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Lettre de Saigon

Lettre de Saigon
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    Lettre de Saigon

    Jeudi 11 juillet, j'ai assisté à Trà-ôn, près de Vinh-Lông, à une cérémonie vraiment grandiose, 48 baptêmes d'adultes, suivis de 15 mariages ou bénédictions : c'est un chiffre qui compte. Tous ces baptêmes, il est vrai, avaient été groupés pour rehausser celui du personnage qui fut, après Dieu, le promoteur de ce beau mouvement de conversions. Il se nomme M.Yen, promu Préfet (honoraire) par le Gouvernement de la Cochinchine. Il faut vous dire qu'ici ces titres annamites de « Cai-Tông », chef de canton, « Huyen », sous préfet et « Phu », préfet, quand ils ne sont pas le couronnement d'une carrière administrative, sont le plus souvent la reconnaissance publique d'une générosité royale : ainsi en fut-il pour de gros souscripteurs des emprunts de guerre. Ce fut sans doute le cas de notre richissime catéchumène. Toujours est-il que si sa conversion entraîna celle d'un groupe d'amis ou d'obligés, il faut reconnaître que M. Yen y fit intervenir des moyens de conviction autrement éloquents que le simple exemple : une école chrétienne et un catéchuménat, le tout à ses frais.
    Mais comment lui mémé avait il été amené à la religion ? A vrai dire, l'évolution avait été lente, entre deux influences familiales qui se disputaient cette âme ; celle de l'autel des ancêtres qui voulait le retenir dans le paganisme et celle du foyer chrétien qui voulait le jeter dans les bras du vrai Dieu. Ce fut cette dernière influence qui, doucement et sans heurts, finit par l'emporter ; et l'épouse catholique eut enfin raison de la famille païenne, et tellement raison qu'elle en entraîna plusieurs membres à la suite de son heureux néophyte.
    Elle est extrêmement remarquable l'action discrète de ces femmes annamites qui disparaissent toujours derrière leur mari, mais qui arrivent à les conduire tout de même. J'ajoute que M. Yen était un ancien du Collège Taberd, grande institution que les Frères des Ecoles chrétiennes dirigent à Saigon, en plein centre urbain. Le terrain était donc merveilleusement préparé.
    En même temps que lui se convertissait un jeune médecin de 30 ans, lui aussi grâce à son mariage avec une catholique. Pour décrocher son diplôme de Docteur en médecine, il lui faut aller en France où seule la peau d'âne du baccalauréat lui ouvrira l'accès de sa cinquième et dernière année de médecine. Le voilà donc, à 30 ans, revissé sur un banc scolaire ! Le malheur est qu'il doive laisser ici sa jeune femme et ses trois petites filles.
    A l'occasion de ces baptêmes, il y eut une grande réception chez le Phu Yen, ce qui m'a fait constater, de visu, le luxe d'une belle maison annamite. Il faut dire que M. le Phu est le contribuable le plus imposé de toute la très riche province de Cantho. Les maisons annamites n'ont pas d'étage, mais toutes, des plus modestes aux plus somptueuses, sont bâties sur un modèle uniforme : une double ou une quadruple rangée de colonnes soutiennent le toit en paillottes ou en tuiles; par devant une galerie ou véranda; au milieu une salle de réception ; au fond, dans les angles, deux chambres et, entre elles, au centre, l'autel des ancêtres, chez les païens ou, comme ici, l'autel de la Sainte Vierge. Ici encore toutes ces colonnes sont en bois de fer, imputrescible, et les portiques qui les relient ouvragés au possible. Le long de ces colonnes d'étroits panneaux où des sentences parallèles en caractères chinois sont sculptées sur ébène, ou dorées sur laque rouge, ou incrustées sur fond noir. Aux murs et sous les entrecolonnes pendent des tentures de satin multicolore où les doigts de fée des brodeurs annamites ou chinois ont semé un miroitement de sujets exotiques autour de caractères sentencieux tissés au fil d'or...
    Dans la grande salle en question, trois longues tables de 36 couverts chacune. Comme invités, un nombre considérable de Pères français et annamites, des fonctionnaires coloniaux et autres personnalités marquantes; pas de femmes, bien entendu, elles seront servies à part dans une dépendance : ainsi l'exige la politesse ancestrale.
    J'étais à côté du Dr Le-Quang-Trinh, légion d'honneur, blessé de guerre, un type très intéressant d'Annamite évolué : c'est le terme qui désigne ceux de nos protégés auxquels nous n'avons plus rien à apprendre. Ce docteur, en plus de son cabinet de consultations, dirige un journal aux idées saines, où le nationalisme n'a rien de l'intransigeance du bolchevisme de certains de ses compatriotes moscoutaires. Lê-Quang-Trinh s'en tient à une franche collaboration franco annamite, et je crois qu'il a parfaitement raison. C'est un catholique et il ne s'en cache pas : bien de ses coreligionnaires de France pourraient, pour le courage civique, prendre modèle sur lui. Elève des Frères de Saigon, il a parfait ses études en France ; ses jeunes frères sont à Stanislas, à Paris.
    A la lin du dîner, chaque missionnaire et prêtre indigène reçut proportionnellement à son âge ou à ses fonctions, une large enveloppe contenant un très large honoraire : pour nia part de benjamin, ce fut 200 piastres : je vais donc pouvoir utiliser à fond les rayons par trop vides de ma bibliothèque de nouveau professeur de latin et de bien d'autres choses plus ou moins connexes.
    Quelques détails sur Madame Yen intéresseront soeur, tante et cousines. Bà Phu (Mme la Préfète) à une cinquantaine d'années, mais comme elle n'a jamais travaillé au grand soleil équatorial son teint est loin d'être basané ; elle porte relativement jeune. Comme costume d'apparat, robe annamite en simple velours gros bleu, pantalon de soie blanche, petites mules brodées en perles. Par contre, des bijoux comme je ne crois pas en avoir déjà vu, à chaque main quatre bagues aux diamants énormes, au -cou des colliers et aux poignets des bracelets sertis de perles ou de brillants.
    Inutile de dire que la charité de ces gens-là ne se contente pas de rayonner sur leur pays d'origine, mais qu'elle s'étend jusqu'aux couvents de France, Clarisses, Carmélites et autres...
    Au retour, j'ai revu mon ancien poste de Caïmong où je m'étais initié l'an passé aux sévères beautés de la langue annamite : j'en suis revenu par voie fluviale. Au départ, j'avais quitté Saigon dans une puissante 18 HP Renault mise à notre disposition. Quelle vitalité dans cette Cochinchine, plus on la sillonne plus on est émerveillé : sur la roule de Saigon-Vinhlong on est en train de doubler quinze pouls. Décidément, je suis de l'avis de mon voisin de banquet, l'administration n'a pas trop démérité de la colonie, et la collaboration franco annamite sera toujours un inestimable bienfait pour la Cochinchine.

    Robert SÉMINEL,
    Missionnaire apostolique.

    1929/260-262
    260-262
    Vietnam
    1929
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