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Lettre de Mgr Demange : En chevauchant... (TAIKOU)

TAIKOU Lettre de Mgr Demange : Vicaire Apostolique En chevauchant... (TAIKOU) Que faire, à cheval, à n'oins que l'on ne songe ? J'ai terminé, il y a quelques semaines, ma visite pastorale dans les chrétientés du Nord-Ouest de la nouvelle Mission de Taikou. De 56 jours de tournée, 13 se sont passés sur les chemins. C'est la moyenne ordinaire, bien que dans certaines parties de la Mission, il faille perdre plus de temps, pour se rendre ainsi d'une station à l'autre. MAI JUIN 1913, N° 93.
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    TAIKOU

    Lettre de Mgr Demange :

    Vicaire Apostolique

    En chevauchant... (TAIKOU)

    Que faire, à cheval, à n'oins que l'on ne songe ?
    J'ai terminé, il y a quelques semaines, ma visite pastorale dans les chrétientés du Nord-Ouest de la nouvelle Mission de Taikou. De 56 jours de tournée, 13 se sont passés sur les chemins. C'est la moyenne ordinaire, bien que dans certaines parties de la Mission, il faille perdre plus de temps, pour se rendre ainsi d'une station à l'autre.

    MAI JUIN 1913, N° 93.

    Au fait, est-ce bien du temps perdu? Les conditions matérielles dans lesquelles on se trouve chez les chrétiens, sont tellement dépourvues de confort, les journées tellement chargées, que, si le missionnaire n'avait pas les voyages comme récréation, il n'y tiendrait pas. Quand le séjour dans une station dépasse 3 ou 4 jours, la tasse de riz ne dit plus grand chose, la tête devient lourde, et le sommeil n'est plus assez vigoureux pour rendre insensible aux caresses des petits visiteurs nocturnes qui ont établi garnison dans les fentes de la terre battue sur laquelle on s'étend.
    Après la dernière instruction de l'Evêque, la messe vient d'être célébrée ; une fois encore, le Roi du Ciel est descendu sur la planche fixée au mur de torchis, et, de là, dans le cur de ces pauvres gens. Ils vont emporter dans le milieu païen, leurs provisions d'âme pour de longs mois. L'Evêque a pris la mitre. Debout, juste au milieu de la chambre, sous la poutre la moins basse, car, dans la plupart de ces chapelles improvisées, malgré sa taille modeste, il touche le plafond, il confère le sacrement qui rend parfait chrétien, secours qui donnait, il n'y a pas si longtemps, la force aux martyrs, et doit, aujourd'hui, entretenir les âmes chrétiennes, petites veilleuses du Bon Dieu, qui brillent, espacées, au milieu des ténèbres opaques, si étendues encore, du paganisme.
    Ensuite, pendant que le missionnaire, dans le district duquel Evêque fait la visite, reçoit aux confréries, bénit les objets de piété, résout les derniers cas de conscience et met rapidement ses registres à jour, le servant dépouille l'autel : ornements, chandeliers, missel, pierre sacrée, tout va prendre sa place dans le panier d'osier qui forme le bagage d'administration. On ficelle solidement le tout, et le paquet est mis sur le dos du porteur, venu de la station suivante.
    La dernière écuellée de riz rapidement avalée, on franchit, en se courbant, la porte basse de cette petite maison, que, pour deux ou trois jours, les habitants ont prêtée à Dieu, et, dans la cour, on monte en selle.
    Une dernière bénédiction aux chrétiens et chrétiennes qui saluent jusqu'à terre, plusieurs les larmes aux yeux, se demandant s'ils vivront quatre ans encore, pour revoir leur Evêque, et, quelques instants après, on est sur la route.
    Durant la première heure, régulièrement, on ne pense à rien. Le corps prend sa revanche. Les yeux se reposent sur le paysage grandiose, du spectacle des murs lézardés et enfumés, des loques, et d'un ameublement très primitif et peu tentant pour la curiosité. On respire avec volupté un air non cent fois respire ; loxygène reprend dans l'organisme, la place qui lui est due, et surtout on jouit de posséder de l'espace.
    Posséder de l'espace. Cela ne vous dit rien, sans doute, mais s'il vous était donné d'expérimenter le sentiment de « rétrécissement », (le mot est coréen, pour désigner une chose qui l'est bien aussi), que l'on éprouve à vivre, assis par terre, pendant des jours, dans une chambre d'un peu plus de 2 mètres carrés, sans autre lumière que celle qui filtre, comme par un soupirail, à travers le papier des portes, vous vous expliqueriez le geste des jeunes missionnaires, au sang encore trop vif, qui lancent, en sortant de là, leur cheval au galop, pendant des kilomètres.
    Quand ce premier besoin est calmé, l'homme redevient un animal pensant. Peu de conversations : on marche forcément à la file indienne dans ces sentiers que nous décorons du nom de route. Trouve-t-on par hasard une des grandes voies que les Japonais commencent à établir, le cheval coréen refuse obstinément de marcher autrement que le nez dans la queue de celui qui le précède, ou, s'il est chef de file, il menace de s'insurger à la première apparition d'un compagnon à droite ou à gauche. Votre palefrenier trouve cela tout naturel, les piétons se suivent ainsi l'un derrière l'autre sur les routes nouvelles où ils pourraient marcher cinq ou six de front.
    Dans ces conditions, toute conversation est presque impossible ; on échange bien, de-ci, de-là, quelques réflexions, mais les causeries suivies sont réservées pour l'auberge où l'on devisera, en attendant le riz.
    Sur les routes, on médite.
    En combien de points? Je serais fort embarrassé pour vous le dire. La méthode de saint Ignace ou celle de Saint-Sulpice n'ont pas été faites pour ce genre de réflexions ; mais l'exercice de la présence de Dieu, devant cette nature primitive et grandiose, est singulièrement aisé. On passe d'un sujet à l'autre, et, vu leur objet, les distractions n'en sont pas.
    Ma première pensée était généralement pour me demander combien il me restait de jours avant la fin ; pas, comme jadis, au collège, par désir des vacances, au contraire. Ce travail, pourtant intense et un peu fiévreux de la vie d'administration, qui, du lever au coucher, quelquefois tardif, nous laissait à peine le temps de dire notre bréviaire et de faire quelques exercices de piété, le plus souvent abrégés, ce travail, comparé à ma vie de Taikou, c'était pour moi des vacances.
    J'avais quitté, depuis de longues années, cette vie de la brousse, pour l'existence, physiquement plus aisée, de professeur et de journaliste, et je me demandais bien un peu comment le cadavre, (comme disait le Curé d'Ars), allait se comporter, en la reprenant. A ce genre d'existence, ou la nature trouve rarement son compte, on se fait aisément, en arrivant, jeune, en Mission ; l'âge rend moins souple. Pour la nourriture, heureusement, je ne craignais rien, ayant constamment recherché les occasions de me remettre au régime du riz à l'eau et des choux et navets salés. Pour le reste, je devais m'y refaire. Une série de courbatures les premières nuits furent tout mon « noviciat ». Cette vie ne me coûta pas plus qu'aux missionnaires qui m'accompagnaient. En comptant les jours, c'était mon retour à Taikou que j'appréhendais.
    Ici, dans les chrétientés, le travail, certes, était intense, mais les soucis peu nombreux, et j'avais beaucoup de consolations : on ne pénètre pas l'âme de la plupart des chrétiens coréens, sans que ce regard excite une action de grâce au Ciel, et, plus souvent que vous ne pouvez croire, une sincère admiration.
    Là-bas à l'évêché (!), dans ma chambre, également coréenne, se conservaient, en mon absence, les soucis que j'y avais laissés ; d'autres sûrement s'y ajoutaient, qui ne pouvaient courir après moi, mais allaient se jeter à ma rencontre, dès que j'aurais fait glisser la porte d'entrée. Dans 40, 20, 10 jours j'allais reprendre leur compagnie pour dix mois. Parmi eux, les plus tapageurs, ceux de la première heure, oh ! Que je voudrais leur donner congé ! Non vraiment, je ne dois pas avoir la vocation de vivre en leur société. J'en ai déjà parlé aux vénérées dames de l'OEuvre des Partants : ce sont ceux qui ne doivent mourir que lorsque la dernière tuile de mon Séminaire sera posée. Hélas ! Il manque plus d'une des signatures nécessaires à leur condamnation à mort. Mais je n'y reviendrai pas ; si cela soulage celui qui en parle, et peut même provoquer quelqu'une de ces signatures tant désirées, ce doit être bien fastidieux à entendre.
    A leur propos, je m'accuserai seulement du péché de présomption. Quand, au moment du sacre, je m'offrais à Dieu, pour qu'Il fît de moi ce qu'Il voudrait, je pensais avoir prévu à peu près tous les genres de difficultés qu'Il réserve à un Evêque missionnaire. Eh bien ! Cela, c'était de la présomption. Je n'avais pas prévu que la pauvreté excessive, pour l'installation d'une nouvelle Mission, m'obligerait, et peut-être mon ou mes successeurs, à retarder indéfiniment l'exécution exécution duvres dont je vois pourtant le besoin urgent, et les autres moyens d'exécution duvres aussi qui doivent être établies, pour que le but que s'est proposé le Saint-Père, en décrétant la création de cette Mission nouvelle, soit réalisé.
    Donc, ma première réflexion se terminait, en voyant chaque jour approcher celui du retour, par le seul acte possible : celui de la résignation.
    Les autres réflexions ? Inspirées par ce que j'avais sous les yeux, elles se pressaient nombreuses, sautant d'un tournaient vers le passé, s'appesantissaient sur le présent ou se soulevaient vers l'avenir.
    Le passé ! Tout le rappelle, chaque jour : ce manque d'air, d'espace ; cette table où la mortification volontaire ne trouve guère à s'exercer ; cette vie sous la tente pour tout dire, elle est restée la même qu'autrefois ; mais à présent, nous la menons quatre ou cinq mois par an, nos prédécesseurs ne la quittaient pour ainsi dire jamais. Mgr Daveluy, pour qui j'ai une dévotion spéciale, ayant hérité de son nom coréen, et, comme lui et seul avec lui, ayant reçu l'onction épiscopale sur la terre coréenne, Mgr Daveluy mena cette vie de contrainte continuelle, sans pouvoir un seul jour voyager à découvert, se permettre une promenade, une conversation à voix haute, pendant plus de vingt ans. Au bout, c'était la hache du bourreau.
    Le souvenir de ces grands prédécesseurs qui ont suivi de nuit, la plupart du temps sous le chapeau de deuil, les sentiers que nous suivons ; qui se sont arrêtés comme nous pour respirer au sommet de ces monts escarpés ; qui ont eu ces rochers, ces arbres sous les yeux et ont fait descendre la divine victime qu'ils devaient imiter jusqu'au bout, dans ces paillotes où nous la consacrons nous-mêmes, qui, enfin, ont semé dans les larmes et le sang ce que nous récoltons aujourd'hui, ce souvenir est étonnement présent dans nos voyages d'administration.
    Voici un Coréen en deuil. L'imagination se reporte en arrière, se représente un de ces contrebandiers de la Foi. Sous le large chapeau de joncs, derrière le voile qui cache la figure, elle cherche à deviner ses traits, se demande à quoi il songeait, lorsque comme nous, mais avec plus de hâte, n'étant pas sûr du lendemain, il allait porter aux fidèles, cachés dans ces catacombes de paille et de boue, les sacrements qui les purifiaient et leur donnaient la force du martyre.
    Comme ils sont intéressants les récits des vieillards qui les ont connus !
    Le soir, la table basse enlevée, la pipe allumée, quand, moment bien agréable aux uns et aux autres, les chrétiens se pressent autour de la soutane de l'Evêque et des Pères, pour un moment de causerie familière, souvent la parole est à ces témoins des anciens âges. « L'autre évêque An, (Mgr Daveluy,) était bien plus sévère que Monseigneur, mais il nous aimait bien, aussi ». Suivent des anecdotes, bien des fois entendues, mais qu'on ne se lasse pas de faire répéter, comme on ne se lasse pas de relire les pages glorieuses et les plus simples de l'histoire de la famille. « Ah ! Conclut le narrateur à barbe blanche, l'Evêque avait bien raison d'être sévère, il fallait que les chrétiens de ces temps-là fussent plus solides que ceux d'aujourd'hui et ils l'étaient. Nous ne les valons pas ! » Personne n'est tenté de sourire devant l'opinion de ce «laudator temporis acti » ; les jeunes hochent la tête, et les enfants, qui ont du sang de ces témoins de Jésus, dont les yeux si ardents passent du narrateur à l'Evêque qui tire la conclusion du récit, ces enfants se disent qu'il faut profiter de son mieux du passage du Bon Dieu que, pour la plupart, hélas ! Ils ne voient guère plus souvent qu'alors.
    Ici, c'est un bout d'allée bien dissimulée, mais où les arbres régulièrement plantés accusent une main européenne. C'était une des résidences du missionnaire, au temps des grandes chaleurs. Sans souci du lendemain, il plantait, pour ses successeurs, une petite allée ombreuse où ils pourraient dire leur bréviaire.
    N'est-il pas de nature à faire réfléchir, ce geste de la victime de demain, traquée de toute part, dont le logement ne tardera pas à être dans le voisinage du geôlier, et qui, dans ce détail, trahit sa foi dans l'avenir ? Oh ! Oui, qu'il avait raison ! Nous sommes des unités d'une seconde dans l'éternité de l'Eglise. Après nous, d'autres. Chacun trace son bout de sillon, plus ou moins long, qu'importe ; il diaprait et l'Eglise s'établit. Le défrichement avance et cela suffit, l'ouvrier d'un jour s'endort, un autre viendra qui reprendra la pioche où le précédent a dû la déposer.
    Et cependant, comme nous, ces prédécesseurs ont eu leurs rêves, leurs impatiences aussi ; et combien justifiées ! Si l'Eglise s'étend sans arrêt, la lenteur du mouvement leur laissait et nous laisse la crève cur de voir ces pauvres Coréens, nos contemporains, quitter, en masse, cette terre qui leur fut bien ingrate, avant que le Royaume des Cieux ait pu atteindre autre chose qu'une minorité.
    Au balancement du cheval, elle ne berce pas sans profit, cette pensée des aïeux. Un sentiment d'admiration et, par suite, une conclusion d'humilité, une conclusion d'espérance aussi, et une de renoncement pour l'accomplissement des desseins de Dieu, s'en détachent. « Servi inutiles su mus ! »
    Des premiers chrétiens de Corée, on retrouve aussi les traces à chaque pas. Ce petit tertre, au flanc du coteau, c'est le tombeau où ont été ensevelis ensemble sept martyrs. Des mains pieuses en sarclent, deux fois chaque année le gazon.
    Ces belles et fertiles rizières, c'était le patrimoine de très riches néophytes qui ont mieux aimé perdre leurs biens de la terre que renoncer à Jésus-Christ. Ils sont morts étranglés dans la prison du gouverneur, et ceux de leurs fils dont l'âge trop tendre ou le dévouement d'une servante a conservé la vie, de riches et honorés qu'ils étaient, sont devenus de pauvres et misérables plébéiens. Pour conserver une vie échappée au bourreau, ils se sont faits potiers et entrant dans cette caste, ont perdu leur noblesse. Sous des vêtements grossiers les mains rendues rudes par la pelle et le tour, les voici qui se présentent à la communion du Dieu pour lequel leurs parents ont donné leur richesse et leur vie au milieu des supplices. Dans leurs manières encore, on retrouve le noble, plus distingué malgré la déchéance civile ; mais l'âme de ces roturiers n'est-elle pas surtout de la plus haute noblesse dont les quartiers sont précisément conservés aux archives éternelles ?
    Il faudra que je vous parle, quelque jour, des descendants de ces martyrs coréens qui ont réédité saint Valérien, sainte Agathe, sainte Agnès et tant d'autres que l'Eglise honore. Je crois qu'au Ciel la couronne doit être la même, car, vraiment, sur la terre, ils se ressemblaient trop.
    C'est le passé.
    Le présent ?
    Le présent c'est une époque de moisson, et, comme dans la plupart des Missions, pour longtemps encore une époque de défrichement. Le défrichement, on peut, en un sens, dire qu'il commence à peine. Que sont trente années dans la vie de l'Eglise ? Or trente ans seulement nous séparent des persécutions, sinon générales, du moins locales et non moins violentes, pendant lesquelles les missionnaires ne pouvaient se livrer au grand jour à leur oeuvre de conquête.
    Ce qu'ils ont semé a été bien semé, nos récoltes se font sur les sillons creusés par eux. Mais qu'il reste de terre non touchée par la pioche' du travailleur évangélique !
    Cette impression, qui refroidit le cur, on la ressent surtout pendant les longues chevauchées. Aux autres époques de l'année, le contact journalier avec les âmes qui croient, circonscrit malgré tout le regard, et c'est moins triste. Mais, en voyage, les lieues succèdent aux lieues, les villages aux villages, et, presque partout c'est le paganisme.
    Les gens sortent de leurs portes de branchages, s'amusent un instant à notre costume, nous regardent passer et rentrent se chauffer. « Qui sont ces gens ? Ce ne sont pas des Japonais pourtant, ils ont la barbe trop longue ». Pour la plupart, ils ignorent qui nous sommes, ou n'ont de nous qu'une connaissance insuffisante et fausse.
    Après une longue marche nous trouvons une oasis chrétienne qui nous retient deux ou trois jours, et puis, de nouveau, c'est le désert.
    Maintenant que nous avons la liberté, nous pourrions, nous devrions l'envahir de tous côtés, ce désert, le piocher, l'ensemencer, en faire une de ces terres fertiles qui rempliraient les greniers éternels.
    Assurément, ici, comme partout, la divine semence aurait le sort de celle de la parabole, les terrains pierreux, les terrains sans fond et les ronces se rencontrent partout ; mais les bonnes terres qui rendraient cent pour un seraient considérables. Du reste, tout défricheur sait qu'une terre nouvelle, une fois bien mise en valeur, possède une vigueur spéciale, et la ferveur de nos néophytes n'est pas pour démentir la vérité de la comparaison. La Corée n'est pas de ces pays où l'heure de la grâce n'a pas encore sonné, et où l'infortuné missionnaire se creuse la tète, chaque jour, pour trouver la bonne fente de ces âmes qui se ferment. Ici, les païens, on pourrait les atteindre. Je dis : « on pourrait », car c'est de nous, de notre petit nombre, de notre manque de ressources que vient l'insuffisance de notre effort. Le missionnaire est très chargé de tous les soins à donner à ses chrétiens, il accueille les catéchumènes qui viennent à lui, et quand on saura que, en fait, nous ne faisons à peu près rien pour les chercher, on s'étonnera du nombre relativement considérable de baptêmes que nous enregistrons chaque année. Le moment serait venu où des oeuvres appropriées pourraient être établies en vue d'une action positive sur les païens ; ces oeuvres réussiraient, ce n'est pas douteux. Nous sommes à une période de transition. Que seront les idées plus tard ? Nul ne le sait, mais dire que, à l'heure actuelle, elles sont contre nous, serait entièrement inexact. Elles peuvent devenir nouvelles, en dehors de nous, et, en fait, si en sortant de son isolement, le Coréen ne nous rencontre pas, il trouvera très aisément l'indifférence religieuse. Attendre qu'il vienne va devenir insuffisant, et si nous n'allons pas à lui, nos chiffres de baptêmes iront en décroissant. Jusquici, nous étions, avec les protestants, les seuls à lui offrir un idéal au-dessus du terre à terre de sa vie, et sur les protestants nous avons un grand avantage dans le sérieux de l'indigène en général. A présent, les nouveautés ne lui manquent pas, vers lesquelles il peut se tourner ; mais il rencontrera un idéal de civilisation matérielle qui sera loin de le rendre plus apte à l'audition des vérités de l'autre monde.
    Allons à lui, si nous voulons faire notre oeuvre d'Apôtres. Pour ne pas le faire, nous n'avons ni l'excuse de la persécution violente, ni celle de l'hostilité administrative. Nous n'en avons qu'une : le manque de moyens en personnel et en ressources, le premier faisant défaut surtout à cause du second.
    Mais songer aux ressources, c'est sortir des pensées pratiques, pour le présent.
    Y rentrerons-nous dans l'avenir ?
    J'ai lu, avec grand intérêt et profit ce qu'un de mes vénérés collègues écrivait dans les « Annales de la Société », il y a juste un an, sur « l'Apostolat en Chine et son but premier ».
    Ce qu'il dit de l'esprit de conquête qui doit animer l'Evêque et, par lui, les missionnaires, est admis, ici, sans contestation.
    Personnellement, je partage, sans réserve, son idée sur la facilité à recruter des catéchumènes. Les moyens à employer seraient ici différents de ceux qu'il propose, mais nous en avons qui ne sont pas moins efficaces.
    Un paragraphe de ce très intéressant article commence ainsi : « C'est ici qu'apparaît la nécessité d'un autre facteur secondaire, l'argent. S'il manque complètement, la marche en avant est impossible ». Hélas! Je le disais tout à l'heure, cette constatation forme le plus claire de mes méditations, à cheval et ailleurs.
    Le vénéré prélat continue : » S'il n'est pas totalement absent, il pourra, bien administré, produire, malgré son insuffisance ». De cela, aussi je suis bien convaincu, et je m'efforce de mettre mon administration d'accord avec cette conviction. Mais où Mgr du Kien-tchang parle la langue d'un pays qui n'est plus la Corée, c'est dans les lignes qui suivent.
    Au sujet des écoles de catéchumènes, Sa Grandeur écrit : « Une école de ce genre peut fonctionner dix mois de l'année pour une dépense de 800, de 600 francs, quelquefois moins. Multipliée par cent, et même plus, une pareille dépense ne paraît pas excéder ce qu'une mission, animée de l'esprit de sacrifice et sachant ce qu'elle fait, peut prélever sur les ressources que lui procurent les allocations de la Propagation de la Foi et de la Sainte-Enfance, les dons particuliers, la contribution personnelle de certains missionnaires plus favorisés, les modestes revenus qu'elle doit à la sage administration des générations précédentes, etc ».
    Eh bien ! (Sont-ce des exceptions ?) Il se rencontre des missions, même animées de l'esprit de sacrifice, et sachant ce qu'elles font, ou du moins, ce qu'elles voudraient faire, mais n'ignorant pas malheureusement ce qu'elles ont et n'ont point, des missions qui n'entrevoient pas, dans un avenir même lointain, 60 ou 80.000 francs de revenus disponibles par an. J'en connais même une qui n'approche pas du dixième de la moindre de ces deux sommes, et qui, si elle n'obtient pas de secours presque miraculeux, devra prochainement refuser la porte de son séminaire, en supposant qu'il soit bâti, a plusieurs aspirants au sacerdoce, parce qu'elle ne pourra trouver sur ses divers revenus les 250 francs nécessaires à l'entretien annuel d'un séminariste.
    L'avenir. Oui, j'y ai songé en chevauchant, et ce n'est pas toujours ce que j'ai fait de mieux, car un Evêque doit conserver la liberté d'esprit qui garantit la sûreté du jugement.
    J'ai bâti, non des châteaux en Espagne, mais ce qui, pour nous, est exactement la même chose, des écoles dans chaque village chrétien ; je n'osais tout de même pas, même en rêve, penser aux autres ; une école de catéchistes, des oeuvres pour l'entretien de ces prédicateurs laïcs qui doivent multiplier le missionnaire sur ces immenses étendues ; des oratoires qui fussent autre chose que ces taudis, prêtés pour un jour, et vraiment trop indignes de Dieu, oratoires qui permettraient chaque dimanche, au moins, la réunion des chrétiens qui ne se sentent pas les coudes en dehors de l'administration et auxquels on ne peut faire parvenir une lettre pastorale ou les petits bulletins de districts que les missionnaires de cette mission commencent à publier ; des oeuvres pour le recrutement des catéchumènes ; des maisons pour les catéchistes femmes, veuves ou vierges âgées, qui, ayant leur modeste table assurée, iraient chercher dans ses chambres intérieures d'où elle ne sort pas, la femme leur compatriote ; oeuvre d'un résultat infaillible, car la femme coréenne n'a pas les contagions de l'extérieur et, quand on a la femme, on ne tarde pas à avoir toute la famille, ce qu'on ne saurait dire de l'homme que, seul pourtant, d'après les murs, nous, missionnaires et prêtres indigènes, nous pouvons atteindre ; des résidences pour les prêtres devenus nombreux et qui ne seraient plus séparés les uns des autres par 40 ou 50 kilomètres ; je bâtissais bien d'autres choses encore, mais pourquoi vous décrire la couleur de ces bulles de savon ?
    Je m'exaltais dans ce rêve, tel Perrette, sans risque, du reste, de répandre la source de mes futures richesses.
    « Pourquoi pas ? Me disais-je. Après tout, le Bon Dieu n'a pas donné la fortune qu'à des mécréants. Tel catholique fortuné, avec le quart de ses revenus annuels, établirait ici ces merveilles, il s'en rencontrera... Oui je verrai cela. Ma barbe alors sera toute blanche, mais à voir la bonne volonté qu'elle met depuis l'an dernier à commencer à changer de couleur, ce ne sera pas trop éloigné ».
    Un brusque écart de mon cheval me rappelait à la réalité, ou bien était le missionnaire, mon compagnon, qui me criait, par dessus la tète de nos porteurs : « Monseigneur, on dit que ce sont surtout les pauvres qui donnent, est-ce vrai ? »
    J'avais quitté le pays des châteaux, je me retrouvais dans la Mission de Taikou.
    Les masures basses couvertes de chaume étaient toujours là, aplaties au milieu des bambous, suintant l'extrême pauvreté, et abritant des âmes dont la misère spirituelle, en ce monde et en l'autre, est bien plus grande encore.
    Alors, chassant la distraction, je disais, à son propos, à mon Ange gardien : « Bon Ange, je vous donne congé pour un moment vous n'avez pas, heureusement, besoin du Transsibérien coûteux, volez donc vers la France. Il se rencontre là de vos compatriotes du Ciel qui ont charge de l'âme de riches catholiques, d'opulentes chrétiennes ; dites-leur de souffler à l'oreille de leurs protégés, l'esprit de sacrifice qui en fasse des « sauveteurs ». Ici des milliers d'âmes n'attendent que leur geste pour ne pas sombrer définitivement, dans le gouffre qui les engloutira demain. Leur bon Ange, bien mieux que ma, pauvre plume, leur fera songer à la suppression d'une soirée d'une toilette non nécessaire, d'une dépense superflue. La robe d'élue de cette bienfaitrice sera bien plus belle, et aux soirées données là-haut, nombreux seront les amis que sa générosité y aura fait venir. Celui qui a donné les biens de ce monde à quelques-uns, et son sang pour tous, de ces soirées sera l'hôte divin ».
    Et mon Ange, je crois bien, prenait son vol vers l'Occident, par delà les mers.
    En son absence, de peur de mal penser, je cessais de le faire.
    N'est-ce pas, du reste, une pensée mauvaise, que celle qui attriste sans profit, alors qu'il me faudra, dans quelques heures, montrer un visage souriant à tous ces braves gens qui comptent les jours depuis longtemps, ont mis leurs beaux habits de couleur pour recevoir l'Evêque, et vont s'incliner souriants et émus sous sa bénédiction, avant de lui ouvrir leur âme dont le spectacle le consolera de bien des choses ?
    Et voilà quelques-unes de mes pensées.. en chevauchant. Au moment où je vous les écris, je ne suis plus, hélas ! À cheval. La réalité que je redoutais m'a repris depuis un mois. En vous les narrant, j'ai interrompu un instant des pensées pénibles, et cela m'a fait du bien. Je ne suis pas assez présomptueux pour souhaiter qu'il en soit de même pour vous en les lisant, recevez du moins ces lignes pour ce qu'elles veulent être : un acte de remerciement pour l'intérêt que le cher ouvroir de Nazareth porte au jeune Evêque.
    Celui qui les écrit a heureusement une autre manière et meilleure d'exprimer sa gratitude. Aussi bien sous le chaume que dans sa petite cathédrale de Taikou, chaque jour, quand Jésus est devant lui sur l'autel, il le prie pour vous.
    Dès le début de son arrivée ici, votre générosité l'a incité à le faire régulièrement, il continue et continuera.
    1913/110-118
    110-118
    Chine
    1913
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