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Lettre du Tonkin

Lettre du Tonkin
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    Lettre du Tonkin

    Je reviens de Nam-dinh, où je suis allé assister à l'exécution de deux criminels, Van Hieu (un ancien chrétien) et Van Thai (un néophyte). Depuis longtemps le premier, dont j'étais très content, m'avait demandé en grâce de les accompagner, quand lui et son complice seraient exécutés. Ce malheureux fils unique d'une mère très chrétienne, avait fait le désespoir de celle-ci pendant une quinzaine d'années par son inconduite et sa débauche. Arrêté avec trois autres complices pour vol et assassinat, Van Hieu s'était converti sincèrement dès le premier mois de son incarcération... Et, pour mieux réparer sa faute, il s'était (sur mon conseil) fait le catéchiste de tous les autres condamnés à mort, ou à perpétuité, qui étaient cellulaires comme lui, et à côté de lui... Souvent il me demandait des livres afin de mieux instruire ses camarades. Grâce à lui, j'ai pu baptiser plus de dix condamnés à morts et à perpétuité. J'avais obtenu l'année dernière du gardien chef que ce catéchiste improvisé pût enseigner une fois par jour les grands criminels, les uns après les autres. Il le faisait si bien qu'il avait gagné la confiance de tous ses camarades et les convertissait tous. Son enseignement était si solide que ses élèves demandaient sincèrement le baptême et, plus tard, la communion avant même d'être assez préparés. Et tous ces criminels comprennent si bien la religion que tous (quelques semaines après leur baptême) savaient se confesser et demandaient la communion : six ou sept condamnés ont fait leur première communion dans la prison depuis cinq mois. J'en ai trouvé de ces néophytes qui avaient des notions si nettes sur le péché, qu'ils se confessaient de leurs fautes présentes et passées comme d'anciens chrétiens d'une conscience délicate. Tous ont leur chapelet et une médaille du scapulaire et désirent communier le plus souvent possible. J'ai appris dernièrement que trois ou quatre condamnés à mort, jeûnaient tous les vendredis depuis plusieurs mois. Vers dix heures, on leur distribue à chacun leur part de riz chaud... Eh bien ! Eux, le gardaient jusqu'à midi, pour ne pas rompre le jeûne. Le Van Hieu avait jeûné tous les jours du dernier carême pour expier ses fautes et obtenir la grâce d'une banne mort. Il a été exaucé. Prévenu confidentiellement du jour et de l'heure de l'exécution, j'ai pris mes précautions pour arriver à temps à Nam-dinh. Quelle n'a pas été ma surprise en arrivant au train, de rencontrer les deux condamnés, entourés de quatre gendarmes l'arme au bras, dans la voiture que je prenais. (.Je les pensais cachés dans les fourgons)... De suite ils m'ont témoigné leur satisfaction... et ils ont continué à réciter leur chapelet. Pendant trois heures de chemin de fer, ils n'ont fait que réciter des prières... Arrivés à N.-D, on les a mis en cellule... Comme à Hanoi, ils ont prié beaucoup et dormi peu. A quatre heures et demie, le Procureur de la République, accompagné des gendarmes, d'un greffier, d'un interprète et de soldats, leur a communiqué que leur pourvoi en grâce était refusé. La sentence portée le... mars 1919 allait être exécutée. L'un d'eux a répondu : « Je suis bien coupable, je mérite mon châtiment et l'accepte volontiers ». Je les ai confessés... et puis j'ai demandé de les mettre dans la même cellule pour les communier ensemble. Après leur communion ils se sont recueillis un instant pour remercier Dieu et offrir leur vie afin d'expier leurs crimes. Toujours calmes et résignés ils laissent le bourreau faire leur toilette pour l'exécution. La guillotine était à cinq ou six mètres de la prison, ils s'y rendent individuellement entre le bourreau et i'aumônier, en priant toujours et à haute voix. Avant d'être couchés sur la funèbre planche, ils s'agenouillent pour recevoir une dernière bénédiction. En deux minutes tout était fini. Les spectateurs, assez peu nombreux, à cause de l'heure matinale et de l'éloignement de la prison, se sont retirés étonnés et édifiés d'une attitude si chrétienne. Depuis vingt ans, j'ai assisté ou préparés plus de trente condamnés à morts ; aucun ne m'avait donné autant de consolation que ces deux, pénitents.

    Hanoi, 18 avril 1920.
    B. DRONET,
    1920/444-445
    444-445
    Vietnam
    1920
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