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Lettre de Mgr Castanier : Evéque d'Osaka.

JAPON Lettre de Mgr Castanier Evéque d'Osaka. Nous sommes heureux de constater une progression lente, c'est vrai, mais continue de notre cher Japon vers la vérité. Sans doute, on ne peut pas dire, qu'il y ait un mouvement bien prononcé de conversions, mais plusieurs indices font espérer que le moment si longtemps et si impatiemment attendu est rapproché, peut-être plus qu'on ne pense.
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    JAPON

    Lettre de Mgr Castanier

    Evéque d'Osaka.

    Nous sommes heureux de constater une progression lente, c'est vrai, mais continue de notre cher Japon vers la vérité. Sans doute, on ne peut pas dire, qu'il y ait un mouvement bien prononcé de conversions, mais plusieurs indices font espérer que le moment si longtemps et si impatiemment attendu est rapproché, peut-être plus qu'on ne pense.
    Les indices favorables, on les constate d'abord dans le monde savant. Par exemple, quel fait intéressant que ce courant qui entraîne depuis quelque temps les érudits à étudier l'histoire de l'évangélisation du Japon aux XVIe et XVIIe siècles! Quelques professeurs éminents de l'Université Impériale de Tokio se sont fait une spécialité de ces études. Ils viennent de publier le résultat de leurs recherches dans le « Bulletin d'Histoire et d'Archéologie de l'Université ». Cela tient presque tout un volume de la Collection (le tome VI), avec une quarantaine de planches magnifiquement exécutées.
    Dans le texte, on lit, avec des extraits des livrés catholiques de jadis, quelques petits traités de dévotion, une explication des cérémonies de la messe, des méditations pour tous les jours de la semaine, un petit traité de l'examen particulier une explication des quinze mystères du Rosaire, etc. Les planches reproduisent les pierres tombales des anciens chrétiens découvertes récemment à Kyoto et dans les environs, des crucifix, des images, des chapelets, des médailles, etc.; le tout est photographié avec le plus grand soin et accompagné des renseignements détaillés que les auteurs ont pu se procurer, ainsi que de la traduction et de l'explication en japonais des mots latins et espagnols, dont les anciens missionnaires émaillaient volontiers leur vocabulaire doctrinal, faute de pouvoir trouver des termes correspondants dans la langue du pays.
    Il suffit de parcourir ce Bulletin pour voir clairement que ces recherches sont entreprises et poursuivis dans un esprit plutôt favorable au christianisme. Durant trois siècles, le gouvernement des Shoguns ne se contenta pas de vouloir anéantir ici le christianisme; il mit tout en oeuvre pour en effacer jusqu'aux dernières traces, pour montrer au peuple la « Religion perverse » qu'il fallait à tout prix bannir du Japon, sous prétexte qu'elle menaçait l'existence du pays. Il ne recula pour arriver à ses fins devant aucun moyen : falsification de l'histoire, calomnies, etc.
    Sans doute, les auteurs ne vont pas jusqu'à se faire les avocats du catholicisme contre le gouvernement des Shoguns; mais à voir le soin qu'ils emploient à rechercher les traces laissées par le catholicisme, le soin plutôt scrupuleux qu'ils ont mis à s'instruire des renseignements qui leur échappaient auprès des missionnaires catholiques ou des gens compétents, on sent qu'il y a chez eux, avec le souci évident de la vérité historique, comme un besoin de réparer l'erreur et l'injustice commises jadis à l'égard du catholicisme. Peut-être comprennent-ils que cette erreur et cette injustice trois fois séculaires ont retardé d'autant l'avènement de la -vraie civilisation et causé un tort immense à leur pays.
    Si, du monde savant, nous descendons dans la masse des intellectuels ordinaires, de ceux qui écrivent dans les journaux, revues, etc., et du public qui lit, nous y trouvons les mêmes indices favorables.
    Il n'est pas jusqu'à la terminologie catholique qui, insensiblement, n'arrive à se faire admettre dans le langage courant.
    On sait que les anciens missionnaires avaient rempli leurs livres de doctrine, catéchismes, livres de prière, etc., de termes latins ou espagnols; cela valait bien mieux que de s'exposer à induire les fidèles en erreur, en employant des termes japonais ne rendant pas bien l'idée catholique.
    Quand les missionnaires du XIXe siècle purent de nouveau pénétrer au Japon et y reprendre l'évangélisation, ils imitèrent le Japon moderne. Les Japonais, en adoptant notre civilisation et toutes nos inventions, devaient, par le fait, introduire aussi dans leur langue une foule de mots nouveaux. Ils le firent en continuant ce qu'ils avaient commencé il y a douze siècles, quand ils adoptèrent la civilisation chinoise : au moyen des idéogrammes chinois, tous monosyllabiques, généralement accouplés deux à deux, ils forgèrent les néologismes indispensables, tout comme en Europe on s'est servi de mots grecs ou latins pour exprimer des idées nouvelles. Ainsi agirent les missionnaires du XIXe siècle pour les termes qu'ils ne pouvaient exprimer avec les mots japonais existants. On eut ainsi toute une terminologie nouvelle qui, bien entendu, resta de longues années à l'usage exclusif des catholiques. Pour les païens, c'était parfaitement incompréhensible ; mais depuis quelque temps, il est intéressant de constater que nos termes catholiques entrent dans l'usage courant.
    Ce fait n'est lui-même, on le comprend, que le résultat d'un autre fait bien plus important encore : l'idée chrétienne peu à peu pénètre les masses. Chaque année, les obstacles, les préjugés, les calomnies séculaires perdent de leur force, les esprits et les coeurs se rapprochent de plus en plus de nous.
    Dernièrement, un grand journal d'Osaka, « le Mainichi », qui, ordinairement n'est guère favorable au christianisme, publiait sous le titre « La vie religieuse toute une étude où était expliquée la règle cistercienne, et décrite la vie de nos chers trappistes du Hokkaido. Signée d'un catholique assez connu dans le monde des lettres au Japon, cette étude parut chaque jour par fragments pendant près de trois semaines.
    Un autre journal d'Osaka, « l'Asahi », a publié récemment un feuilleton intitulé « l'Apostat », dans lequel l'idée chrétienne est exposée sous un jour favorable.
    Et si nous jetons un coup d'oeil sur la vie journalière du peuple, que de petits détails, au premier abord insignifiants, nous montrent que peu à peu on devient plus sympathique au christianisme !
    Aujourd'hui, on rencontre souvent des gens qui portent ostensiblement une petite croix à leur chaîne de montre; cela ne veut pas dire qu'ils soient chrétiens, mais c'est de bon ton, une façon de montrer qu'on est dans le progrès.
    A Maizuru, le P. Marmonier voit venir chaque dimanche à la messe la fille d'un bonze du pays, et le père se garde bien de retenir sa fille.
    Une autre jeune fille, qui devait devenir bonzesse, a abandonné son projet et s'est mise à l'étude du catéchisme.
    Au Japon, pour les employés des maisons de commerce comme pour les ouvriers des fabriques, les jours de repos sont généralement fixés au 1er et au l5 du mois, ce qui n'est pas sans gêner considérablement nos chrétiens ; M. Relave signale que, dans sa région, on vient de changer tout cela et qu'on a choisi le 1er et le 3e dimanche du mois. Il espère même qu'avant longtemps le jour de Noël sera fête chômée.
    Mais le fait dominant de l'année qui vient de s'écouler, c'est le projet formé par le gouvernement japonais de nouer des relations diplomatiques avec le Vatican. Il y a dix ans, seulement, qui donc aurait pu prédire semblable événement ?
    Il est vrai que le gouvernement a dû retirer momentanément son projet devant l'opposition provoquée par les bonzes. A l'étranger, ce succès du bouddhisme a pu surprendre; à nous, il apparaît comme un succès sans lendemain.
    Notre mission d'Osaka est mieux placée peut-être que toute autre pour observer ce qui se passe dans les hautes sphères bouddhistes : Kyoto, grande ville de notre diocèse, est au Japon le centre bouddhique; ses sectes se partagent toute la population du pays. Chaque secte forme une sorte d'ordre religieux ayant sa maison mère à Kyoto, d'où elle dirige ses provinces et ses couvents. C'est là qu'a été machinée toute la campagne contre l'envoi d'un représentant du Japon au Vatican.
    D'abord, tous les bonzes n'ont pas marché. Ce sont les chefs de la puissante secte Hongwangi qui ont été les promoteurs du mouvement. Cette secte, la plus remuante et la plus active de toutes, compte près de la moitié des bouddhistes japonais. Ses attaches historiques à la Maison Impériale et ses hautes alliances matrimoniales valent aux grands bonzes de cette secte une puissance considérable. De ce fait, ceux-ci traitent volontiers les bonzes des autres sectes avec une hauteur qui ne plaît pas toujours à ces derniers, et dans la circonstance, très peu ont prêté leur concours. S'il faut en croire les habitants de Kyoto, la campagne aurait coûté à la secte Hongwangi la somme rondelette de quatre cent mille yens, soit plus de trois millions de francs.
    Dans le peuple, la campagne des bonzes a eu surtout un succès de curiosité : le Pape était le grand inconnu pour la majeure partie de nos braves Japonais. Les bonzes ont bien essayé de réveiller les passions religieuses et ont été chercher des armes dans les livres anti-papistes des protestants. Je ne saurais dire s'ils ont remarqué que leurs auditeurs n'y comprenaient à peu près rien.
    Quant à la grande presse, ou bien elle soutenait le projet du gouvernement, ou bien elle se taisait complètement sur la question. Le peuple, en fin de compte, n'a vu en cette affaire qu'une querelle entre le gouvernement et les bonzes, et il s'en est désintéressé. Mais il a retenu que le Pape et la religion catholique tiennent dans le monde une place beaucoup plus importante que ce qu'il avait pensé jusqu'à ce jour.
    Déjà on peut prévoir que le projet du gouvernement sera tôt ou tard réalisé. La division s'est mise dans les rangs des adversaires : on a publié la liste des associations bouddhistes converties au projet ; puis la grande secte de Hongwangi a annoncé partout l'envoi d'un de ses hauts personnages à Bome pour y étudier la question du Pape. Plus d'un pense que cette sommité est chargée de rapporter de son voyage des raisons plausibles de cesser l'opposition sans perdre la face.

    Ainsi Dieu qui mène le monde, conduit aussi le Japon dans les voies choisies par sa sagesse et le fait progresser peu à peu vers la vérité. Notre rôle, à nous missionnaires, est de continuer toujours notre effort quotidien, bien que le résultat apparent et immédiat soit parfois minime, en nous tenant prêts pour l'heure de la Providence. Le règne de Dieu exige les travaux et les souffrances des ouvriers apostoliques. Nous semons ; la moisson lèvera sûrement un jour, et ce jour, tout semblé même l'annoncer prochain.

    1924/105-109
    105-109
    Japon
    1924
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