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L'esprit de foi d'un néophyte

L'esprit de foi d'un néophyte Par le P. Sanctuaire, de la Mission de Quinhon. C'était pendant la guerre, en 1916, je venais de baptiser 37 catéchumènes et de fonder, par eux et pour eux, la chrétienté de Hoa-My, clans la province de Quangnam.
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    L'esprit de foi d'un néophyte

    Par le P. Sanctuaire, de la Mission de Quinhon.

    C'était pendant la guerre, en 1916, je venais de baptiser 37 catéchumènes et de fonder, par eux et pour eux, la chrétienté de Hoa-My, clans la province de Quangnam.
    Ces nouveaux chrétiens m'avaient donné toute satisfaction par leur assiduité à venir à l'instruction pendant plusieurs mois et leur bon esprit me rassurait sur leur persévérance. La solennité dont on avait entouré ces premiers baptêmes et les agapes qui avaient clôturé la fête, la joie chrétienne des « parrains » venus des quatre coins du district et la noble fierté des « filleuls » d'être les prémices du Hoa-My, tout jusqu'à la santé qui resplendissait sur les joues roses ou sur les fronts ridés, tout me donnait espoir en l'avenir de ce nouveau poste. C'était un jeudi.
    Or, le samedi soir, pendant que j'étais au confessionnal (qui, grâce à Dieu, n'est jamais ici tissé de toiles d'araignées) on vint me chercher pour une malade, et, à ma grande stupéfaction, j'appris qu'il s'agissait de la femme d'un notable, du chef même du groupe que je venais de baptiser Je partis sur-le-champ pour Hoa-My, distant de six kilomètres. Malgré toute ma diligence inquiète, j'arrivai, hélas ! Trop tard : la malade venait d'expirer. Après une sainte absolution sous condition, les cérémonies de l'extrême-onction suivant la formule abrégée, puis quelques paroles de réconfort au pauvre veuf, je repris le chemin du confessionnal qui m'attendait encore avant la nuit tombée.
    Malgré mon optimisme habituel, j'avais l'âme terriblement angoissée : « Quelle épreuve, me disais-je, pour ces néophytes! Leur foi est de trop fraîche date pour avoir poussé de profondes racines dans leur coeur : résistera-t-elle à ce coup brutal ? Cette mentalité païenne qui fut si longtemps la leur, a-t elle déjà, en ces quelques mois d'instruction religieuse, tellement évolué qu'il ne reste rien dans les recoins du coeur, dans les replis de l'âme, rien de ce paganisme ambiant, rien de ces superstitions latentes qu'un réveil un peu brusque ne puisse tirer de leur sommeil ? Quelle force de résistance auront-ils pour se raidir devant les reproches de leur parenté païenne leur montrant dans cette mort subite la vengeance des ancêtres outragés, délaissés, reniés par cette conversion à un culte étranger?
    Telles étaient les pensées douloureuses, et bien d'autres encore, qui m'assaillaient pendant que je rentrais chez moi. Et cependant, malgré tout, je ne pouvais me faire à l'idée que demain peut-être, ma chrétienté nouvelle aurait vécue ! Je l'avais placée sous le vocable de N.-D. du -Mont Carmel : aussi, de toute mon âme, je suppliais la bonne Mère d'être secourable à mon pauvre néophyte qui allait, sans aucun doute, se trouver dans la nécessité de choisir entre des funérailles chrétiennes ou un enterrement païen.
    A peine arrivé à mon presbytère, j'eus comme une lueur d'espoir. Venu aux nouvelles, mon premier notable m'y attendait, homme de foi et de ressources et d'un dévouement rare. Conscient de la gravité du cas, il m'apportait tout son concours et venait se mettre à mes ordres. Je lui recommandai d'envoyer en toute hâte, à Hoa-My, nos plus beaux décors mortuaires pour organiser une chapelle ardente, une délégation de chrétiens et chrétiennes pour les prières des morts et la veillée funèbre et une lettre de faire-part dans tout le district.
    Il s'agissait de prouver aux païens que le culte chrétien des morts, pour être différent du leur, n'en était pas moins solennel et le dépassait même, « de la distance du ciel à la terre », en émotion religieuse, en piété grave et surtout en ces prières ferventes, montant vers « le Souverain Seigneur du Ciel » qui, pour la récompenser éternellement, venait de rappeler à Lui cette âme néo-chrétienne.
    Au jour venu des funérailles, j'eus la consolation d'avoir été entendu de mes vieux chrétiens, et sans qu'il fût besoin de battre le tambour du village ni le tam-tam de l'église. Nombreux ils étaient venus de tous les points du district apporter, avec le secours de leurs prières pour la défunte, la sympathie de leurs condoléances pour le pauvre veuf. Mais plus encore fus-je réconforté en entendant de la propre bouche de mon néophyte cette ferme déclaration :
    « Oh ! Père, je vous remercie... Cependant, j'ai compris votre angoisse : elle était naturelle. Mais, rassurez-vous. C'est pourtant vrai qu'on a cherché par tous les moyens à me faire revenir en arrière. On m'a dit que ce sont les ancêtres de ma femme qui sont venus me la reprendre, et que les miens guettent mon âme pour l'emporter. On a essayé de me terroriser en me menaçant des représailles des esprits protecteurs du village. Que ne m'a-t-on pas dit ! 'On pourra encore me dire tout ce que l'on voudra, ce sera en pure perte : chrétien je suis, chrétien j'entends rester. Quant à ma femme, son cas est bien simple et très consolant : baptisée depuis trois jours à peine, j'ai tout lieu de croire et je crois fermement que, plus heureuse que moi, elle est au ciel ».
    Je ne crains pas de l'avouer, je ne pus retenir mes larmes en entendant cet acte de foi, d'espérance et de charité toute la religion sur les lèvres et dans le coeur de ce nouveau chrétien. Et depuis, et jusqu'à la mort, ce fier néophyte ne s'est jamais repris. Aux jours de fête, il ne craignait pas, malgré son âge, de faire à jeun six kilomètres pour venir communier à la paroisse centrale. Il n'eut de cesse qu'il n'eut converti ses parents et amis, et deux ans après, Hoa-My comptait 120 chrétiens, petit troupeau mais combien fervent ! Ce cher néophyte est mort en 1925, après une longue et douloureuse maladie, supportant ses souffrances avec un grand esprit de foi, une résignation parfaite, les bras en croix sur la poitrine et les yeux au ciel

    1927/334-335
    334-335
    Vietnam
    1927
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