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Lettre du Laos

Lettre du Laos C'est à Oubone où j'étais en transit, venant de chez les Khas que j'ai reçu votre lettre m'apportant la réconfortante satisfaction de voir que vous n'aviez pas oublié la formule : « On s'écriera, on s'enverra dargent ! ». Je ne désespère pas d'être un jour enterré aux frais de l'Etat, si je commence à vivre aux crochets des autres. Mais enfin, il serait temps que je songeasse à faire une autre église à Nong-Khou, vu que j'y sévis depuis 24 ans dans la même paillote. Et vous savez si 24 ans c'est un bail dans la vie d'une construction au Laos !
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    Lettre du Laos
    C'est à Oubone où j'étais en transit, venant de chez les Khas que j'ai reçu votre lettre m'apportant la réconfortante satisfaction de voir que vous n'aviez pas oublié la formule : « On s'écriera, on s'enverra dargent ! ». Je ne désespère pas d'être un jour enterré aux frais de l'Etat, si je commence à vivre aux crochets des autres. Mais enfin, il serait temps que je songeasse à faire une autre église à Nong-Khou, vu que j'y sévis depuis 24 ans dans la même paillote. Et vous savez si 24 ans c'est un bail dans la vie d'une construction au Laos !
    Vous me demandez le récit de la fondation de Nong-Khou. Oui, je vous enverrai cela, vu que j'y étais en 1907, alors qu'en 1903 ce poste venait de se fonder et ne comptait guère que 80 chrétiens quand j'en héritai. Je pourrai aussi vous parler de Song-Nhé que j'ai entrepris quand il comptait 5 maisons, pas un chrétien, et que j'ai paternellement posé en d'autres bras l'ayant assez « oum » (porté) sur les miens totalisant 630 chrétiens et une centaine de catéchumènes. Mais comme il n'y a pas péril en la demeure, attendez un mois ou deux. (Nos Annales enregistrent cette promesse.)
    Je vous disais donc que j'arrivais de chez les Khas. Figurez-vous que je venais de passer un mois de juin abominable. Vous devez connaître les nuits sans sommeil. C'est plus dur que les routes sans auberges. Mais tout un mois sans dormir, sauf une nuit, voilà qui surpasse les calculs du Bureau des Longitudes. (Je ne sais pas au juste ce que c'est, mais je m'imagine que ce doit être, là-dedans, effarant comme chiffres, astronomique comme calcul !) Je sentais que mes idées s'en allaient... Je serais devenu fou en « m'ostinant » à vouloir marquer le pas dans ma solitude.
    Je me mis donc en selle sur « Spartacus » et m'enfuis vers Oubone. D'Oubone, en un jour, j'étais à Paksé, accompagné comme un Cardinal de mon Gentilhomme d'honneur, le P. Chatenet. L'animateur religieux de ce joli petit centre franco laotien, le P. Arnaud, avait été récemment mon « brillant second », tout au moins s'était-il initié chez moi aux harmonieuses beautés de la langue : il me le rendit en s'intéressant à la rééducation de mon organisme délabré. Il me mit au lait de ses chèvres : ça sentait bien quelque odeur sui generis, mais rien de plus santif (bon à la santé), comme on dit chez nous, à Baccarat (Meurthe-et-Moselle).
    Je me refaisais l'anatomie, je me rephosphorisais le cerveau, je me ripolinais le tempérament, « bamrung thàt », comme on dit au Laos, ici même. Tout cela emmy les invitations auxquelles il fallait répondre : Postes et Télégraphes, Commissariat, Ingénieurs agricoles, Travaux Publics et Milice indigène. Bref, de ribouldingue en nouba, je faisais connaissance avec un genre de vie absolument ignoré dans ma brousse austère. Est-ce manque d'entraînement ? Toujours est-il que je ne me sens aucun emballement pour ce genre de sports. Encore est-il qu'il ne faut pas rebuter tant de donnes volontés qui s'offrent avec tant de grâce française et de sincérité broussarde.
    Un beau jour, conduits par M. Georges Troude, nous fîmes les 130 kilomètres qui séparent Paksé de Saravane. Et ce fut là que je vis ce que je n'avais osé soupçonner dans la géographie de notre Laos que je croyais d'une platitude toute parisienne. On monte, on monte, on monte, sur les terres rouges, à 1.200 mètres, pour atteindre au plateau des Bolovens, bordé de montagnes magnifiques, coupé de coteaux gazonnés, au climat frais de France, aux ruisseaux d'eau claire, gazouillant ou grondant sur des rochers et des cailloux gisant au fond du lit, j'avais une envie folle de m'y rouler. Ah ! Nétait le devoir, je n'étais pas emballé pour retourner dans mes forêts quelconques, mes villages chétifs, mes plaines de sable monotones... Faut-il que, depuis vingt-cinq ans, le Ciel m'ait abandonné, et bien abandonné ! J'ai eu là la confirmation du soupçon -de cet abandon !
    En redescendant l'autre versant du plateau, on arrive à Tha-Teng, le plus beau village que j'aie jamais vu. Perdu dans la verdure intense, bien aligné par l'Administration, il donne envie de planter là sa tente. Il doit faire bon y vivre, y catéchiser, y travailler. Pays très riche, où la brousse pousse avec une telle rapidité, une telle densité, qu'on doit se demander si jamais on en viendra à bout.
    Sortant de là, on descend en tournants rapides un toboggan vers la plaine de Saravane : sans même l'avoir jamais vu, j'y reconnaissais le paysage dont je me gargarise la rétine depuis 25 ans : sable aride, terrain maigre, forêt clairière, où l'on végète mais sans plus.
    Nous arrivons à Saravane où, par télégramme, nous avions annoncé notre visite. Reçus d'une façon charmante par M. Boutin, adjoint au Commissaire. Celui-ci, absent, en tournée vers Attopeu. Les délicieux moments passés là ! On domine la Sédone, dominée à son tour, et pas très loin, par les hautes montagnes renfermant les agglomérations de Khas aux noms divers et dont quelques tribus sont encore insoumises. J'ai vu au stéréoscope des photos prises chez eux : de toute beauté ! On croirait des paysages alpestres. Au pied de la montagne, un petit village d'une dizaine de maisons extrêmement longues, placées en rayons de roue autour de la maison commune. Quand un membre de la famille se marie, on ajoute un compartiment à la cagna. Vu aussi les photos de chefs Khas à la Fête du Serment: bouclier d'une main, sabre de l'autre, ils évoluent en file indienne, exécutant une marche guerrière.
    Rentrés ravis de notre randonnée, nous fûmes, quelques jours après, sur les « pur sang » du P. Jantet (les plus fiers carcans que j'aie jamais vus !) visiter trois villages de Khas-Ong catholiques. Petits, mais très propres, situés parmi une végétation dont ma brousse ne me laissait pas soupçonner la possibilité, croyant bien avoir vu chez moi ce qui se faisait de mieux. Comme quoi on apprend toujours, en voyageant. Là encore, belles rivières (HueiChampi, Huei-Lapi, Huei-Palai) aux eaux claires et mugissantes, roulant sur des cailloux bien polis : on s'est mis à l'eau, on en a bu : les Khas du reste ne puisent que là.
    Ah ! Les braves gens ! D'une simplicité biblique ! Ils m'intéressaient avec leur accoutrement : une sorte de rabat par devant, un tortillon d'étoffe par derrière, voilà pour ces messieurs : un peu plus long, un peu plus large, un peu plus montant, voilà pour ces dames. Non, ils ne sont pas encore mûrs pour se faire blanchir à Londres. Incontestablement, Ribby habille mieux. La honte ne les oppressant pas, ils évoluent sans contrainte, affublés, grands et petits, d'une hotte assortie à leur taille et qu'ils ne quittent qu'au repos.
    Demain, Monseigneur me trouverait un remplaçant et m'enverrait là-bas que j'y filerais avec enthousiasme, tant j'y vois de possibilités pour notre action missionnaire. Il y a quatre villages de Khas-Allacks, près de la route Paksé-Saravane, vers le 25e kilomètre, qui ont demandé à suivre la religion. Et personne pour répondre à leur appel. Toujours la douloureuse plainte : parvuli petierunt panem, et nos erat qui frangeret eis ! De pauvres sauvages, simples et bons, ont demandé, pour ne pas mourir, un peu du pain qui donne la vraie vie, et il ne s'est trouvé personne pour le leur rompre ! Les Khas Ong, dispersés en petits villages, près les uns des autres (le plus loin est à 8 kilomètres) pourraient être réunis sur la grande route où ils ont déjà 2 villages, à 3 kilomètres de distance, et ce transplantement fort peu onéreux pour leur main-d'oeuvre et très avantageux pour leur petit commerce faciliterait leur instruction et permettrait au missionnaire d'aller de l'avant, vers des tribus plus éloignées.
    Dans cette région bienheureuse nous avons admiré trois églises Construites par le P. Jantet : plus belles que mes paillotes, j'allais dire : trop belles pour les Khas ! Hautes, en bois bien scié, aérées par de longues fenêtres : c'est l'idéal du genre, parce que très faciles à entretenir proprettes.
    J'ai passé ainsi du 29 juin au 31 juillet hors de mon garni. J'y suis rentré retapé et capable d'être remis en service ; la bête a repris du poil, elle peut trotter encore.
    Oui... mais faites l'impossible pour nous envoyer de jeunes recrues, le besoin s'en fait sentir : les vieux se penchent, les moyenâgeux se rouillent et si la brousse recule encore un peu chaque jour, que de bonnes terres restent en friche qui pourraient donner de si belles moissons!

    C.-M. DÉZAVELLE

    1931/256-259
    256-259
    Laos
    1931
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