'est enfin le Chrétien appelé individuellement à l'apostolat.

    ***

    Comment la Société chrétienne a-t-elle joué son rôle ? Une fois établie par les apôtres et leurs premiers successeurs, elle devait, dans les desseins de Dieu, s'étendre de proche en proche à la manière d'une tache d'huile et peu à peu couvrir le monde. Oui... Mais vous savez ce qui s'est passé. A peine le Soleil de la foi avait-il commencé à percer les ténèbres du paganisme que déjà le schisme et l'hérésie montaient comme une brume pour en obscurcir la lumière. Pour ne parler que des pays que nous appelons Pays de Missions, le Christianisme avait pénétré dès le IVe siècle jusqu'en Abyssinie. L'Ethiopie, il y a 1.500 ans, était chrétienne : c'était la voie ouverte vers le coeur du continent noir. Pourquoi le fleuve de la vérité n'a-t-il pas coulé jusqu'aux Grands Lacs, arrosé le Centre Africain et vivifié tous les pays de race nègre ? C'est qu'il avait perdu sa force en se figeant dans l'hérésie monophysite. Il n'y avait plus qu'à attendre le Cardinal Lavigerie et ses fils...
    Même catastrophe en Asie. Dès les premiers siècles, tout le proche Orient croyait en Jésus-Christ. L'Asie Mineure, l'Arabie, la Perse, des pays aujourd'hui impénétrables au missionnaire tels que l'Afghanistan, étaient christianisés. Un peu plus tard la religion s'introduisait en pleine Chine. Plus d'un monument d'authenticité certaine, telle la fameuse stèle de Si Gan Fou, toujours debout, prouve l'existence de chrétientés prospères dans les provinces du Nord de la Chine dès les VIe et VIIe siècles. Pourquoi ce christianisme oriental et extrême-oriental n'a-t-il pas duré ? Pourquoi ne s'est-il pas épanoui en Eglises populeuses et fécondes ? C'est que l'hérésie lui avait rongé le coeur. Il était Nestorien, il était Arien, il était Eutychéen, il était Jacobite..., il n'était plus Catholique. Séparé du tronc, il ne pouvait plus fleurir, il ne pouvait plus fructifier. Ailleurs, aux Grandes Indes, à la fin du XVe siècle, quand y apparurent les premiers conquérants portugais, ils retrouvèrent des groupes compacts de chrétiens. Ce sont les Syro Malabars. Pourquoi ce christianisme d'origine apostolique s'était-il cristallisé dans un groupement sans force expansive ? Toujours pour la même raison. L'hérésie l'avait stérilisé. Il était devenu Jacobite.
    Et tandis que la conquête évangélique était ainsi arrêtée, plus près du centre de l'Eglise, à l'arrière du front s'il est permis de s'exprimer ainsi, Photius et ses émules séparant peu à peu de Rome de grandes et glorieuses églises, étranglaient les courants qui leur apportaient la sève catholique et les confinaient dans l'isolement et l'immobilité. C'est ainsi que se forma à la périphérie du monde chrétien un mur de schisme et d'hérésie, un banc épais de brouillard que les rayons du Soleil évangélique n'arrivaient plus à percer. Mahomet pouvait venir et la Chrétienté encerclée était pour des siècles arrêtée dans sa diffusion bienfaisante.
    Ce n'est pas tout. Le rôle néfaste de l'hérésie et du schisme ne s'est pas borné à cet arrêt de la première expansion chrétienne. Lorsque les temps modernes s'ouvrirent et que les missionnaires réussirent enfin à rompre l'encerclement, à contourner l'obstacle et à atteindre les peuples restés païens, ils trouvèrent devant eux, sous une forme rajeunie, l'obstacle de l'hérésie. Dans une première période, ce sont les marchands protestants, anglais, hollandais, qui s'opposent aux voyages et aux entreprises des missionnaires, qui s'efforcent de les rendre suspects ou odieux aux monarques païens, et parfois, comme au Japon, contribuent à soulever contre les catholiques des persécutions violentes. Puis, dans une deuxième période, c'est là colonisation protestante anglo-saxonne qui ferme de vastes contrées à la propagande catholique. Enfin, dans la période contemporaine, c'est le prosélytisme protestant qui s'éveille, hésite quelque temps, puis s'intensifie jusqu'à défier, comme on le voit de nos jours, par l'écrasante supériorité de ses ressources en argent, en hommes, en influence, la concurrence catholique. Alors revient en mémoire la parabole évangélique : les bons ouvriers avaient ensemencé le champ ; ils s'étonnent d'y voir pousser l'ivraie. Et le Père de famille de dire : « Inimicus homo hoc fecit, c'est l'ennemi qui a fait cela ». Supprimez dans l'histoire du développement chrétien les déchirements intérieurs de la Chrétienté, le monde serait depuis longtemps converti. Aujourd'hui encore, supposez que l'unité se fasse entre les diverses dénominations chrétiennes et que viennent se fondre, en un seul bloc catholique, avec le monde latin, le monde russe et grec schismatique, le monde anglo-saxon protestant, toute l'Europe, toutes les Amériques, toute l'Océanie, tout le nord de l'Asie, toutes les chrétientés africaines, et la Société chrétienne retrouvant l'éclat divin de son rayonnement, le paganisme disparaîtrait en une ou deux générations de la surface du globe. Non, ce n'est pas l'Evangile qui a fait faillite, c'est le premier des instruments que Dieu avait préparés pour le propager qui a failli à sa Mission, c'est la Société chrétienne qui, en se divisant, a manqué à son rôle providentiel.

    ***

    J'ai nommé un deuxième instrument destiné dans le dessein de Dieu à répandre l'Evangile : la Nation chrétienne. Si, en dépit des schismes et des hérésies et de tous les dissolvants de l'unité chrétienne, les peuples restés catholiques ou du moins quelques-uns d'entre eux avaient compris leur devoir et l'avaient accompli, la situation religieuse du monde eût été renversée. Pour insuffisantes que soient peut-être chez certains d'entre vous, M. F., les connaissances historiques générales, qui donc ici ne se rend pas parfaitement compte que si telle ou telle nation catholique ne s'était pas dérobée au rôle que Dieu lui avait manifestement dévolu, l'aspect moral de l'humanité ne serait pas, à beaucoup près, ce qu'il est. Certes ; nous connaissons sans avoir besoin de les nommer, parmi les nations catholiques, plus d'une que l'on a appelées, à certains moments de l'histoire, très chrétienne, très catholique, très fidèle, à qui Dieu avait mis en main tous les moyens et fourni les meilleures occasions de christianiser maint peuple païen. Mais, de toutes celles que nous pourrions désigner par leur nom, quelle est celle, dites-moi, qui a compris sa vocation et y a répondu ? Il y a eu, nous le savons tous, de nobles intentions suivies d'effet partiel ; il y a eu des monarques, des gouverneurs, parfois et temporairement des gouvernements qui ont porté dignement leur responsabilité. Mais la Nation, en tant que telle et dans son ensemble qu'a-t-elle fait ? Pour quelques facilités procurées aux missionnaires, pour quelques services rendus à leur oeuvre, que d'obstacles ajoutés à ceux, déjà si grands, qui empêchent ou retardent l'évangélisation ! C'est par exemple le scandale de l'esclavage à des millions d'hommes sans défense. C'est l'âpreté des conquérants et des colonisateurs faisant disparaître devant elle les légitimes occupants du sol. C'est le mauvais exemple donné par les chrétiens, tels ceux que Saint François-Xavier indigné constatait déjà. C'est l'absurde revendication de privilèges périmés s'opposant à l'organisation de l'Eglise missionnaire. C'est la faveur accordée à la propagande mahométane au détriment de la propagande catholique. C'est la destruction du personnel enseignant catholique à l'heure même où les jeunesses païennes s'éveillaient au désir de savoir. C'est surtout l'enseignement des faux Evangiles prodigués aux peuples d'outre-mer, Evangile des Droits de l'homme, Evangile de Jean-Jacques, Evangile de Karl Marx, Evangile de Lénine substitués à l'Evangile de Dieu, folie monstrueuse qui produit sous nos yeux ses fruits maudits de haine et de ruines. Je m'arrête. L'énumération est déjà trop longue. Mettez ou ne mettez pas des noms sur les faits que j'ai indiqués, peu importe. Il reste que ce deuxième instrument préparé par Dieu pour convertir le monde, la Nation Chrétienne, n'a pas rempli sa mission ou ne l'a rempli que dans une mesure dérisoire.

    ***

    J'ai nommé un troisième et dernier instrument des desseins miséricordieux de Dieu sur les hommes. C'est l'homme lui-même, l'individu que Dieu appelle à continuer l'oeuvre des Apôtres et à qui il donne en conséquence une grâce spéciale. Combien sont ceux qui depuis le jour de l'Ascension ont entendu cet appel et quelle est la proportion de ceux qui y ont répondu ? Et combien sont ceux qui ont reçu cette grâce et quelle est la proportion de ceux qui ont été fidèles ? « Egredere de terra tua, et de cognatione tua, et de domo patris tui, et veni... : Quitte ton pays, quitte ta parenté, quitte la maison de ton père, et viens... » Ainsi parlait le Seigneur à Abraham, ainsi parle-t-il encore au futur missionnaire. Croyez-vous, M. F., que tous répondent à l'appel, que tous correspondent à la grâce ? Non, n'est-ce pas ? Vous n'avez pas pareille illusion. Pour quitter la patrie, la famille et le cher foyer, il faut imposer silence à la nature et surmonter les obstacles que la chair et le sang et les considérations humaines sèment sur la route du futur apôtre. « Egressus est itaque Abraham... » Abraham quitta donc ce qu'il devait quitter. Mais toutes les vocations ne sont pas obéies de même. Vous rappelez le jeune homme de l'Evangile que Jésus aima et appela, mais qui recula et se retira tristement : « Et abiit tristis ». Oui, à côté des grandes et nobles générosités, nombreuses sont les défaillances. Qui les supputera ? Combien de vocations à l'apostolat lointain n'ont pas été obéies ? Combien ont été empêchées ? Combien ont été détournées ? Combien ont été déviées, peut-être au nom d'intérêts soi-disant supérieurs, couvrant en réalité les calculs d'une prudence humaine. Et alors combien d'âmes sont restées dans le paganisme parce que l'instrument destiner à les en tirer s'est dérobé. Et à ce troisième point de vue comme aux deux autres, force nous est de redire : Non, l'Evangile n'a pas fait faillite, c'est l'instrument de sa propagation qui a défailli.

    ***

    Verriez-vous, M. F., dans ce que je viens de dire une tendance au pessimisme ? Ce serait une erreur. Ma tendance est précisément le contraire du pessimisme. Je cherche à vous expliquer comme je me l'explique à moi-même ce qui nous scandalise plus que tout autre scandale, parce que c'est la résultante des scandales de tous les temps et de tous les pays, le fait qu'un milliard au moins des hommes, 60% de l'effectif humain, reste 1.900 ans après la naissance de J.-C. en dehors de l'économie de la Rédemption. Il n'y a pas eu faillite du Christianisme ; il y a eu les défaillances humaines, et le mot d'ordre qui clôt l'Evangile reste le nôtre : Annoncez l'Evangile à toute créature.
    Alors, M. F., le devoir pour nous est clair et la conclusion pratique s'impose. Notre tour est venu dans l'ordre des temps d'être aux mains de la Providence l'instrument du salut de nos frères païens. Qu'importe si nos devanciers ont trop peu répondu à ce que la miséricorde divine attendait d'eux ! Prenons notre tâche telle que nous la présente le Maître de la moisson. Sans nous inquiéter des défaillances collectives ou individuelles qui ont jusqu'ici dérangé l'économie des miséricordes divines, ne songeons qu'à bien jouer le rôle dévolu à notre génération, afin que dans toute la mesure qui dépend de nous, les brebis errantes après lesquelles J.-C. soupire depuis si longtemps trouvent enfin le chemin du bercail et ne manquent pas des guides charitables qui leur en ouvriront la porte et les y introduiront. Les Missions catholiques, nous l'avons dit, couvrent d'ores et déjà le monde et c'est un résultat magnifique de notre effort à tous. Pour que ces chères Missions grandissent et gagnent de vitesse le paganisme qui pullule, redoublons de générosité, fournissons à l'Eglise missionnaire dans une mesure proportionnée à l'urgence de ses besoins le personnel et les ressources. Rien ne paraîtra difficile aux catholiques si tous, prêtres et fidèles, se décident à s'initier aux questions missionnaires et arrivent à se rendre compte de la place qu'elles occupent dans l'ensemble de la question religieuse. De quoi s'agit-il ? De convertir un milliard de païens. Sur quoi nous basons-nous pour croire et affirmer que pareille entreprise n'est pas chimérique ? Comment sont répartis sur la terre ces mille millions d'infidèles ? Quelle prise à l'évangélisation sur les races respectives, noire, brune, jaune ? De quels effectifs missionnaires dispose l'Eglise et comment les a-t-elle distribués ? Pourquoi la distribution est-elle si inégale, telle Congrégation ayant à évangéliser 200 millions de païens, telle autre n'en ayant que 3 ou 4, ou moins encore ? Pourquoi ne voit-on pas de monastères dans ces innombrables Missions qui les demandent et où ils trouveraient tant de vocations ? Comment expliquer que des catholiques cultivés continuent à employer indifféremment l'un pour l'autre le mot de sauvage et celui de païen, ignorant, semble-t-il, que l'immense majorité des païens appartient à des nations civilisées et puissantes ? Par quel malentendu s'imagine-t-on que les clergés indigènes commencent à peine à exister, et cela grâce à des initiatives des deux derniers papes, alors que nos missionnaires se sont depuis tant d'années dévoués à les recruter, à les développer, à les élever jusqu'à les mettre en état de fournir dès aujourd'hui les éléments d'un épiscopat ? Pourquoi certains diocèses fournissent-ils beaucoup de missionnaires et d'autres peu ou pas ? Pourquoi l'aumône des catholiques en faveur des missions, est-elle encore si loin d'égaler celle des protestants ? Quelles sont au point de vue catholique les conséquences de l'évolution si rapide qui s'accomplit ce les peuples païens, surtout en Asie ? Voilà, M. F., par manière d'échantillons, quelques-unes des questions de détail dont l'ensemble constitue ce qu'on peut appeler la question missionnaire. Si les fidèles l'ignorent, si les prêtres s'en désintéressent, s'ils se contentent de regarder les missions comme une bonne et grande oeuvre, entre beaucoup d'autres qui sollicitent leur charité, le but de ce grand effort qui, sous l'impulsion de Rome, organise les Missions et les OEuvres missionnaires et multiplie en leur faveur les appels à la chrétienté, le but de cet effort, dis-je, ne sera pas atteint. « Nihil volitum nisi proecognitum », dit un adage de la Scholastique. On ne veut une chose à fond que si on la connaît à fond. Profitez donc pour vous instruire, M. F., des occasions qui vous sont offertes ces jours ci : Exposition missionnaire, conférences et sermons missionnaires, entretiens avec les missionnaires, publications missionnaires présentées à votre choix judicieux pour que vous les lisiez ou que vous vous y abonniez. Oui, dans une filiale correspondance aux intentions de votre premier pasteur, qui, lui-même, filialement docile aux directions du Pape, vous offre tous ces moyens de vous éclairer, cherchez à en tirer tout le profit qu ils comportent et, dans la mesure même où vous en aurez profité, les Missions mieux aimées en profiteront, les OEuvres Pontificales qui les soutiennent en profiteront, la Propagation de la Foi en profitera et, ce qui seul importe, Dieu en sera glorifié et du Coeur de N.-S. J.-C. s'échappera un torrent de grâces nouvelles sur la vieille et noble nation, fille aînée de l'Eglise, qui s'efforce de mériter aujourd'hui comme autrefois l'honneur d'être la première Nation missionnaire. « Ainsi soit il ! »

    1930/222-230
    222-230
    France
    1930
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