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Lettre de Birmanie

Lettre de Birmanie
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    Lettre de Birmanie



    La révolte en Birmanie touche à sa fin, la politique modérée du Gouvernement anglais, l'amnistie qu'il a accordée, les autres mesures qu'il a prises et qui témoignent d'une évidente bonne volonté, l'ont réprimée, lui ont enlevé sa raison d'être, et l'ont rendue extrêmement impopulaire. On vit bien cette impopularité à l'arrestation du fameux Saya San, le chef de l'insurrection, le roi déjà désigné de la future Birmanie indépendante, les journaux du pays annoncèrent la nouvelle comme un simple fait divers, les deux avocats de Saya San, choisis cependant par lui parmi les représentants des idées les plus avancées, commencèrent bien sa défense par quelques plaintes, mais la firent porter uniquement sur des questions légales de procédure judiciaire, ils n'essayèrent même pas d'atténuer les accusations du Ministère public, et la condamnation à mort ne souleva pas la moindre protestation.

    Mais, si la révolte touche à sa fin, elle a eu des conséquences malheureuses qui ne disparaîtront pas tout d'un coup, les misères causées au pays par des brigands sous couleur de patriotisme ne seront pas réparées du jour au lendemain. Elles le seront, cependant. Mais il est à craindre que la blessure faite à l'âme d'un peuple jusque-là si tranquille, ne se guérisse pas avant longtemps. Le soulèvement de Birmanie exaspéra, d'une manière incroyable, le sentiment superstitieux du peuple, tellement les rebelles ont su donner à leurs complots des allures mystérieuses. Les réunions qui se tenaient dans les pagodes sous la présidence de Saya San, avaient quelque chose des réunions de sorciers des vieilles légendes, on en sortait terriblement impressionné et résolument fanatique. Saya San ne se montrait jamais à ses hommes, il les recevait caché derrière une lourde tenture très épaisse, toujours le premier à fuir au premier coup de fusil, dès qu'il flairait le danger, il se faisait passer pour un esprit capable de disparaître à son gré. Quand il dormait ou qu'il s'enfermait dans sa chambre, il était défendu, sous peine de châtiments terribles, de l'appeler ou de s'approcher de lui, et c'est alors qu'il s'échappait sans être vu de personne. Tout cela vraiment, a empoisonné l'âme populaire, trop portée déjà à la superstition, et l'on peut avancer que si, jusque-là, le bouddhisme, en Birmanie, était une sorte d'animisme avec quelques pratiques extérieures du culte de Bouddha, il tend à devenir actuellement pur animisme. Le danger a frappé les bonzes et les hommes politiques les plus influents, et tous se sont mis en devoir de le conjurer.

    Il y a quelques mois, au Parlement, un député s'en prenait au gouvernement qui soutient, avec l'argent de la Birmanie bouddhiste les écoles des missionnaires étrangers et contribue de la sorte à leur propagande au sein de la population bouddhiste. Ce fut le signal de restrictions qui tombèrent sur les écoles des missions privées de leur liberté, parce qu'elles reçoivent une subvention. Et en même temps, les Birmans se mirent à relever leurs propres écoles, on les multiplia, on les réorganisa de façon à pouvoir y donner tous les cours, de la classe élémentaire à l'école normale, et ne dépendre aucunement des écoles missionnaires, on y fit donner avec le plus grand soin une instruction religieuse bouddhiste (on réussit même à la faire introduire dans les écoles des missions), enfin, on créa des centres d'études religieuses de culture bouddhiste.

    On peut se demander si ce mouvement va gêner l'apostolat missionnaire ou plutôt le favoriser. Ce n'est pas un paradoxe de penser que nos missions tireront parti de ce réveil du bouddhisme! Il est en effet, extrêmement difficile d'avoir avec un Birman une discussion sérieuse sur le terrain religieux. La raison en est dans son ignorance absolue de sa propre religion. Dès que la discussion s'engage, il se récuse et dit au missionnaire : « Vous êtes instruit, vous savez tout, moi, je suis un pauvre ignorant, incapable de discuter, je ne sais pas vous répondre, mais nous avons raison tous les deux! » L'instruction bouddhiste, sérieusement et méthodiquement donnée au peuple dans les écoles, peut préparer les esprits à la discussion religieuse, et ainsi aider aux conversions.

    D'autre part, il paraît peu probable, pour l'instant, que la propagande missionnaire en Birmanie ait à redouter le changement de constitution civile. La Birmanie n'a jamais connu la persécution religieuse, pas même sous le règne des rois birmans les plus féroces. On admet généralement dans les milieux cultivés que le bouddhisme n'est pas une religion, mais un système philosophique qui laisse ses adhérents libres d'embrasser telle religion qui leur convient le mieux. Le bouddhisme, dit-on, n'a pas de dieu, ce dieu, le bouddhiste peut le demander à n'importe quelle religion, pourvu que le système philosophique et moral de cette religion ne soit pas en contradiction avec les principes du bouddhisme, le vrai libre penseur, au fond, c'est le bouddhiste!

    On ne voit guère qu'avec de pareilles idées ceux qui sont en train d'élaborer la nouvelle constitution songent à persécuter les missionnaires où mettent de gros obstacles à leur propagande. On pense plutôt que, lorsque cette constitution nouvelle aura donné aux Birmans une plus grande influence dans l'administration et dans la politique de leur pays, le peuple s'apercevra de l'inutilité, pour ne pas dire davantage, de ses milliers de bonzes qui vivent à ne rien faire aux crochets du pauvre monde (il s'en trouve parmi eux, c'est vrai, qui tiennent des écoles, mais on ne leur en sait pas gré, car on leur reproche de faire tort aux maîtres patentés, dont beaucoup n'ont pas d'élèves). En somme, il y a tout lieu de croire que la protection que le Gouvernement anglais accorde aux bonzes actuellement cessera, ou du moins diminuera, et ce sera à l'avantage de la progagande missionnaire.

    Ce mouvement révolutionnaire et nationaliste, qui a secoué la Birmanie, Dieu, qui sait tirer le bien du mal, permettra qu'il serve, en définitive, au progrès de l'Evangile.






    1932/43-44
    43-44
    Birmanie
    1932
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