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Lettre de lanlong (Chine)

Lettre de lanlong (Chine) MONSIEUR LE DIRECTEUR DES Annales, Je vous ai transmis le courrier de Lanlong : ce qui se passe chez le Père Dunac n'est pas un fait isolé. La situation est même plus grave chez les autres confrères de la mission. L'un m'écrit : « Ce district est sous le pressoir : meurtres, vengeances, pillages ; nous craignons pour la vie de son chef de district... »
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    Lettre de lanlong

    (Chine)

    MONSIEUR LE DIRECTEUR DES Annales,

    Je vous ai transmis le courrier de Lanlong : ce qui se passe chez le Père Dunac n'est pas un fait isolé. La situation est même plus grave chez les autres confrères de la mission.
    L'un m'écrit : « Ce district est sous le pressoir : meurtres, vengeances, pillages ; nous craignons pour la vie de son chef de district... »
    Monseigneur Carlo, lui, dit qu'il faut parfois des nerfs d'acier pour résister à toutes ces épreuves. Un autre enfin : « A Lanlong, nous passons des jours terribles ». Tous me demandent de faire prier très particulièrement pour les missionnaires de ce vicariat. Je les recommande donc très instamment aux prières de tous.
    J. L.

    ***

    Les événements qui vont être narrés se sont déroulés, il y a quelques jours à peine, à Lieou-kia-to, nom d'un pays on ne peut plus pittoresque du nord-ouest du Kwangsi, où les maisons loin d'être groupées en village sont isolées et disséminées d'ici, de là, au fond de verdoyantes vallées ou au sommet de sauvages rochers. L'église accrochée au flanc d'une montagne, isolée elle aussi, est le centre et le ralliement des nombreux chrétiens des environs.
    Venu le 15 octobre dernier prendre quelques jours de repos chez le P. Courant, curé de l'endroit, j'appris non sans humeur et dès mon arrivée, que les pirates avec lesquels j'avais eu maille à partir peu auparavant et à mes dépens, puis qu'ils m'enlevèrent, avec divers objets, près de mille piastres, étaient venus se fixer à Tsê-miao distant de cinquante lys ! Ils étaient une centaine, bien armés et terribles, disait-on ; les mêmes qui, il y a deux ans, massacrèrent au même endroit le mandarin Tsen venu de la Préfecture du Si lin pour lever l'impôt. Depuis, entretenus par la région pour la protéger, on plaça là une compagnie de soldats, mais soldats pour toute autre chose que pour défendre la vie des autres aux dépens de la leur : ils s'éclipsèrent aux premiers échos de l'arrivée de ceux qu'ils devaient combattre. Les brigands arrivèrent deux jours après le reploiement des « braves » sur Si lin.
    Victime à plusieurs reprises des pirates qui pillèrent son église et mirent ses jours en danger, le P. C., de passage à Si lin, crut bon de se présenter au prétoire pour mettre le mandarin au courant de la situation, mais le mandarin, malade paraît-il ? Ne put le recevoir, et le P. dut se contenter d'un entretien avec le secrétaire qu'entouraient déjà plusieurs chefs de la ville. Optimiste et joyeux à l'excès, mon confrère apprit d'eux que les pirates qui terrorisaient la région depuis longtemps étaient en passe de devenir de « braves gens » et se seraient soumis pour devenir soldats réguliers. Dans quelques jours ils iraient surveiller et défendre contre leurs anciens collègues la grande route de Si lin à Pe-se ! Mais, ajoutaient ces messieurs, ils se disent sans argent pour pouvoir s'habiller convenablement, et alors, ceci dit à voix basse, on leur donnait carte blanche pour se « débrouiller» ... raisonnablement évidemment !... Il ne fut pas ajouté, mais le P. le sut dans la suite, que la moitié du fruit de leurs rapines légalisées devaient leur revenir !...
    Sur ces entrefaites, les pirates se rapprochèrent en s'installant à Oui-mei. De là, ils adressèrent une première lettre au chef de Lieou-kia-to, le priant de leur faire parvenir une somme d'argent convenable. Les chefs des pays voisins reçurent la même sommation tandis que, sur le théâtre de leurs exploits, les bandits s'en donnaient à cour joie, pillaient, tuaient et brûlaient !
    Désireux de dégager sa responsabilité, le P. C. écrivit au mandarin, lui demandant protection. Celui-ci ne lui fit pas l'honneur d'une réponse : il ne pouvait ou ne voulait rien faire !
    La panique était aiguë dans la région, la campagne restait déserte, seuls la sillonnaient de temps à autre des jeunes gens, graves, quelque peu mystérieux et le fusil sur l'épaule, ils allaient tous prendre la consigne dans la forêt voisine où, cachés dans une hutte, délibéraient les chefs du pays. Le riz tombait de maturité dans les champs sans que personne osât s'aventurer pour le ramasser, comme je le constatai au cours d'une promenade qui aurait pu d'ailleurs me réserver une désagréable surprise ! Je m'étais aventuré assez loin sur la montagne quand soudain, un courrier dépêché par le Père me pria de rentrer en toute hâte : les pirates arrivaient, on les avait vus, on avait entendu les détonations de leurs fusils, il importait de rentrer d'autant plus vite qu'il fallait emprunter le sentier par lequel allaient déboucher ces messieurs !... Arrivé au gîte, on prépara quelques provisions, et, les chevaux sellés, on attendit pour se sauver de voir apparaître la bande sur la montagne qui se dresse en face de l'église et dont celle-ci est séparée par un profond précipice. Comme le sentier dit de « l'invasion » doit le contourner, il sera encore temps de fuir. La nuit arriva et se passa un peu fiévreusement, à l'affût du signal de fuite qui nous serait donné. Mais on ne vit âme venir. Les pirates s'étaient arrêtés à quelques lys du village de Pa-lo qu'ils brûlèrent, tandis qu'un groupe se détachait vers la maison d'un M. Long, sise un peu plus loin. Ce riche chef du pays, pour avoir dédaigné de répondre à l'habituelle réquisition d'argent, fut abattu d'un coup de revolver, son père, vieillard et infirme, subit le même sort, le reste de la famille dut son salut à la fuite. Quand à sa magnifique maison d'habitation, après un pillage en règle, il n'en resta bientôt plus que des cendres!
    Leur vengeance accomplie, les bandits on ne sait pourquoi changèrent d'itinéraire et allèrent s'installer à Rong-pan, au fond de la vallée, à quinze lys de notre résidence. Sans retard ils adressèrent une seconde lettre au chef de Lieou-kia-to, le priant de se mettre en relation avec eux, aussitôt, pour négocier leur contribution ; faute de quoi, ils monteraient dans les vingt-quatre heures pour tout brûler ! Pour accentuer la menace, une allumette et un brin de paille furent collés sur la missive !
    Persuadés qu'ils n'arriveraient jamais à payer l'énorme somme qu'on allait exiger, nos chrétiens, d'ailleurs assez pauvres, résolurent de se défendre : ils avaient des fusils, de la poudre, et puis le pays très accidenté ne se prêtait-il pas merveilleusement à la défense, n'avaient-ils pas en outre la ressource d'appeler les barbares Miaos tout voisins ?... Cependant, instruits par une vieille expérience, les chefs, en vue d'éviter des ennuis futurs avec le prétoire, jugèrent à propos de le prévenir. Un émissaire fut donc envoyé à Si lin pour demander non des soldats, des armes ou de l'argent, mais une simple approbation. Pour gagner du temps, on envoya également deux parlementaires chez les pirates pour discuter le taux de l'indemnité. Le premier reçut du mandarin l'ordre de se tenir tranquilles et le conseil de fuir s'ils ne pouvaient payer. Les seconds furent reçus comme des chiens, maudits copieusement par le chef pirate à cause de la lettre adressée par le P. C. au prétoire. « Cette lettre, déclarait-il, je l'ai lue il y a trois jours, le préfet lui-même me l'a passée, lors d'une visite que je lui faisais (ce qu'on savait ici), mais rien n'y fera, nous sommes approuvés en haut lieu et vous payerez comme tout le monde » !...
    Et pour sauver leurs récoltes, leurs maisons ou leur vie, nos chrétiens en mesure pourtant de se défendre si un veto n'avait été posé par ceux-là mêmes qui auraient dû les protéger, payèrent, la rage au coeur, la somme exorbitante exigée, jurant qu'à la prochaine occasion (car pareils faits se renouvellent souvent), rien ne les empêcherait de se faire respecter ! « Tant que durera la carence de l'autorité ou sa collusion scandaleuse avec les éléments de désordre, ajoutait un brave homme, il n'y aura qu'une situation possible : celle de pirate » ! Hélas !... Auprès des deux chrétiens qui lui livraient l'argent, le chef brigand s'enquit s'ils ne connaîtraient pas une belle mule. Il l'achèterait volontiers pour l'offrir au mandarin qui se montra si gentil envers lui et les siens, presque aussi gentil que son prédécesseur immédiat qui, lui, laissait les pirates en paix à condition de s'engager à respecter les milieux par lui réservés.
    Dans quelques jours, ces pirates devenus réguliers, après avoir terminé leurs razzias, quitteront le village de Rong pan. Là, seules au milieu des ruines, resteront quelques malheureuses jeunes filles enlevées dans les environs et dont les soudards ont abusé jusqu'à les rendre folles. Puis le mandarin, escorté de ses valeureux soldats viendra lever l'impôt, et ces pauvres malheureux n'auront d'autre ressource que de vendre leurs moissons ou leurs champs pour le payer.
    Ces faits n'ont-ils pas l'éloquence d'une savante dissertation ?
    DUNAC,
    M. A.

    1930/87-91
    87-91
    Chine
    1930
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