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Lettre du P. Figuet : Voyage au Laos 1

Annales De La Société Des Missions Étrangères LAOS Voyage au Laos Lettre du P. Figuet Missionnaire apostolique
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    Annales De La Société Des Missions Étrangères

    LAOS

    Voyage au Laos

    Lettre du P. Figuet

    Missionnaire apostolique

    Est-ce à cause de ma belle écriture? Le fait est que Monseigneur, malgré ma profonde ignorance en lart de narrer, ma chargé de la relation de notre voyage. Plusieurs fois déjà on vous a écrit du Laos, mais ce nétait pas encore le Laos, mission nouvelle, et il peut être bon de vous rappeler quels sont les moyens dy parvenir, quelles difficultés et quelles ressources on trouve sur le chemin. De la sorte, les confrères que vous nous enverrez bientôt, nentendront pas partout le refrain quon ne nous a pas épargné. Que voulez-vous quon vous dise? Mission nouvelle! On ne sait trop.
    A Saigon
    Nous quittions le bateau des Messageries à Saigon le 5 septembre, vers cinq heures et demie du soir. A la cure, le P. Ackermann nous reçoit et nous passons deux jours avec les PP. Le Mée et Moulins. Après le départ de ceux qui devaient continuer leur route de suite, nous sommes installés au séminaire pour attendre Mgr Cuaz. Nous trouvons là les PP. Bar et Dufil que nous connaissons déjà. Le P. Dumas supérieur est très bon pour nous; mais on a vite reconnu que la Garonne doit passer près de son pays.
    Le 15 septembre au soir, larrivée du Donnaï qui fait le service de Bangkok, était attendue; mais au bureau des Messageries, on était assez mal renseigné, et on ignorait si le navire arriverait ou non. Le P. Dumas, heureusement, en savait davantage : une pluie diluvienne étant tombée à l'heure où le Donnaï était espéré: «Messieurs, nous dit cet excellent prophète, il doit pleuvoir des évêques. »
    C'était vrai.
    Les évêques de Saigon et de Phnom-Penh arrivaient, amenant le premier vicaire apostolique du Laos.
    Le samedi 16 au matin, nous allons donc à l'évêché saluer Mgr Cuaz et recevoir sa bénédiction. C'est là aussi que nous retrouvons le P. Berthéas et que nous faisons connaissance avec le P. Couasnon. Enfin on commence à se trouver au Laos.
    Le P. Joubert, procureur de Saïgon, qui a accompagné Mgr Mossard à Bangkok, se met au travail de suite pour préparer notre départ.
    Le 21 au matin, Monseigneur partait avec le P. Couasnon pour s'arrêter à Phnom-Penh. Pendant ce temps, nous faisons nos préparatifs; des molletières en cuir, un casque colonial pour aller à cheval, une lampe, un porte bougie avec verre, globe, et différents autres objets sont achetés. Le P. Berthéas, avec de grands papiers plein les mains, passe des journées aux Messageries, s'occupant de l'embarquement des colis qui font partie de l'expédition.
    Da la Géographie pratique
    Enfin le départ approche. Vous savez qu'il y a deux voies pour aller à Phnom-Penh. Le bateau quitte Saïgon le soir, descend la rivière jusqu'à la mer, où il entre dans une branche du Mékong.
    Le chemin de fer part de bon matin et retrouve le bateau à Mytho. Il y a toujours correspondance, car le train est chargé de la poste. Les PP. Malaval et Mercier prennent le bateau avec les bagages, le samedi 23. Le P. Berthéas et votre serviteur attendent le lendemain, et à 7 heures du matin ils sont en chemin de fer qui roule, roule, roule sans incident jusqu'à Mytho, où nous sommes à 10 heures du matin.
    Changement de locomotion, nous voici maintenant sur un petit bateau qui vogue sur l'eau, voulez-vous que je dise sur les flots dorés du Mékong. Le fleuve nous apparaît immense avec ses rives basses, couvertes de palétuviers et de cocotiers au feuillage vert sombre. La Seine ferait, je crois, petite mine à côté de cette étendue de 1500 à 2.000 mètres de large.
    Le lundi 25, vers 9 heures du matin, nous arrivons à Phnom Penh.
    Ici s'opère le premier transbordement. Un coup d'il sur les colis n'est pas déplacé si l'on veut que tout arrive, aussi le P. Berthéas, casque en tête, suit-il l'opération avec un soin dont nous lui sommes reconnaissants.
    Enfin nous voici à bord du Phuoc-Kien; cette fois l'expédition est au complet : Monseigneur, les PP. Couasnon et Berthéas, nous trois et deux maîtres d'école.
    Après vingt-quatre heures de route, le mardi 26, second transbordement à Kratié. Le Bassac nous reçoit et remet au Phuoc-Kien toutes les curiosités laotiennes que les résidents envoient à l'Exposition. Nous pouvons dire que nous l'avons vue avant vous, cette mirifique Exposition, avec cette différence pourtant, que la plupart des objets exotiques étant solidement emballés, et nous dépourvus de rayons X, nous avons deviné plus que nous n'avons admiré. Il y avait cependant une belle cloche en bois et trois ou quatre paires de magnifiques défenses d'éléphants laissées à découvert.
    Désormais notre bateau ne marche pas la nuit à cause des difficultés de la route : courants très forts, rapides infranchissables à la saison sèche, arbres qui croissent dans le lit du fleuve, rochers nombreux, etc., etc. Nous passons la nuit à Sambor. Il y a des moustiques, et vous savez leurs victimes préférées! Le jeune sang fraîchement arrivé de France leur paraît succulent.
    On repart de bon matin, toujours admirant le paysage charmant de monotonie : de l'eau, des arbres, parfois une cabane, quelques habitants assez rares, des singes que la sirène du bateau affole; le soir, nous sommes à Stung-streng. Nous descendons faire un tour de promenade. Un Chinois nous arrête et nous invite à entrer dans sa boutique, ce que nous acceptons, et pendant que nous buvons le thé, il nous adresse de petits discours dont le principal est celui-ci :
    « Il y en a beaucoup moyen faire mission à Stung-streng. »
    Le brave homme voudrait que l'un de nous restât ici, et en partant il nous offre des couteaux très rudimentaires ; « mais la lame est bonne, » nous affirme le P. Couasnon, qui est une autorité en la matière.
    Enfin voici les chutes de Khône sud; vingt mètres de différence de niveau avec le bief supérieur. Il faut débarquer et traverser lîle en chemin de fer pour rejoindre un autre bateau, le Garcerie.
    Un colonel français. Réception.
    On accoste près de la gare. Tout se passe bien.
    Le train arrive vers midi avec un wagon pavoisé. Il amène le colonel Tournier, résident supérieur du Laos qui vient recevoir Monseigneur. Nous prenons place, et à travers la forêt nous arrivons à Khône nord.
    Le colonel est très aimable. Sa chaloupe nous attend, et pendant que nos bagages sont chargés sur le Garcerie, nous partons de suite avec la chaloupe officielle pour Khong où est le poste français. M. Gaillard, commissaire du gouvernement, et M. Dubruel, médecin-major du poste, venus avec le colonel recevoir Sa Grandeur, sont avec nous.
    L'espace n'est pas grand, et il fait chaud ; d'un côté le soleil, de l'autre la chaudière ; le colonel l'a prévu, quelques bouteilles de bière fraîche obtiennent beaucoup de succès. Ce n'est pas d'ailleurs le grand agrément du voyage.
    Ce qui nous a le plus charmé est assurément le colonel, il a une conversation très intéressante et remarquablement instructive ; pendant les quatre heures de notre traversée, il nous parle longuement du Laos qu'il connaît très bien. Comme résident supérieur, il travaille avec une ardeur intelligente à améliorer la condition des Lao tiens, tout en tirant du pays le plus possible pour le commerce et l'industrie de la France. Il a parcouru le Laos dans tous les sens, et revient d'un voyage à Luang - Prabang. Il a franchi les rapides en pirogue et na que des éloges pour lhabileté de ses rameurs. On peut lui parler de tout : la culture et l'élevage aussi bien que l'histoire des temps reculés du pays nont pas de secrets pour lui.
    Vers 4 heures et demie, nous débarquons entre deux haies de soldats indigènes qui rendent les honneurs. Le colonel offre lhospitalité à Monseigneur et au P. Couasnon, et le docteur nous conduit à son infirmerie, où il nous installe avec une grâce charmante dans ses appartements vides. Nous y rencontrons un jésuite de Shang-haï, le P. Heude, venu dans ces lointains parages chercher la preuve que Darwin sest trompé en faisant descendre lhomme du singe.
    Ces messieurs du poste français le connaissent bien, car les têtes aux belles cornes, dont ils font des portemanteaux lui plaisent beaucoup, et dans lintérêt de la science, il en enrichit sa collection en appauvrissant la leur. Le soir de cette même journée, le colonel réunit dans un banquet toute la colonie française pour saluer Monseigneur, à qui, dans un toast délicat, il offre ses vux les meilleurs, espérant que larrivée du premier évêque du Laos sera pour ce pays le commencement dune ère de prospérité, et il assure Sa Grandeur que les missionnaires trouveront toujours appui auprès des autorités françaises. Le vice-roi de Luang-Prabang et le frère du roi étaient présents, heureux de pouvoir causer un peu laotien avec le P. Couasnon.
    Le lendemain, fête de saint Michel, le P. Heude nous invite à assister à la sainte messe qu'il célèbre dans un appartement du docteur ; car M. le docteur y tient :
    « Pas de messe, pas de déjeuner, » a-t-il dit au bon père Jésuite en lui donnant lhospitalité.
    Nous devions ensuite présenter nos livrets, mais ils étaient dans nos valises et nos valises sur le bateau ; nous donnons les renseignements nécessaires au commissariat, nous réservant de faire viser nos livrets à Ban-Muang ; puis à larrivée du Garcerie, nous nous embarquons et continuons notre route vers Bassac, où nous arrivons à 9 heures du soir. Nous apercevons des lumières qui courent le long de la berge : cest la Mission. Labsence de ponton rend laccostage délicat.
    « Y a-t-il assez d'eau et où peut-on accoster? » demande le capitaine.
    Et le P. Rouyer agitant une lanterne rouge, se place à l'endroit en criant :
    « Il y a de l'eau ici, la tête du bateau. »
    Le mot est trop technique, et le capitaine sourit. Mais tout va bien, le bateau est amarré, et nous descendons pendant que les chrétiens débarquent les colis. A la maison qui est tout près, nous sommes reçus par le P. Prodhomme, le fondateur de la mission du Laos.
    La journée du lendemain se passe en visites que nous recevons; j'entends, pour la première fois, l'instrument de musique en honneur au Laos, le Ken : c'est un orgue. Une dizaine de tuyaux en bambou, de différentes longueurs, sont ajustés sur un gros tube dans lequel on souffle; avec les doigts, on ouvre tel ou tel tuyau et le son s'épanche doux ou aigrelet, faible ou fort selon la volonté de l'artiste. C'est assez joli, et je regrette que mon incompétence en musique ne me permette pas une étude plus approfondie de cet instrument. Je puis cependant parler de la soufflerie en homme qui s'y connaît. Elle est combinée de façon à ce que le son soit produit à toute aspiration et à toute respiration. Les exécutants ne respirent donc que par leur orgue, et ils ont de fameux soufflets, car plusieurs jouent pendant une heure, sans même que l'on constate un soupir, je veux dire une interruption dans la mélodie. Je ne parle pas des chansons, que la musique du Ken accompagne; quand je les comprendrai, je pourrai en dire quelque chose.
    1900/125-131
    125-131
    Laos
    1900
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