Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Lettre du P. Figuet : Voyage au Laos 2 (Suite et Fin)

LAOS Voyage au Laos Lettre du P. Figuet Missionnaire apostolique (Fin) Nous passons quelques jours à Bassac. Le P. Mercier défait ses malles et s'installe, puisqu'il reste ici. Le mercredi soir, le P. Hospitalier nous arrive d'Oubon. Il vient au-devant de Sa Grandeur. La moitié des missionnaires du Laos se trouve ainsi réunie. Le jeudi, visite au commissariat de Ban-Mouang ; en revenant, nous passons chez le roi de Bassac: c'est un vieux bonhomme qui tousse, et crache beaucoup. Son palais ne ressemble au Louvre que de très loin.
Add this
    LAOS
    Voyage au Laos
    Lettre du P. Figuet
    Missionnaire apostolique
    (Fin)

    Nous passons quelques jours à Bassac. Le P. Mercier défait ses malles et s'installe, puisqu'il reste ici. Le mercredi soir, le P. Hospitalier nous arrive d'Oubon. Il vient au-devant de Sa Grandeur. La moitié des missionnaires du Laos se trouve ainsi réunie.
    Le jeudi, visite au commissariat de Ban-Mouang ; en revenant, nous passons chez le roi de Bassac: c'est un vieux bonhomme qui tousse, et crache beaucoup. Son palais ne ressemble au Louvre que de très loin.
    Le vendredi soir, 6 octobre, la chaloupe Garcerie emmène le P. Prodhomme avec les PP. Hospitalier et Malaval et votre serviteur. Rien de saillant en route.
    Nous arrivons à Pak-Moun le samedi soir, c'est là que nous attendons les autres confrères. Pak-Moun, comme son nom l'indique, est la bouche du Moun. Il y a un petit village, et nous sommes logés à la pagode, espèce de hangar, orné de chaque côté d'un plancher élevé d'un demi-mètre ; on dirait un corps de garde. Au milieu est une cage carrée ; c'est la chaire des grandes circonstances. Nous nous installons dans un des côtés, et les bateliers font la cuisine. La nuit est excellente, troublée seulement par les chiens qui parfois se mettent une dizaine à hurler ensemble.
    Les Talapoins viennent nous faire visite.
    « Pourquoi es-tu Talapoin, demande le P. Prodhomme à l'un d'eux ; n'est-ce pas parce que ta femme te trouvait trop vieux et t'a chassé? — Eh oui! Père, je ne pouvais plus travailler, elle m'a chassé et a pris un autre mari plus jeune, et pour ne pas mourir de faim, je suis entré à la pagode. »
    « Et toi? demande le Père à l'autre. — Moi, c'est absolument la même chose. »
    Le lundi soir, 9 octobre, la pirogue blanche du colonel arrive à Pak-Moun. Nous quittons la pagode et en route dans le Moun, grosse rivière, affluent du Mékong. En ce moment, le Mékong baisse; mais comme le Moun ne baisse ordinairement qu'un ou deux mois plus tard, il en résulte une différence considérable de niveau ; au confluent à cause de la largeur du lit, c'est peu sensible; mais plus haut il se produit un rapide très fort qui parfois est une véritable chute. Nous longeons la rive gauche du Moun, et la pirogue est docile à la rame: peu à peu nous sentons le courant devenir de plus en plus violent. Enfin, nous sommes arrivés. Nous descendons sur les rochers que j'admire, pendant que les colis sont transportés au delà du rapide, à une distance de cent cinquante mètres environ. Il y a là des blocs magnifiques, et je pense que nos confrères y auraient trouvé de belles pierres pour Notre-Dame des Aspirants. Malheureusement c'est un peu loin, et puis seraient-elles au bois de Meudon, il aurait fallu je crois, mobiliser pour les transporter plusieurs communautés de Paris et de Versailles.
    La manœuvre pour faire passer la pirogue au-dessus du rapide est intéressante. Le Moun fait ici un coude en tournant à gauche ; c'est à peu près juste au tournant, qu'est la grosse difficulté : resserrée entre les rochers et la rive et une masse de pierre située au milieu, l'eau court avec une force effrayante.
    « Il y a quelques années, nous dit le P. Prodhomme, deux Laotiens qui manœuvraient pour remonter une barque, furent jetés par le courant sur ce rocher du milieu; ils y restèrent quinze jours, recevant leur nourriture à l'aide d'un cerf-volant ».
    Nos hommes se mettent à l'œuvre ; le pilote tient la barre, quatre ou cinq rameurs avec des gaffes empêchent la barque de se briser sur les rochers, les autres sont à l'eau, au-dessous de l'endroit à franchir, et tirent la corde en rotin à laquelle est attachée la barque. Ils poussent des « ho ! Ho! » Capables d'ébranler le dôme des Invalides ; la pirogue monte doucement, et enfin après dix minutes bien employées, elle se trouve tranquillement à côté de la grande barque. C'est là que nous passons la nuit : l'endroit s'appelle Keng Tana ou Rapide de Tana.
    Le mardi matin, 10 octobre, Monseigneur arrive avec les PP. Couasnon et Berthéas ; leur retard est causé par la visite qu'ils ont faite au Colonel Résident et au Roi de Louang Prabang, chez le commissaire de Ban-Mouang. Les PP. Hospitalier, Malaval et votre serviteur s'installent dans la barque laotienne. Dans quelle catégorie se classerait ce genre de barque? Je ne suis pas assez versé dans l'art nautique pour répondre à la question.
    Figurez-vous une grande pirogue creusée dans un tronc d'arbre, on ajoute sur les bords des bambous liés ensemble qui l'élargissent et l'élèvent, et l'on recouvre le tout d'une voûte de feuillage, qui laisse à découvert les deux extrémités et un étroit passage des deux côtés de la barque. Ce passage est très important pour la manœuvre. Nos Laotiens, une douzaine environ, sont armés d'une solide gaffe en bambou, à l'une des extrémités de cette gaffe ils ont ménagé un crochet et à l'autre une sorte de fourche faite en attachant un morceau de bambou. Le rameur, qui se trouve en tête de la barque, pique sa gaffe ou l'accroche à une branche du rivage et la tenant solidement sur l'épaule, pousse ou tire selon l'occurrence, en suivant le passage le long de la barque. Dès qu'il est parti, un autre fait comme lui, et ainsi de suite. Arrivés à l'extrémité de la barque, ils reviennent à leur point de départ en passant de l'autre côté pour recommencer leur manœuvre. Ce mouvement tournant remplace l'hélice, moins la rapidité. Les difficultés sont nombreuses ; souvent l'eau n'est pas assez profonde, alors il faut se jeter à la rivière, soulever la barque à force de bras pour qu'elle franchisse l'obstacle ; d'autres fois, c'est un courant trop rapide, il faut tirer à la cordelle ; les rameurs sautent à l'eau ; l'un d'eux nage la corde aux dents ; puis, tous à la fois, tirent la barque avec vigueur en criant comme toujours : « Ho ! Ho ! »
    Quand l'obstacle est passé, ce sont des « hou hou » interminables. La première journée, nous avons parcouru trois kilomètres. Nous fîmes halte au bord du fleuve, et après un souper très champêtre, nous passâmes la nuit dans les barques.
    Le mercredi, nous montons tous dans la pirogue, qui est grande. Le milieu est une cabine assez bien aménagée ; les deux banquettes garnies de coussins lui donnent l'air d'un compartiment de chemin de fer ; mais outre la place des banquettes, on peut encore mettre une table et même quelques caisses. Cette embarcation va plus vite que l'autre : on rame quand le courant n'est pas trop fort ; mais pour marcher à la gaffe, elle est moins commode; aussi de temps à autre, un des Laotiens, en tirant sa perche, fait un faux pas et le plongeon suit de près, souligné par les éclats de rire de toute la bande qui lui crie klé (crocodile). Nous stoppons pour le déjeuner sur les rochers du bord. Le P. Berthéas, nouveau Nemrod, abat deux beaux singes qui fournissent au cuisinier de quoi décorer sa broche d'un magnifique gigot très mangeable, mais d'un goût un peu trop relevé.
    Le vendredi soir, nous arrivons à un village chrétien, desservi par Oubon. L'église nous sert d'abri ; je n'ai encore rien vu de si misérable. Elle est élevée sur pilotis, on y monte par un escalier dont les marches difficiles et branlantes n'ont rien de rassurant ; le plancher, en bambous écrasés, menace tout simplement de vous laisser passer à travers ; l'autel, assez grossièrement taillé, est surmonté d'une croix très simple et d'une petite statue de sainte Anne, patronne de la chrétienté. Le village s'appelle Ban-Boua (village des nénuphars).
    Les chrétiens, avertis par quelques coups de gong, viennent à l'église saluer Monseigneur. Le P. Prodhomme, qui connaît toute la mission, fait l'historique de chaque visiteur : il nous en montre deux ou trois atteints d'une sorte de maladie qui consiste à manger de la terre.
    A quelle sauce ? Allez-vous me demander.
    Il paraît cependant que le fait est absolument vrai, et, sans plaisanterie, sans jeu de mots, ces malheureux mangent bel et bien des boulettes de terre, ce qui leur donne un teint jaune et une mine souffreteuse.
    Le samedi 14 octobre, le P. Prodhomme nous réveille par un Benedicamus Domino matinal ; il est trois heures, et nous partons pour Oubon. Vers sept heures, nous traversons la ville et arrivons à la station chrétienne à l'extrémité ouest.
    L'église d'Oubon est vraiment bien. Le P. Dabin a mis à sa construction tout son cœur et toute sa bourse. Je ne vous décrirai ni son clocher, ni ses colonnes, ni sa voûte : son toit de tuiles mériterait une mention honorable ; tout a encore un cachet d'inachevé, mais laisse deviner le beau plan que le manque de ressources n'a pas permis d'achever. Le presbytère est beaucoup plus simple ; la plus grande partie du plancher est provisoire, — faute de planches. — Pourtant c'est une maison très habitable, surtout comparée à celle qui l'a précédée et que le P. Prodhomme avait payée, la somme de sept ticaux ! Le rez-de-chaussée sert de réfectoire et de salle de catéchisme. Le premier a trois pièces : chambres et salle de réception ; le second a trois pièces également ; il y a même, tout en haut, sous le toit de paille, un troisième étage où je n'ai pas encore pénétré ; c'est là paraît-il que gémissent les presses de l'imprimerie d'Oubonraxatani.
    Comme à Bassac, les chrétiens viennent en foule saluer Monseigneur. Les Annamites se font remarquer par leur présent : un porc tout préparé et entouré de fleurs.
    Les fidèles sont avides de petits objets ; s'ils ne viennent pas les mains vides, ils sont bien contents de s'en aller de même. Les croix surtout font leurs délices, les chapelets aussi, mais ils n'aiment pas les montures en fer, de fait elles se rouillent et se brisent facilement ; les scapulaires noirs sont aussi fort demandés, les médailles un peu moins, on préfère les croix : Klongkon ; je sais bien le mot, car c'était toujours à moi qu'on l'adressait. Parmi les visiteurs, le P. Dabin nous fait remarquer un lépreux, dont les plaies affreuses se sont fermées depuis qu'il est baptisé.
    Un mot au sujet du frère du roi de Siam ; Monseigneur lui a fait une visite qu'il a rendue avec amabilité. Il nous a dit avoir donné le nom de Marie à la rue qui vient de la ville à la Mission, et au dîner qu'il a offert à Monseigneur, il a porté un toast très aimable, m'a-t-on dit ; j'y ai compris deux mots : Santo papa, qui m'ont fait voir qu'il était bien romain ou qu'il le serait !
    Le jour de la Toussaint, Monseigneur a officié pontificalement après avoir donné le sacrement de Confirmation à 54 fidèles. Ajoutez 320 communions, et vous verrez que les confrères d'Oubon ne manquent pas de consolations.

    1900/131-137
    131-137
    Laos
    1900
    Aucune image