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Les vieilles Chrétientés du Japon

ANNALES DE LA Société des Missions Étrangères SOMMAIRE LES VIEILLES CHRÉTIENTÉS DU JAPON, par le P. G. Raoult. A BANGKOK EN 1862. UNE LETTRE D'ADIEU. S. G. MGR GENDREAU, CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR. NOUVELLES DES MISSIONS. Gravures. JAPONAIS DU TEMPS DES PERSÉCUTIONS. EGLISE AUX ILES GOTO. FUNÉRAILLES DE MGR PALLEGOIX. LE P. Paul Lecornu. CHEZ LE GOUVERNEUR DU KOUITCHÉOU. Les vieilles Chrétientés du Japon
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Étrangères

    SOMMAIRE

    LES VIEILLES CHRÉTIENTÉS DU JAPON, par le P. G. Raoult. A BANGKOK EN 1862. UNE LETTRE D'ADIEU. S. G. MGR GENDREAU, CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR. NOUVELLES DES MISSIONS.
    Gravures. JAPONAIS DU TEMPS DES PERSÉCUTIONS. EGLISE AUX ILES GOTO. FUNÉRAILLES DE MGR PALLEGOIX. LE P. Paul Lecornu. CHEZ LE GOUVERNEUR DU KOUITCHÉOU.

    Les vieilles Chrétientés du Japon

    Bien que datant de deux ans, la lettre que nous publions est toute d'actualité. Elle se borne, en effet, à passer en revue, et exclusivement, cette partie Sud-Ouest de l'ancienne Mission de Nagasaki dont S. G. Mgr Janvier Hayasaka, prémices de l'Episcopat japonais, devient le premier Pasteur. La mise à jour des chiffres donnés (1925) n'ajouterait rien à l'intérêt de la lettre du P. Raoult, parti pour le Japon en 1896.

    Que sont devenues les chrétientés dont M. l'abbé Marnas, aujourd'hui évêque de Clermont, décrivait en 1896 la résurrection et l'organisation ? 1. N'ont-elles pas souffert elles aussi par contrecoup de la grande guerre ? Quelle est leur situation par rapport au puissant Empire idolâtre dont elles font partie civilement ?
    Pour répondre à ces questions, pour informer autant que possible vite et bien les amis des Missions, surtout les amis de l'Extrême-Orient, nous choisissons la forme de la lettre parce que cette forme permet de ne toucher qu'aux points essentiels tout en fournissant à l'occasion des détails typiques et des chiffres révélateurs.

    1. « La religion de Jésus ressuscitée au Japon » par Francisque Marnas, 2 vol. in-8 parus chez Delhommé et Briguet en 1896.

    Novembre Décembre 1927, n° 178.

    Toutefois écrire une lettre ne dispense pas de suivre un certain ordre, c'est pourquoi nous avons choisi trois groupes de chrétientés assez caractérisés pour y conduire successivement nos lecteurs. Ce sont : 1° Nagasaki, siège de l'évêché ; 2° les îles Gotô, un peu perdues au large de Nagasaki ; 3° Hirado et ses environs, au nord du département de Nagasaki. Après avoir visité en pensée ces trois groupes, les plus importants de nos vieilles chrétientés, le lecteur aura une idée, générale sans doute, mais point vague, de ce qu'elles sont à l'heure actuelle et de ce que l'on peut en attendre.
    Un simple regard jeté sur une carte, même rudimentaire, du Kyushu fera voir que nos 60.000 descendants de vieux chrétiens ne sont point répartis dans tout le diocèse de Nagasaki qui comprend le Kyushu ; mais ne se trouvent guère que dans le Ken (ou département) de Nagasaki et encore en bordure de ce Ken et dans les multiples îles du large. Là, en effet il était moins impossible qu'ailleurs de se dérober à une persécution atroce et trois fois séculaire. Cette mise au point, cette localisation de nos vieilles chrétientés, mettra déjà de la netteté dans les idées de plus d'un lecteur. Ceci dit, parlons du groupe de Nagasaki qui comprend à lui seul 13.000 catholiques.

    I. Nagasaki. En entrant dans la rade de Nagasaki, une des plus belles de l'Extrême-Orient, on distingue assez vite, pour peu qu'on ait l'oeil chrétien, les trois monuments suivants: 1° à droite, c'est-à-dire au sud de la ville, l'évêché attenant presque à la petite église cathédrale ; 2° plus loin sur une belle hauteur le collège des Marianistes Kaisei-gakkô (Ecole de l'Etoile de la Mer); 3° en face de soi, en pleine ville japonaise et à mi-hauteur, l'église de Notre Dame des Martyrs.
    Cette église bénite solennellement par Mgr Cousin en 1896 pour célébrer dignement le troisième centenaire du premier des martyrs japonais, marque approximativement l'endroit non seulement de ce martyre qui fut une semence de chrétiens, mais encore celui du « grand martyre de 1627 » qui faillit anéantir au Japon le nom chrétien.
    La colline qui a bu tant de sang chrétien est donc une terre sainte et mériterait d'être appelée le « Montmartre » japonais.
    Ne parlons de la ville que pour dire qu'elle ne comprend pas ce qui fait sa gloire. Sa population, qui a pourtant dans les veines du vieux sang chrétien, se laisse absorber par son commerce, lequel n'est pas très florissant pour le moment.
    Outre les trois monuments que nous venons de reconnaître, Nagasaki possède encore au Nord, derrière les ateliers de construction navale, une chapelle Saint-Joseph qui suffit à peine à la population ouvrière catholique, et au sud, un peu en avant de l'évêché, le beau couvent des religieuses du Saint Enfant Jésus de Chauffailles. Il y aurait beaucoup à dire sur ces excellentes ouvrières de la première heure, mais nous n'en dirons rien, réservant ici nos moments pour l'oeuvre des oeuvres : le Séminaire. Où est-il ?
    Il est derrière l'Évêché, à l'ombre même du Sanctuaire. On ne le voit que quand on est tout près. La construction n'a du reste rien qui attire l'oeil, au contraire ; mais ce qui importe le plus, c'est le dedans, parlons-en. Ici un peu d'histoire ne sera pas déplacé.
    Le but principal et tout premier de la Société des Missions Etrangères étant la formation de clergés indigènes, le lecteur sera édifié d'apprendre qu'en 1868, alors que la persécution battait son plein, M. l'abbé Cousin, futur évêque de Nagasaki, conduisait en cachette plusieurs jeunes Japonais au collège de Pinang. C'était déjà l'embryon du Séminaire.
    Le 31 décembre 1882 fut pour Nagasaki une date mémorable. C'est en ce jour que Mgr Petit jean, à qui s'étaient révélés les premiers chrétiens (17 mars 1865), put ordonner les trois premiers prêtres japonais, assisté du nouveau supérieur (le Père Bonne) qui venait d'être nommé (fin septembre 1882).
    Avant d'être élevé en 1911 au siège archiépiscopal de Tokyo, (élévation qui lui répugna tant !) « le Père Bonne » vécut pendant 29 ans sa vie de père au séminaire de Nagasaki, s'identifiant avec lui, se faisant par sa douceur, sa fermeté, sa vigilance, la forme même au sens de saint Paul « forma gregis » du clergé japonais. Sans oublier ses zélés collaborateurs (qui n'aimaient pas à être loués de leur vivant), je cherche le mot qui caractérise le mieux son action en profondeur et je trouve le mot de saint Paul « parturio » que j'ose lui appliquer, proportions gardées. Détail significatif : lui qui n'avait pas le pied marin, qui détestait les bateaux, partait pour les îles, sans souci du vent, dès qu'il apprenait ou devinait qu'un de ses enfants, malade ou dans l'angoisse, avait besoin de ses paroles paternelles.

    Actuellement le Séminaire (grand et petit) compte 41 élèves dont douze pour le grand séminaire. Ces douze sont en théologie. Trois viennent d'être élevés au diaconat (juillet 1925). Les études secondaires ou classiques (petit séminaire) durent sept années. Elles sont précédées d'une année de probation et suivies d'une autre année préparatoire à la philosophie, ce qui fait neuf ans.
    Comme on ne peut accepter que les élèves ayant achevé leur école primaire, école païenne qui dure six ans (ainsi le veut la loi japonaise), les connaisseurs en fait d'éducation cléricale réfléchiront ici aux difficultés de la tâche qui nous incombe et se réjouiront avec nous des résultats obtenus. Jusqu'à ce jour le séminaire de Nagasaki a donné 55 prêtres à l'église du Japon. Un de ces prêtres est missionnaire au Brésil parmi ses compatriotes émigrés, plusieurs autres travaillent en pays païen, là où le labeur apostolique est réputé plus délicat et plus difficile qu'en pays chrétien. Ajoutons que quelques grands séminaristes sont de temps à autre envoyés à Rome même, pour achever leurs études théologiques et recevoir la prêtrise, car la piété filiale envers le Siège Apostolique est une des notes caractéristiques des Missions Etrangères et des vieilles chrétientés japonaises.
    De la bâtisse en bois du Séminaire actuel nous ne dirons rien, sinon qu'elle est insuffisante, qu'elle a trop duré et qu'elle va enfin être quittée à la rentrée prochaine pour le nouveau Séminaire bâti en ciment armé dans le quartier de Urakami derrière la montagne des Martyrs ; mais avant d'en parler signalons au lecteur que les religieux Marianistes ont près de 800 élèves dans leur Kaiseigakko et qu'ils possèdent, eux aussi, à Urakami, une école apostolique avec 67 élèves dont six novices, leur espoir pour l'avenir.
    La vallée de Urakami a été englobée récemment dans la ville même de Nagasaki, ce qui ne lui a pas fait perdre encore son apparence de village paisible. C'est vers sa limite nord-est, à un kilomètre environ de l'église, que s'élève le nouveau séminaire. Il jouit ainsi de la tranquillité sans avoir à souffrir de l'isolement.
    L'église est bâtie en briques et en pierres. Elle mesure 62 mètres de long sur 19 mètres de large (28 m. au transept). Commencée voilà une trentaine d'années par le P. Fraineau, elle fut livrée au culte par le P. Raguet en 1915 et c'est le P. Heuzet qui vient de lui donner son couronnement en achevant ses deux tours. II fallait ce grand et beau monument pour une population de 7.700 chrétiens qui pratiquent leur religion. Parmi eux survivent encore 400 confesseurs de la foi dont un certain nombre sont nés en exil même. Naturellement c'est là surtout que se recrute le clergé indigène. Sur les trente prêtres japonais que nous avons actuellement, treize sont originaires de Urakami. C'est donc bien à Urakami qu'il convenait de mettre le Séminaire. (Prononcer Oura-Kami, car le son français U n'existe pas en japonais).

    II. Le Groupe des Goto. A cent km environ au large de Nagasaki se trouve l'archipel des îles Goto assez souvent nommées dans nos comptes rendus. Elles forment comme un petit monde à part.
    Goto veut dire en japonais : les cinq îles ; mais en réalité elles sont au nombre de douze habitées. La principale est Fukue. Toutes, sauf une, comptent des chrétiens. Ceux-ci approchent de 18.000 en 1926 et forment à peu près le cinquième de la population. Leur nombre tend à s'accroître comme le montrent les chiffres suivants :

    naissances, en moyenne 700 par an
    décès, 250
    émigrants (à Nagasaki et ailleurs) 200
    augmentation moyenne 250 personnes

    Ainsi malgré leur pauvreté (ils ne mangent guère de riz), nos chrétiens observent assez bien l'ordonnance du créateur : « Crescite et multiplicami ». Il est vrai que la mer est pour eux une « bonne mère » nourricière, parce que très poissonneuse ; mais d'autre part elle est souvent marâtre aux bateliers par ses fréquentes colères et par les multiples récifs qu'elle cache dans son sein, ce qui rend l'administration des « Gôto » presque aussi difficile et compliquée qu'elle est intéressante. Onze prêtres y suffisent à peine actuellement. Parmi eux un seul est européen. C'est un Japonais, le P. Ozaki, qui est chargé de la direction générale.
    Voici puisées à bonne source les dernières statistiques capables d'intéresser les lecteurs:
    Eglises ou chapelles (bénites avec la formule du rituel).............................................. 34
    Oratoires non bénits..................................................................................................... 12

    hommes................................................................................................. 73
    Catéchistes
    Femmes................................................................................................. 85
    Communautés de vierges indigènes............................................................................... 4
    Nombre de personnes dans ces communautés............................................................. 60
    Ecole de catéchistes....................................................................................................... 3
    Elèves (hommes et femmes) catéchistes...................................................................... 65

    Les catéchistes ci-dessus mentionnés sont des auxiliaires très précieux, travaillant avec zèle et ne recevant pour ainsi dire pas de traitement. Les vierges en communauté vivent de leur travail. Elles s'occupent aussi de la Sainte Enfance et font le catéchisme aux tout petits.
    Outre les chrétiens et les purs païens, il existe encore aux Goto (et ailleurs) des milliers de Hanarés ou Séparés. Ce sont de vrais schismatiques qui, descendant eux aussi des anciens chrétiens, n'ont pas voulu reconnaître les missionnaires catholiques romains quand ils se sont présentés, alors que c'eût été facile. Aujourd'hui ils se sentent retenus par le respect humain, par les liens de famille et de clan, sans compter qu'ils ont laissé passer le moment de la grâce.
    Bien que l'individu n'ose se permettre aucune initiative au Japon, néanmoins quelques-uns de ces pauvres « hanarés » quittent chaque année le schisme pour rentrer au bercail. Ce sont surtout des jeunes qui reviennent et le plus souvent à l'occasion de mariages.
    A Urakami le nombre des « hanarés » est infime, deux à trois cents au plus. Aux Goto il s'élève à plusieurs milliers. Nous parlerons d'eux plus en détail quand il s'agira de la chrétienté de Hirado.
    Une particularité très intéressante des Gôto est la « Notre Dame de Lourdes » de Tama-no-ura au sud de la plus méridionale de ces îles. Là se trouve non pas seulement une belle statue de la Vierge de Lourdes mais une vive représentation de la Grotte de Massabielle, souvent environnée de pèlerins. La moyenne de ceux-ci est de 2.000 par an, malgré les périls de la mer. La grotte fut dédiée le 20 avril 1899 par Mgr Cousin, et Mgr Combaz a fait en 1924 très solennellement le 25e anniversaire de cette dédicace.
    Nombreuses et admirables sont les faveurs obtenues de Marie dans ce sanctuaire ; toutefois la Sainte Eglise ne permettant pas de prononcer à la légère le nom de miracle, nous nous abstiendrons de caractériser ces grâces, nous contentant de citer ces simples paroles de missionnaires de l'endroit : « La conviction profonde de nos chrétiens des Gôto et d'ailleurs (et cette conviction est partagée par des séparés et même des païens), est que, dans bien des cas, Marie a manifesté sa bienveillante intervention d'une manière merveilleuse 1 ».
    Ainsi l'Immaculée Reine de France et de tant d'autres beaux royaumes, ne dédaigne pas, tant s'en faut, ces lettes perdues, ou du moins à peine comptées, dans le long chapelet des îles japonaises.
    L'architecte de cet humble et béni sanctuaire fut le Père Pélu aidé de ses chrétiens.
    Né à Fresnay sur Sarthe, diocèse du Mans, le 30 mars 1848, le P. Albert Pélu arriva au Japon en 1872. Doué d'une santé de fer, d'une santé proportionnée à son zèle, cet homme apostolique chargé de l'administration de nombreux districts, bravait sans cesse vents et marées et semblait devoir périr en mer; mais Marie veillait sur son serviteur. Il est mort tranquillement dans son lit le 4 mars 1918, après 46 ans d'apostolat dont les deux tiers passés aux Gôto. A défaut du martyre, auquel certaines âmes aspireront toujours, une vie si bien remplie à encore de quoi plaire aux jeunes courages redoutant d'être classés, au jour du jugement, parmi les inutiles.

    III. Hirado. En remontant vers le nord la ligne des Gotô on rencontre l'île et la ville de Hirado évangélisées jadis par saint François-Xavier et ses successeurs. Aujourd'hui cette chrétienté comprend près de 9.000 catholiques répartis dans l'île et dans ses environs. On y trouve comme aux Gotô la trace d'un missionnaire dont le nom s'identifie pour ainsi dire avec elle.

    1. Le culte de N. D. de Lourdes dans la Société des Missions Etrangères, par M. l'abbé Compagnon, page 38.

    Né à Farnay, diocèse de Lyon, le 15 septembre 1856 et arrivé en mission en 1881, le Père Jean-François Matrat fut pendant 40 ans pour les chrétiens de Hirado ce qua le Père Pélu était pour ceux du Gotô, avec cette différence pourtant que chez lui la santé n'était pas à ta hauteur du zèle. On n'en est que plus édifié devant la somme de travail accompli par ce souffreteux, cet asthmatique et finalement ce rhumatisant qui dans les dix dernières années de sa vie ne pouvait même plus s'allonger sur sa couche et passait bien des nuits blanches. Or, malgré cela, la confession des plus petits, la chasse aux âmes pécheresses, la recherche fructueuse et la culture des vocations, la construction de belles églises, le ministère ordinaire et surtout le soin des moribonds auprès desquels il se faisait porter quand il ne pouvait marcher, tel fut le bilan de ses travaux si considérables que Monseigneur 1 a pu dire : « Le Père Matrat a toujours travaillé au-dessus de ses forces ».
    Enterré au milieu de ses chrétiens, il continue en quelque sorte à prêcher à toute la recherche de l'unique nécessaire et à ses pieux vicaires l'amour du repos dans le travail même, in labore requies « Se reposer? Disait-il à certains conseillers, nous aurons l'éternité pour cela».

    1. S. G. Mgr Combaz, mort à Nagasaki, le 18 août 1926.

    Passons maintenant la parole à l'un de ses vicaires nous disant ses propres joies au milieu de ses fatigues à l'occasion des Pâques de 1925. Mieux que des généralités son langage concret nous fera voir et sentir ce qu'est l'administration en pays de vieux chrétiens. Voici sa lettre, en réponse à la demande de renseignements que nous lui avions adressée : «Superabundo gaudio, tel est le sentiment que j'éprouve en rentrant de donner quatre retraites successives, une dans chacun de mes postes. Le corps a beau être exténué, l'âme est joyeuse à cause de l'empressement des chrétiens à entendre les instructions et à bien accomplir le devoir pascal.
    « Les instructions durent quinze jours consécutifs; pendant les huit premiers jours, c'est un catéchiste qui les fait. La seconde semaine, je prêche et j'entends les confessions.
    « Dans les grands centres, les pénitents sont divisés, voire même subdivisés, en différentes catégories venant chacune à leur jour. Les enfants sont mis à part et renvoyés à l'époque des vacances scolaires. Je puis dire que mes chrétiens ont la dévotion du saint tribunal et c'est ce qui assure leur persévérance. Les jours de communion générale sont de belles fêtes. A part ceux que nous en écartons pour raisons spéciales (et ils sont rares), tous les chrétiens s'approchent de la Table Sainte.
    « Le succès de ces retraites est dû pour une bonne part au zèle de nos dévoués auxiliaires : catéchistes hommes et catéchistes femmes. Ils ne reçoivent pourtant pas de traitement fixe, mais seulement des dons en nature : blé, riz et divers petits cadeaux. Particulièrement louable est le zèle des catéchistes femmes enseignant de bon matin avant la classe le catéchisme et les prières aux petits enfants, les préparant ainsi à la première communion et leur faisant faire encore leur préparation prochaine à la réception des Sacrements. (Ouvrons ici une parenthèse pour avertir le lecteur que les Japonais, mêmes chrétiens, ont un culte quasi superstitieux pour l'école et l'instruction, d'où nécessité pour le missionnaire de ne froisser sur ce point ni les parents, ni les maîtres. Nous reparlerons plus loin de l'école à propos des païens.)

    « Dans chaque poste, il y a plusieurs chrétiens notables, sortes de fabriciens s'occupant de l'entretien de l'église et déchargeant le prêtre de ce souci matériel.
    « Après la messe des dimanches, il y a réunion des chrétiens dans la salle des catéchismes et là ont lieu des examens publics et des discussions de cas de conscience parfois fort intéressantes. Bref on se sent dans une atmosphère qui n'est plus la païenne. On sait du reste que la terre que l'on foule a été arrosée du sang de nombreux martyrs et que du haut du ciel ces puissants intercesseurs nous regardent et nous protègent.
    « Pourquoi faut-il qu'ici comme ailleurs il y ait une grande ombre au tableau ? Je veux parler de ces pauvres Séparés (hanarés), les schismatiques qui ne veulent pas encore ouvrir les yeux à fa lumière. Certains pourtant voudraient nous revenir, mais retenus par les liens de famille et de clan et par d'autres misérables raisons, ils n'osent pas. Les Séparés se contentent de respecter le missionnaire et de l'appeler comme les anciens chrétiens : « Pater Sama ».
    « A IKITSUKI, petite lette située au nord-ouest de Hirado, sur 1.550 familles, 50 sont maintenant bien catholiques, 70 sont tout à fait païennes, toutes les autres sont schismatiques et récitent encore les prières latines enseignées par les missionnaires d'il y a 300 ans !
    « L'an dernier à la Toussaint j'ai pu, après supplications, obtenir qu'on me mît un instant dans les mains un Ecce Homo, deux chapelets et quelques médailles, vieux souvenirs conservés très précieusement par ces Hanarés. Que l'âme est émue devant de pareilles reliques! J'offris cent yens pour avoir l'Ecce Homo, le possesseur ne voulut rien entendre. On montre encore dans l'endroit l'emplacement d'une ancienne église, mais recouvert d'une sorte de forêt vierge et où personne n'oserait pénétrer. Plus loin on aperçoit un monticule couronné d'un énorme pin et appelé « sennin zuka » « la tombe des mille » parce que, dit-on, mille martyrs ont été enterrés là. Enfin, entre Hirado et Ikitsuki se trouve une îlette tout à fait minuscule que les gens du pays appellent « Santos Shima « l'île des Saints ». C'est là que les hanarés viennent encore, comme par le passé, se fournir d'eau pour leurs baptêmes à une source qui passe pour un peu mystérieuse, sinon miraculeuse.

    « Daigne le bon Dieu éclairer ces pauvres gens chez qui l'aveuglement est sans doute plus grand que la mauvaise volonté! Quelques bons missionnaires de plus avanceraient, semble-t-il, l'heure de leur conversion ».
    Notre intention étant de ne pas louer les vivants, nous ne parlons point ici des travaux du Père Raguet à Hirado. Notons pourtant que ce vaillant missionnaire, du diocèse de Tournai (Belgique), venu au Japon en 1879, fraya dignement la voie au Père Matrat, son vicaire alors et ajoutons que parmi ses publications nombreuses se trouve une Notre Dame de Lourdes, traduction du livre de Henri Lasserre, qui a contribué et qui contribue toujours à faire glorifier Notre Dame non seulement chez les vieux chrétiens, mais dans tout l'Empire japonais.
    En résumé, nos descendants de vieux chrétiens sont au nombre de 60.000 et presque tous dans le Ken (département) de Nagasaki où ils ne forment qu'une petite minorité. La mission de Nagasaki comprend sept autres Ken dont deux : Kagoshima et Okinawa sont déjà confiés aux Pères franciscains du Canada et dont deux autres Miyasaki et Oita seront prochainement passés aux Pères Salésiens. Tout cela fait une population païenne de neuf millions d'âmes et l'empire japonais lui-même compte soixante millions d'habitants qui augmentent toujours. Or, jusqu'à quel point peut-on compter sur la ressource de nos vieux chrétiens pour convertir leurs compatriotes païens? Question très importante à laquelle nous ne pouvons répondre péremptoirement ; néanmoins pour aider à la résoudre nous donnerons quelques indications certaines.
    1° En famille et près de leur clocher nos chrétiens pratiquent très bien. Ils se sou tiennent en face des païens qui leur sont souvent supérieurs par le nombre et aussi par la fortune avec les avantages matériels qu'elle procure. Opprimés pendant des siècles et se terrant alors le plus possible, ils relèvent peu à peu la tète et manifestent joyeusement leur foi ; mais sortis de leur milieu (et la pauvreté les en fait sortir parfois), ils redeviennent très timides comme chrétiens et il ne faut pas leur demander d'étre apôtres. C'est déjà beaucoup s'ils pratiquent ostensiblement en plein pays païen.
    2° Le clergé japonais peut du moins se recruter chez nos vieux chrétiens qui ne sont pas, eux « des néophytes ». C'est vrai et c'est pourquoi nous ne craignons pas de répéter qu'il est très regrettable que le manque de ressources nous empêche de faire ce recrutement sur une plus grande échelle. Les parents sont contents de voir leurs enfants devenir prêtres et par ailleurs le nombre des missionnaires français a diminué de dix unités dans la mission de Nagasaki depuis 1914. Des remplaçants japonais sont donc nécessaires, mais là encore il faut aller piano pour aller sano et préférer la qualité au nombre, n'est ce pas?
    3° Une fois devenus bons prêtres, nos très chers confrères japonais sont plus aptes à travailler chez les vieux chrétiens que chez les païens. De fait, c'est chez les vieux chrétiens que l'autorité diocésaine les place presque tous et cela pour des raisons que nous ne saurions énumérer, mais parmi lesquelles la timidité ancestrale doit être pour quelque chose.
    4° Chez les païens fiers de leur civilisation matérielle et de leur Kultur, superficielle mais raffinée, le prêtre européen a plus de prestige que le prêtre japonais, soit parce qu'il a mis quatre mille lieues entre lui et son pays natal, soit qu'on lui suppose une culture très profonde, supposition qui n'est pas gratuite, car ce qu'on appelle « les Lettres Chinoises » (qui sont aussi les lettres japonaises) n'a qu'une pauvre et lointaine analogie avec la culture gréco latine. Ces lettres développent trop dans le cerveau le lobe de la mémoire.

    IV. Chez les païens. Finissons par un tour chez les païens.
    Nos amis savent bien que nous autres missionnaires nous sommes optimistes par nature et par vocation. Néanmoins si un ami véritable vient nous dire : « Répondez sans chercher à me faire plaisir, quelles sont les plus grosses difficultés que vous rencontrez dans l'évangélisation du Japon? », nous savons lui répondre à la française et c'est ce que nous allons essayer de faire ici.
    La plus grande, la plus générale et en somme la première de toutes les difficultés dans cet empire si concentré c'est la religion shintoïste et officielle, autrement dit le vieux polythéisme japonais restauré en 1868. C'est même sa restauration qui a donné son vrai sens à l'ère de Meiji (1868-1906) et qui continue d'orienter le Japon vers les Kami (dieux) d'autrefois surtout vers la déesse du Soleil Amaterasu et vers son petit-fils Jimmou, premier Mikado.

    En voici les preuves écrites :
    Aussitôt rétabli sur le trône de ses ancêtres divins l'Empereur Meiji édicta (le 17 oct. 1868) « qu'il mettait sa nouvelle capitale Tokyo et la province où elle se trouve sous la protection du dieu et du temple de Higawa, promettant solennellement d'y faire porter tous les ans par un messager spécial (hoheishi) ses offrandes rituelles (nusa) et affirmant que les maux passés du Japon avaient eu pour cause la négligence dans le culte des dieux ancestraux».
    Deux ans après, 3 janvier 1870, le même Mikado renforçait son ordonnance et l'étendait à tout l'empire, disant : « C'est pour satisfaire au culte et à la fidélité envers les dieux (Kami) que nous vénérons tous les dieux du ciel et de la terre ; c'est aussi dans le but de servir d'exemple à nos sujets ».
    On doit dire que cette directive a été parfaitement suivie en dépit de quelques apparences (ou remous) contraires et qu'elle est aujourd'hui plus suivie que jamais. Il en résulte un malaise général pour les nouveaux chrétiens et par-ci par-là de petits coups d'épingles qu'il serait long et fastidieux de relever. Citons toutefois l'assistance forcée des soldats et des écoliers aux cérémonies idolâtriques dites Shô-kon-sai présidées par des Kannu-lu (prêtres des Kami = dieux), certaines processions avec mi-koshi, arche du dieu local, des adorations commandées devant les mi-ya (temples) et des contributions pécuniaires exigées même des chrétiens pour l'entretien de ces mi-ya.
    Naturellement c'est sur le terrain de l'école que se passent les choses les plus tragiques. On connaît le mot de M. Taine : « l'engin scolaire », pour désigner l'école aux mains d'un parti, le parti jacobin érigé en religion laïque et qui s'en fait une arme contre les dissidents. Au Japon « l'engin scolaire » existe aussi, mais il est aux mains des partisans des dieux, les shintoïstes, qui ne permettent pas d'autres écoles que les leurs s'il s'agit du degré primaire.
    Cette législation draconienne et peut-être unique au monde est d'ailleurs étayée par le préjugé populaire, plus japonais encore que français, qui fait de l'Etat un éducateur né pour la jeunesse. On sait que les Anglo Saxons pensent sainement que l'éducation est l'affaire des parents et de leurs mandataires, si donc les Japonais, très imitateurs des Anglo-Saxons en ce moment, ne leur empruntent pas cette idée saine, c'est qu'ils la jugent mauvaise et subversive (comme du reste l'idée de Dieu et même du Ciel, Souverain des Sages chinois).
    Moyennant beaucoup de formalités et de surveillance, quelques écoles du degré secondaire sont permises, mais on n'y peut pas enseigner le catéchisme à l'heure des classes, fût-on un religieux. C'est grâce à cette loi que les Marianistes peuvent conserver leur collège, le Kaiseigakko à Nagasaki et que nous avons dans la mission trois écoles de filles dirigées par des religieuses, à savoir celles des Soeurs de St Paul de Chartres à Yatsushiro. Toutes sont assez florissantes.
    Les autres oeuvres sont un peu moins gênées par les inspections et les réglementations. La léproserie de Biwasaki, tenue par les Franciscaines Missionnaires de Marie, jouit même pour le moment de la sympathie et des faveurs de l'administration; mais il est à remarquer que ces oeuvres de miséricorde demandent beaucoup d'argent et l'argent étant rarissime chez les missionnaires catholiques du Japon, ce ne sont pas ces oeuvres-là qui mettront en péril le règne des dieux, je veux dire la religion shintoïste officielle. Que sont ces dieux? La réponse est dans l'Écriture : Omnes dii gentium daemonia.
    Gustave RAOULT.

    1927/452-466
    452-466
    Japon
    1927
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